CHAPITRE Vil
Ce fat dans cet étal qu'il composa la Flûte enchantée S la Clémence de Titus ,jA)n Requiem, et d*autres morceaux moins
' A répoqoe où Ton donna les Myêtires d^IsU à TOpéra de Paris, un journal publia une lettre écrite à ce sujet par une dame allemande, et dont Toici l'extrait :
t J'ai TU les Mystèrti éTlsû : décorations, ballet, costumefl, tout est fort beau ; mais ai-je tu la pièce de Mozart? ai-je reçu l'impression de sa musique? Nullement.
a La Flûte enchantée est, dans Toriglnaly ee que 'vous appelez un opéra-comique, une comédie mêlée d'ariettes. Le sujet est tiré du roman connu de Séthos ; le dialogue en est alternativement parlé et chanté. C'est snr ee canevas que Mozart a composé sa délicieuse muiiqaey si bien d'accord atec les paroles.
t Gomment n'a-t-on pas vu que c'était dénaturer cet ouvrage que de le transformer en grand opéra? Il a fallu d'abord, pour le rendre digne de votre «.cadémie de musique, couvrir tout le poème d'an
connus. C'est pendant qu'il faisait la musique du premier de ces opéras qu'il commença à avoir, au milieu de son tra-
récitatif étranger; il a fallu y intercaler des airs, des chants, qui, pour être du môme auteur, ne sont ni de la même pièce ni du même faire; il a fallu enfin ajouter à cette pièce un grand nombre de morceaux hétérogènes, pour amener les superbes ballets dont elle est ornée. Il résulte de tout cela un ensemble qui n'est plus celui de Mozart : l'unité musicale est troublée, l'intention générale est efïacée, l'en* chantement disparait.
< Encore si l'on nous eût donné k musique de Mozart telle qu'il l'a faite I mais nombre des morceaux les plus saillants ont perdu, dans la parodie, leur caractère et leur physionomie primitiTe : on en a altéré le mouvement, le ton, la signiGcation.
< Le Bochoris de la pièce allemande est un jeune oiseleur, gai, naïf, un peu bouffon, qui porte, sans le savoir, une flûte enchantée : il paraît velu d'une habit fait de plumes d'oiseaux; il a sur le dos la cage où il met ceux qu'il a pris, et à la main la flûte dont il les pipe. Une ritournelle pleine de gaieté l'annonce, et il entre en chantant :
Der Yogelfaenger bin ich, ja^
Stets luslig, heissa ! hopsassa !
Ich Yogelfaenger bin bekannt
Bei ait und jung, im ganzen land;
Weiss mit demlocken umzugehn,
Und mich aufs pfeifen zu verstehn. {Gamme de flûte.)
Dpim kann icb froh und lustig syen ;
tenu aile Yoegel siod ja mein *. {Gamme de flûte»)
< Tel est le texte que Mozart a reçu de son poète, et qui est res^ sorti de son esprit sous la forme musicale qui lui convenait. Au lieu
* Toîci la version exacte et littérale de ce couplet allemand. Si qnelqu*un veut essayer de la substituer aux paroles françaises, soua les yeux de la déetse^ il s'apercevra combien elle s adapte mieux au caraclère de Tair :
C'est moi qui suis l'oiseleur, oui, oui, loyeuxet dispos, ta la la, ta la la !
travail, ces momenCs d'évanouissement dont nous avons parlé. U aimait beaucoup la Flûte enchantée, quoiqu'il ne
de ccf paroles joyeuses et simples, le poSte français met des couplets de senlinient dans la bouche de son Bochoris. U y est question de la mre d« la Nature^ des Grâces fidèles et de VAmowr qui ffoU autour d'elles.... Tout cela peut être fort joli en France, mais Tairde Mozart ne va plus aussi bien.
c Sur la mélodie qui sert au Bochoris allemand à exprimer son désir inquiet de rencontrer une jeune fille qui répende à son amour, le Français débite de la morale bien éloignée de Tâme du jeune obeleur :
La rie est un voyage :
TAchoDS derembellir, etc.
t Go n'est pas là ce que Mozart a voulu dire.
a Ce n'est pas là non plus ce qu'il a voulu dire quand, du bel air à couplets que chantent ensemble l'oiseleur et la princesse Tamina, on a fait ce trio de. circonstance :
Je Tais revoir Vamant que j*aime, etc.
Dans l'aUcmand, c'est une hymne A l'Amour, chantée par deux jeunes gens, une princesse et un oiseleur, qui se rencontrent seuls au milieu des forêts : le chant en est très-beau, et il devient touchant quand on songe à l'innucence, à l'ingénuité, i l'émotion vague des deux jeunes acteurs qui sont en scène.
a H en est de même des nymphes de la nuit, qui viennent sauver 1 e prince d'un serpent prêt à l'attaquer ^ urant son sommeil : ces jeunes tilles n'on jamais vu d'hommes ; leur surprise^ leur crainte»
C est moi qui suis roiseleur si connu
Des vieux et des jeunes, par tout le pays :
Je sais piper, tendre un filet,
Tirer des sons du flageolet. {Gamme de fiûle,)
Allon^i, soyons gai ! car, sur ma foi,
Tous gentils oiseaux sont à moi. ^Gammedeftàte,)
fût pas très-content de quelques morceaux que le public avait pris en affection et qu'il ne cessait d'applaudir. Cet
le peint dans leurs accents : rien de tout cela ne peut se trou?er lans le trio des femmes de Myrrhène.
t On ▼•it que, constamment, une situation intéressante, et doni !es développements sont pleins de naturel, est remplacée par unf Je ces combinaisons si rebattues et si froides qui font Tivre le théâtre français.
c Je ne parlerai pas de quelques chants transposés, à leur grand désaTantage, dans d'autres tons, ni de plusieurs autres altérations ; mais je me plaindrai de ce que Ton a supprimé de très-beaux morceaux : je regrette surtout un duo naïf, chanté par deux enfants; un autre chanté par le prince -et par la princesse, après a?oir passé ensemble par les épreuves de Teau et du feu. Cette circonstance de deux amants qui supportent .de compagnie les périls de l'initiation est un des motifs qui me feraient donner la préférence an poëmv allemand, quelque baroque qu'il poisse être d'ailleurs.
t Nous devons donc dire aux Français, pour l'honneur de Mozart: Votre opéra des Mystkts éClsit est un fort bel ouvrage, plein de noblesse, et peut-être très-supérieur à notre Flûte enchantée ; mais cf n'est pas du toot l'oanuge de Mosart.
c WnjSLinHB. »
Les personnes qni se rappelleront l'original et limitation y trou- Teront, ce me semble, la lutte du genre classique et du genre romantique. Le ?ersificateur français, dont j'ignore jusqu'au nom, a dû âtre tout fier d'avoir fait quelque chose qui eût un air de famille avec !e8 chefs-d'œuvre de Bacine et de QuinauU. Il ne s'est pas aperçu pi'il perdait tout naturel, tonte grftce, toute originalité, et que rien l'est sujet à endormir comme une pièce où les spectateurs qui ont fait ieur cours de littérature à l'Âthénée prévoient à chaque scène l'événement qui va suivre. Le genre romantique» à égalité de talent dans l'auteur, aurait au moins le mérite de neus surprendre un peu. Veuton la vérité sur cette dispute qui va faire î^ gloire des journaux pondant un demi-siècle? G'eslque le genre romantique, véritable poésie,
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opéra eut un grand nombre de représentations; mais Vétai de faiblesse dans lequel Mozart se trouvait ne lui permit de diriger Torcheslre que pendant les neuf ou dix premières. Quand il était hors d*état d'aller au théâtre, il plaçait sa motk tre à côté de lui, et semblait suivre Torchestre dans sa pett<. sée : • Voilà le premier acte terminé, disait-il ; maintenant on chante tel ou tel air, etc. ; » puis il était de nouveau sai& de ridée que bientôt il serait obligé de quitter tout cela.
Un événement assez singulier vint accélérer l'effet de cette funeste disposition. Je prie qu'on me permette de rapporter cet événement avec détails, parce qu'on lui doit le fameux Requiem, qui passe, avec raison, pour un des chefs-d'œnvre de Mozart.
Un jour qu'il était plongé dans une profonde rêverie, il entendit un carrosse s'arrêter à sa porte, On lui annonce un inné souffre pas de médioerité. Des drames romantiqaes, faits avec loat le talent qu'on trouve dans les huit ou dix dernières tragédies que vous m'avez envoyées de Paris, faits avec le talent qui créa les Ninuill, les Ulyssê, les Àrtaxerxey les Pyrrhui, etc., ne seraient pas parvenus à la seconde scène. Des alexandrins bien ronflants sonun cache-sottise, mais non un antidote contre Tennui. Qu'est-ce qu'un style qui se refuse à répéter le mot le plus caractéristique du plo.: français de nos grands hommes?
Pour faire supportcp Henri IV, disant qu'il souhaiterait que le pla; pauvre paysan pût au moins avoir la poule au pot le dimanche, Legouvé fait dire à cet homme qui avait tant d'esprit :
Je veux enfin qu^au jour marqué pour le repos, L'hôle laborieux des modestes hameaux, Sur sa table moins humble, ait, par ma bienfaisance. Quelques-uns de ces mets réservés à l'aisance ; Et que, grâce à mes soins, chaque indigent nourri* Bénisse avec les siens la bonté de Ilenri.
conna qui demande à lui parler : on le fait entrer; il voit un homme d'un certain âge, fort bien mis, les manières les ^lus nobles, et même quelque chose d'imposant : < Je suis chargé, monsieur, pour un homme très-considérable, de velir vous trouver. — Quel est cet homme? interrompit Mo* .^arl. — Il ne veut pas être connu. — A la bonne heure! et que désire-t-il? — Il vient de perdre une personne qui lui était bien chère, et dont la mémoire lui sera éternellement précieuse ; il veut célébrer tous les ans sa mort par un service solennel, et il vous demande de composer un Requiem pour ce service. » Mozart se sentit vivement frappé de ce discours, du ton grave dont il était prononcé, de Tair mystérieux qui semblait r^andu sur toute cette aventure. Il promit de faire le Bequiem. L'inconnu continue : i Mettez à cet ouvrage tout votre génie; vous travaillez pour un connaisseur en musique. — Tant mieux. ^ Combien de temps demandezvous? — Quatre semaines. — Eh bien, je reviendrai dans quatre semaines. Quel prix mettez- vous à votre travail? — Cent ducats. » L'inconnu les compte sur la table et disparaît.
Mozart reste plongé quelques moments dans de profondes réflexions; puis tout à coup demande une plume, de Tencre, du papier, et, malgré les remontrances de sa femme, il se met à écrire. Cette fougue de travail continua plusieurs Jours : il composait jour et nuit, et avec une ardeur qui semblait augmenter en avançant ; mais son corps, déjà fai* ble, ne put résister à cet enthousiasme : un matin il tomba ^ 9nGn sans connaissance, et fut obligé de suspendre son trafail. Deux ou trois jours après, sa femme cherchant à le distraire des sombres pensées qui Toccupaient, il lui répondit brusquement : i Cela est certain, c'est pour moi que je
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fais ce Requiem: il servira à mon service mortuaire. » Bien ne peut le détourner de celle idée.
^ mesure qu'il travaillait, il senlait ses forces diminuer de jour en jour, et sa partition avançait lentement. Les qualre semaines qu'il avait demandées s'étant écoulées, il vit un jour entrer chez lui le même inconnu, c II m'a été impossible, dit Mozart, de tenir ma parole. — Ne vous gênez pas, dit rétranger : quel temps vous faut-il encore? — Quatre semaines. L'ouvrage m'a inspiré plus d'intérêt que je ne pensais, et je l'ai étendu beaucoup plus que je n'en avais le dessein. — En ce cas, il est juste d'augmenter les honoraires ; voici cinquante ducats de plus. — Monsieur, dit Mozart, toujours plus étonné, qui étes-vous donc ? — Gela ne fait rien à la chose ; je reviendrai dans quatre semaines. »
Mozart appelle sur-le-champ un de ses domestiques pour faire suivre cet homme extraordinaire, et savoir qui il était: mais le domestique maladroit vint rapporter qu'il n'avait pu retrouver sa trace.
Le pauvre Mozart se mît dans la tête que cet inconnu n*ëtail pas un être ordinaire; qu'il avait sûrement des relations avec l'autre monde, et qu'il lui était envoyé pour lui annoncer sa tin prochaine. Il ne s'en appliqua qu'avec plus d'ardeur à son Bequieniy qu'il regardait comme le monument le plus durable de son génie. Pendant ce travail, il tomba plusieurs fois dans des évanouissements alarmants. Ënûn, Touvrage fut achevé avant les quatre semaines. L'inconnu revint au terme convenu : Mozart n'était plus.
Sa carrière a été aussi courte que brillante. 11 est mort à peine âgé de trente-six ans ; mais dans ce peu d'années 3 s'est fait un nom qui ne périra point tant qu'il se trouveia des âmes sensibles.