‹ [Œuvres complètes]Chapitre 34 sur 48 · LETTRE SUR MOZART · texte numérisé non relu

LETTRE SUR MOZART

Monticello, le 29 août 1814.

Il résulte, mon cher ami, de la lettre citée ci-dessus, dc^U Texposé me semble très-vrai, que, des ouvrages de Mozart, ou ne connaît à Paris que Figaro ^ don Juan et Cosi {an lutte, : qui ont été joués à TOdcon.

La première réflexion qui se présente sur Figaro ^ c'est que le musicien, dominé par sa sensibilité, a changé en véritables passions les goûts assez légers qui, dans Beaumarchais» amusent les aimables habitants du château d'Aguas-Frescas Le comte Âlmaviva y désire Suzanne, rien de plus, et est bien éloigné de la passion qui respire dans Tair

Vedrô raentrio sospiro Felice un servo miol

26i ŒUVRES DE STENDHAL.

Et dans le dno

Grade] ! perché fînora ?

Certainement ce n'est pas là Thomme qui dit, acte III, scène iy de la pièce française :

i Qui donc m'enchatne à cette fantaisie? j'ai voulu vingt fois y renoncer... Étrange effet de Tirrésolution ! si je la voulais sans débat, je la désirerais mille fois moins. » Gomment le musicien aurait-il pu atteindre à cette idée, qui cependant est fort juste? comment peindre un calembour en musique ?

On sent, dans la comédie, que le goût de Rosine pour le petit page pourrait devenir plus sérieux : la situation de son âme, cette douce mélancolie, ces réflexions sur la portion de bonheur que le destin nous accorde, tout ce trouble qui précède la naissance des grandes passions, est InGnîment plus développé chez Mozart que dans le comique français. Cette situation de ràmen'a presque pas de termes pour Texfllrimer, et est peut-être une de celles que la musique peut beaucoup mieux peindre que la parole. Les airs de la comtesse font donc une peinture absolument neuve : il en est de même du caractère de Bariholo, si bien marqué par le grand ahr :

La yendetta 1 la vendetta !

La jalousie de Figaro, dans Tair

Se vuol ballar signor Gontîno, C3t bien éloignée de la légèreté du Figaro français. Dans ce

sens, on peut dire que Mozart a déOguré la pièce autant que . possible. Je ne sais trop si la musique peut peindre la galanterie et la légèreté françaises pendant quatre actes, et dans ious les personnages : cela me semble difGcile; il lui faul ies passions décidées, du bonheur ou du malheur. Une ré« partie fine ne fait rien sentir à Tâme, ne donne rien à sa mé- ^iitation. En parlant du saut par la fenêtre : « La rage de sauter peut prendre, dit Figaro ; voyez plutôt les moutons de Pannrge. » Gela est délicieux ; mais pendant trois secondes» si vous insistez, si vous prononcez lentement, le charme disparaît.

Je voudrais voir Taimable Fioravanti faire la musique des Noces de Figaro. Dans celle de Mozart, je ne trouve la véritable expression de la pièce française que dans le duo

Se a caso madama,

entre Suzanne et Figaro ; et encore celui-ci est-il jaloux beaucoup trop sérieusement, lorsqu'il dit :

Tldir bramo il resto.

Enfin, pour achever le déguisement; Mozart finit la Folle ùumée par le plus beau chant d'église qu'il soit possible Tentendre : c'est après le mot

Perdono,

dans le dernier finale.

Il a changé entièrement le tableau de Beaumarchais : l'esprit ne reste plus que dans les silualions ; tous les caractères ont tourné au tendre et au passionné. Le page est indiqué

dans la pièce française; son àme enlière esl développée dans

les airs

Non 80 piîi cosa son»

Voi chc sapete cosa ë amore ;

et dans le duo de la fin avec la comtesse, lorsqu'ils se reO' contrent dans les allées obscures du jardin, près du bosque. des grands marronniers.

L'opéra de Mozart est un mélange sublime d'esprit et de mélancolie, tel qu'il ne s'en trouve pas un second exemple. La peinture des senlimenls tristes et tendres peut quelquefois tomber dans Tennuyeux : ici Tesprit piquant du comique français, qui brille dans toutes les situations, repousse bien loin le seul défaut possible du genre.

Pour être dans le sens de la pièce, la musique aurait, dû élre faite à frais communs par Gimarosa et Paisiello. Le seul Gimarosa pouvait donner à Figaro la brillante gaieté et Tassurance que nous lui connaissons. Rien ne ressemble plus à ce caractère que Pair

Mcntri' io era un fraschetone Sono stato il più felice;

et il faut avouer qu'il est faiblement rendu par le seul ù gai de Mozart :

Non più ondrai farfalone.

La mélodie de cet air est même assez commune ; e'est

VIE DE MOZART. fi6S

Texpression qu'il prend peu à peu qui en fait tout le charme.

Quant à Paisiello, il sufQt de se rappeler le quinletlo du Barhiere di Siviglia, dans lequel on dit à Bazile

Allez vous coucher»

pour voir qu'il était parfaitement eu état de rendre les situations purement comiques, et où il n'y a point de chaleur de sentiment.

Gomme chef-d'œuvre de pure tendresse et de mélancolie, absolument exempt de tout mélange importun de majesté et de tragique, rien au monde ne peut être comparé aux Nozze di Figaro, J'ai vraiment du plaisir à me figurer cet opéra joué par une des Moubelll, pour le rôle de la comtesse ; Bassi, pour celui de Figaro ; Davide ou Nozzari, pour le comte Almaviva ; madame Gaforini pour Suzanne ; encore une des Monbelli pour le petit page, et Pellegriui pour le docteur Bartholo.

Si vous connaissiez ces voix délicieuses, vous partageriez le plaisir que me donne cette supposition ; mais en musique on ne peut parler aux gens que de leurs souvenirs. Je pourrais, à toute force, vous donner une idée de VAurore du Guide, au palais Rospigliosi, quoique vous ne l'ayez jamais vue ; mais je serais ennuyeux comme un auteur de prose poétique, si j'essayais de vous parler àldoménée, ou de la Clémence de Titus, avec autant de détails que je lai fait de Figaro.

On peut dhreaycc vérité, et sans tomber dans les Illusions exagérantes auxquelles on est sans cesse conduit lorsqu'il s'agit d'un homme tel que Mozart, que rien absolument ne

yGoode

866 ŒUVRES DE STÉNDHAIi.

peut éUre comparé à YIdoménée, J'avoue que, contre Top!- Dion de toute Tltalie, ce ne sont pas les Boraces qui, pour moi, sont le premier opéra serta existant; c'est IdomeWe, ou la Clémence de Titus,

La majesté en musique devient bientôt ennuyeuse. Cel ar' ne peut absolument pas rendre le mot d'Horace •

Albano tu sei, io non te conosco pià

et l'exaltation patriotique de tout ce rôle ; tandis que la (en< dresse seule anime tous les personnages de la Clémence. Quoi de plus tendre que Titus disant à son ami :

Avoue-moi ta faute, Temperenr n'en saura rien j l'ami seul est avec toi.

Le pardon de la fin, quand il lui dit :

Soyons amis,

fait venir les larmes aux yeux aux traîtres les plus endurcis. C'est ce que j*ai vu à Rœnigsberg, après la terrible retraite de Moscou. En réabordant au monde civilisé, nous trouvâmes la Clémence de Titus très-bien montée dans cette ville, où les Russes eurent la politesse de nous donner vingt jours de repos, dont, en vérité, nous avions grand besoin.

Il faut absolument avoir vu la Flâte enchantée pour s'^ faire une idée. La pièce, qui ressemble aux jeux d'une imaginalîon tendre en délire, est divinement d.'accord avec It talent du musicien. Je suis convaincu que, si Mozart avaii eu le talent d'écrire, il eût sur-le-champ tracé la situation

lu nègre Monostatos, venant dans le silence de la naît, au clair de lune, dérober un baiser sur les lèvres de la princesse endormie. Le hasard a fait ce que les amateurs n*araient rencontré qu'une fois dans le Devin du village, de Rousseau. On peut dire, de la Flûte enchantée, que le même homme a fait les paroles et la musique.

L'imagination toute romantique de Molière dans Don Juan, cette peinture si vraie d'un si grand nombre de situations intéressantes, depuis le meurtre du père de donna Anna, jusqu'à l'invitation faite à la statue; parlant à elle-même, la réponse terrible de cette statue ; tout cela encore est mer- Teilleusement dans le talent de Mozart.

Il triomphe dans Vaccompagnement terrible de la réponse de la statue, accompagnement absolument pur de toute fausse grandeur, de toute enflure : c'est, pour l'oreille, delà lerrenr à la Shakspeare.

La peur de Leporello, lorsqu'il se défend de parler au commandeur, est peinte d'une manière très-comique, chose rare chez Mozart ; en revanche, les âmes sensibles retiennent de cet opéra vingt traits mélancoliques ; même à Paris, qui ne se souvient pas du mot

Ah t rimembranza amara !

n padre niio dov' è?

Don Juan n'a pas eu de succès à Rome : peut-être l'orchestre n'a-t-il pas pu jouer celte musique très-difficile; mais je parierais qu'un jour elle plaira aux Romains.

La pièce àeCosi fan tutte était faite pour Gimarosa, et tout à fiiit contraire au talent de Mozart, qui ne pouvait badiner avec l'amour. Cette passion était toujours pour lui le bon-

heur ou le malheur de la vie. 11 n'a rendu que la partie tendre des caraclères, et nullement le rôle plaisant du vieux •lapilaine de vaisseau caustique. 11 s'est sauvé quelquefois .^ aide de sa sublime science en harmonie, comme à la fiL dans le trio

Tutle fan cod.

Mozart, considéré sous le rapport philosophique, est en^ core plus élonnanl que comme auteur d*ouvrages sublimes, lamais le hasard n'a présenté plus à nu, pour ainsi dire, /âme d'un homme de génie. Le corps était pour aussi peu |ue possible dans celle réuniou élonnanie qu'on appela Molart, el que les llalieus nommept aujourd'hui quel inostro (Tingegno.

yGoode

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