‹ OEuvres complètesChapitre 1 sur 655 · STÉPHANE MALLARMÉ · texte numérisé non relu

STÉPHANE MALLARMÉ

CE VOLUME, LE SOIXANTE-CINQUIEME DE LA « BIBLIOTHÈQUE DE LA PLÉIADE », PUBLIÉE A LA LIBRAIRIE GALLIMARD, A ÉTÉ RÉIMPRIMÉ LE VINGT SEPT AOUT MIL NEUF CENT CINQUANTE ET UN SUR LES PRESSES DE LA MAISON MAME A TOURS.

fil.

INTRODUCTION

Préservée à la fois des impudeurs de la popularité et de toute amplification équivoque ou clinquante, la gloire de Stéphane Mallarmé est l’une des plus pures. Elle brille au plus haut et de plus en plus.

A.pr'es F exécration dont le menaçaient, pendant sa vie, bien des chroniqueurs vaniteux, et malgré les réticences qui ricanent encore dans quelques écrits, chapelles ou programtnes d’aujourd’hui, des poètes, certains critiques et de patients lecteurs lui ont assuré peu à peu, contre les clameurs et les persécutions de l’irascible incompréhension et des hommes de foirail, une place de premier rang, avec Baudelaire et Kimbaud.

Entre le dandysme nostalgique et l’ intelligence souveraine du premier, les frasques, V excentricité vertigineuse et le fulgurant génie du second, il a fait admirer une certitude, une lucidité, une séduction, un courage d’innovation, une grandeur dans la solitude, dont l’histoire littéraire ne semble pas prodiguer les exemples.

Sa distinction était profonde et pudique ; son génie hardi, mais de bonne compagnie. Il se détournait avec un sourire charmant des cris, des manifestes, des postures trop recherchées et répugnait aux affichages des cénacles et de la rue. Il ne se parait ni de chimères, ni de dédain, ni de singularités décoratives. Quand les bravades des vulgaires accaparaient bruyamment l’estracle et que l’exaspération des impuissants le bafouait, il ne s’effarait et ne s’emportait.

Son exquis affinement et une transcendance lumineuse lui conféraient le double avantage du songe et d’un noble équilibre. S’il semblait s’ accommoder des hommes, avec ses yeux rêveurs et quelque hâte d’ assentiment, c'est que sa pénétration et sa vigilance se refusaient à déclamer. « Les éclats doctoraux » et « le canon de l’actualité » le choquaient également. Lorsque fut connue, par exemple, l’étrange passade, aux relents de crasse et d’absinthe, où Verlaine et Kimbaud, en faunesse barbue et brutal escogriffe, « ivres de réciprocité », avaient désespérément étreint, dans « leur farouche mal », la rage d’aimer ou le vice factice et un peu littéraire de narguer U de scandaliser,

INTRODUCTION

que celui-ci , avait su préparer son ‘ instrument verbal , forger « la nouveauté incisive et décisive d'une langue poétique 1 », rendre étonnants les mots les plus simples et refaire miraculeusement denses, frais, musicaux, les vocables qui, cbet j beaucoup de versificateurs, semblaient de sens épuisé et presque vidés de leur son ?

Il avait banni de son œuvre, avec sévérité, tout ce qui eût été confidences, confession, ivresse sentimentale, chansons d'estaminet ou de sentier fleuri, complaisance descriptive, leçons ou préceptes de la supériorité, lamentations, parades ou prophéties ; c'était fuir résolument, aristocratiquement, le suffrage de la foule, celui des rimeurs et des lecteurs pressés, et ne retenir de la mission du poëte, créateur insigne d'apr'es lui, que sa noblesse et sa suprême visée. Il ne se souciait pas de carrière, d' avancements fructueux ou applaudis, mais de sonorités, de cadences, d'harmonies syllabiques et syntaxiques, d'ajustages subtils, d'incantation. « Ni le personnage n'éprouvait grand goût pour les honneurs institués et spéciaux aux lettres. »

Cette ambition tour à tour radieuse et désespérée concentrait une vie d'allure toute lisse, sans les orages d'une de ces incohérences parfois appliquées ni l' importance ou l'imposture des réussites épanouies. Rien de bas jamais ne se glissait.

Les attaques inconvenantes des irrités et l'absurde estimation que faisaient de son effort les réfractaires n' échappaient pas à sa clairvoyance ; mais autant que l' étincellement de son esprit, le charme de ses manières, les précautions enjouées de son cœur, la constance de sa rectitude se tenaient très naturellement au-dessus des perplexités. S'il lui a manqué l'apothéose d'unanimité et même l'heureuse plénitude des réalisations dernières , au moins les dialogues d'amitié avec Villiers, Manet, Banville, et les propos de l'action persuasive avec Régnier, Claudel, Gide, Valéry, avaient-ils, à trente ans d'écart, réchauffé son isolement et rassuré sa vocation.

Le plus semblable à lui de ses derniers suivants lui a dédié des pages célèbres où l'on peut lire : « Introduire dans Part de plaire ou de toucher par le langage, de telles compositions de gênes et de grâces, donnait à concevoir cheq celui qui Posait, me force, une foi, un ascétisme, un mépris du sentiment général sans exemple dans les Lettres, qui en ravalaient toutes les

i. Pierre Beausire. Essai sur la Poésie et la Poétique de Mallarmé. (Roth, éditeur, Lausanne.)

INTRODUCTION

œuvres moins superbes et toutes les intentions moins rigoureusement pures — c’est-à-dire presque tout1. »

La mort étouffa le poète par surprise, à l’heure où il attaquait, avec une vaillance restée fidèle aux audaces révolutionnaires de ses belles années, son œuvre la plus large et sans doute la plus énigmatique. Il avait eu le temps de se révéler aussi un prosateur extraordinaire et l’ esthéticien le moins indécis ; mais des quinze ans tranquillisés qui lui ont manqué ne s’ était-il pas plu toujours à escompter les suprêmes labeurs ?

Sur le même album où il avait dû indiquer, comme on l’a lu plus haut, ses poètes favoris, il avait, un jour d’août tSSS, désigné sur une autre page son héros préféré : « le fatidique Prince » Hamlet. « ... Ce promeneur d’un labyrinthe de troubles et de griefs en prolonge les circuits avec le suspens d’un acte inachevé... »

Page 1