‹ OEuvres complètesChapitre 108 sur 655 · CHANSON · texte numérisé non relu

CHANSON

Je te vis le jour de tes noces — quand te vint une brillante rougeur, quoique autour de toi fût le bonheur, le monde tout amour devant toi.

Et dans ton œil une lumière embrasante (quelle qu’elle pût être) fut tout ce que sur Terre ma vue douloureuse, eut à voir de Charme.

Cette rougeur, peut-être, était-ce virginale honte (pour telle elle peut bien passer) bien que son éclat ait soulevé une plus fougueuse flamme dans le sein de celui, hélas !

Qui te vit ce jour de noces, quand cette profonde rougeur te voulut venir, quoique le bonheur fût autour de toi, le monde tout amour devant toi.

Il n’y a pas longtemps, l’auteur de ces lignes, dans un fol orgueil d’intellectualité, maintenait « la puissance des mots » — niait que jamais pensée surgît dans le cer-

LES POEMES D’EDGAR POE

veau humain, supérieure à son énonciation par la langue humaine. Et maintenant, comme par une moquerie de cette jactance, deux mots — deux doux dissyllabes étrangers, musique italienne, faits seulement pour être murmurés par des anges, au clair de lune, rêvant d’ « une rosée qui pend comme des liens de perles de la colline d’Hermon », — ont suscité de l’abîme de son cœur des pensées comme il ne s’en place point et qui sont l’âme de la pensée; de plus riches, de bien plus étranges, de bien plus divines visions que la séraphique harpiste Israfel même (qui a « la plus suave voix de toutes les créatures de Dieu ») ne saurait prétendre énoncer. Et moi ! mes charmes sont rompus : la plume tombe impuissante de ma main qui vacille. Avec ton cher nom pour texte, je ne puis, quoique commandé par toi, écrire — ne puis parler ou penser — hélas ! je ne puis sentir; car ce n’est point sentir, cette immobile station sur le seuil d’or de la grille grande ouverte des rêves, à considérer, extasié, le fond de la somptueuse allée : et, frémissant de ne voir, à droite, à gauche et le long de la voie, parmi les vapeurs empourprées, tout au loin où la perspective se termine — que toi.

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