‹ OEuvres complètesChapitre 126 sur 655 · LE FLAMBEAU VIVANT · texte numérisé non relu

LE FLAMBEAU VIVANT

Ils marchent devant moi, ces Yeux pleins de lumières,

Qu un Ange très savant a sans doute aimantés ;

Ils marchent, ces divins frères qui sont mes frères.

Secouant dans mes yeux leurs feux diamantés.

Me sauvant de tout piège et de tout péché grave.

Ils conduisent mes pas dans la route du Beau ;

Ils sont mes serviteurs et je suis leur esclave ;

Tout mon être obéit à ce vivant flambeau.

Charmants Yeux, vous brille ^ de la clarté mystique

Qu'ont les cierges brûlant en plein jour ; le soleil

Rougit, ?nais n'éteint pas leur flamme fantastique ;

Ils célèbrent la Mort, vous chante % le Réveil :

Vous marche ^ en chantant le réveil de mon âme.

Astres dont nul soleil ne peut ternir la flamme !

■ — Ce n’est point un mystère que l’Hélène qui suscita l’encens divin du chant d’amour laissé par Poe est l’une des plus brillantes poétesses d’Amérique, Mrs Sarah Helen Whitman, morte depuis peu et avec qui le poète songea à se remarier en 1848. La première fois qu’il la vit, solitaire et errant de nuit dans une des rues de Providence (Rhode Island), avant de rentrer à son hôtel, ce fut à travers la grille d’un beau jardin : il resta longtemps à respirer la beauté de la dame et de l’heure. Cette très noble femme, auteur des Heures de vie et autres poèmes, des Ballades féeriques, était veuve; et particularité charmante, son nom virginal de Lepower ou Lepoer la faisait dès avant appartenir à la vieille lignée, normande jadis, puis anglaise, qui donna ses ancêtres au poëte. Sa main se plut à l’indiquer au crayon en marge de l’exemplaire qu’elle m’a offert d’un livre, Poe et ses Critiques, cent pages indignées, splendides, cri de grande âme et d’esprit fier défendant une mémoire sacrée contre tous les mensonges qui longtemps l’accablèrent de leur nombre triomphal.

Mrs Whitman a surtout protesté, dans la presse, ses

LES POEMES D’EDGAR POE

lettres et de toute la force de la parole, contre un épouvantable fait divers mis en circulation par le criminel abject, dépositaire de l’honneur de Poe : cet obscur Griswold qui trouva dans l’emploi de la calomnie et de l’injure une immortalité de près d’un quart de siècle.

Je laisse, hésitant que cette histoire soit racontée en des mots nouveaux, même pour un démenti, la parole à Baudelaire; et cite plusieurs phrases qu’il lui plairait, maintenant que le jour éclate, de raturer dans sa pieuse préface. « On raconte d’ailleurs qu’un jour, au moment de se remarier (les bans étaient publiés, et, comme on le félicitait sur une union qui mettait dans ses mains les plus hautes conditions de bonheur et de bien-être, il avait dit : — Il est possible que vous ayez vu des bans, mais notez bien ceci : Je ne me marierai pas), il alla, épouvantablement ivre, scandaliser le voisinage de celle qui devait être sa femme, ayant ainsi recours à son vice pour se débarrasser d’un parjure envers la pauvre morte dont l’image vivait toujours en lui » — sa femme, Virginia — « et qu’il avait admirablement chantée dans son Annabel Lee ». Non ! la scène ignominieuse est inventée; et voyez le crime de Griswold, que cette infamie, faite pour surprendre aisément la foule, s’imposa même à la réflexion de Baudelaire et y suscite comme une tentative de bienveillante explication !

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