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DE MAI A OCTOBRE

'Exposition de Londres, qui a maintenant atteint

Lv toute sa splendeur, présente, à qui lit les éloges prodigués par les journaux anglais à notre haute industrie de luxe parisienne, la préface authentique de l’Exposition de Lyon. Par intérêt ou par caprice, c’est l’Angleterre que, cette année, Paris préfère éblouir.

Nous profitons de l’instant qui nous reste avant la solennité du parc de la Tête-d’Or, pour nous rendre en grande hâte dans le verdoyant quartier de Kensington, et tromper quelque peu l’impatience publique.

Muni des Catalogues et du Guide Officiel, nous avons pris le train de marée de la gare du Nord à Charing-Cross, ne quittant de l’œil ces documents que sur le bateau de Boulogne à Folkestone, pour regarder la mer pendant une heure. Quelle admirable route de terre, suivie par les deux lignes de chemins de fer française et anglaise, nous omettons de voir ! Mais nous savons, maintenant, ce que nous allons étudier et ce que nous allons ne pas étudier; et c’est moins en touriste qu’en amateur préparé, que nous alignerons sur notre carnet les notes suivantes. Avant tout, donnons-leur pour titre ce cri dont les gamins, vendeurs de livrets, nous rebattent les oreilles aux abords du palais : Hoip lo see the Exhibition in one visit. « La façon de voir l’Exposition dans une visite. »

Peu importe par où nous soyons entrés et si je vous ai violemment arrachés à votre première admiration devant des objets de provenance reconnue : vous êtes, avec moi, lecteurs, dans les jardins de la Société Royale d’Horticulture, qui occupent le centre des constructions de l’Exposition. Je ne vous laisserai pas, non plus, vous attarder, dans ce parterre, avec un étonnement dont je devine la cause. « Cela un jardin anglais ! » dites-vous. « Mais que sont devenus les accidents nécessaires du

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terrain; les pentes de gazon, au haut desquelles apparaissent subitement et disparaissent, selon la magie de notre marche ascendante ou descendante, des massifs de fleurs naturelles, placés aux intersections d’allées sinueuses et à celles de cours d’eau perdus ! 11 n’y a plus rien de tel. Les pelouses affectent des formes linéaires, les allées un parcours symétrique. Quant aux fleurs, courtes et de couleurs tranchées, ce sont, n’est-ce pas ? des imitations, artificielles, et faites pour jouer la mosaïque. Avons-nous acclimaté en France, pendant la première moitié de ce siècle, le jardin pittoresque que l’Angleterre nous céda en échange de la solennité régulière de nos parcs ?

Cependant, il y a, dans l’étonnement causé par ce site, une impression toute nouvelle : celle d’un tapis turc ou persan, au dessin et au coloriage fragmenté et intense.

Levez les yeux maintenant, s’il vous plaît.

Ne trouvez-vous pas une analogie certaine entre l’architecture de féerie qui retient votre regard, dans ce moment, et ce parterre oriental et multicolore ?

A travers l’humidité lumineuse, inséparable même d’une matinée d’été, à Londres, voyez se détacher, à droite, à gauche, au fond surtout, de vastes panneaux d’une brique sanguine et vivante et des arêtes d’édifice, à la fois imprégnées de vapeur et resplendissantes, ces dernières présentant ce charme de la pierre africaine ou provençale pâlie et comme refroidie par le climat du Nord. Il faut remonter à vos plus anciennes notions historiques (car la Renaissance italienne n’employa la singulière matière en question que dans des constructions restreintes) pour trouver un exemple de la terre-cuite, prodiguée dans d’aussi vastes proportions, celles d’un monument entier.

Nous nous croirions aux temps où le potier ninivite ou babylonien construisait, seul, les palais, si la brume transparente, maintenant distribuée dans l’atmosphère avec égalité et installée pour la journée, ne laissait étinceler une toiture toute moderne et industrielle, réminiscence des palais de cristal et de fer inaugurés presque à cette même place, en 1851, à l’occasion de la première Exposition.

La tentative la plus glorieuse faite par l’Angleterre, en quête d’une architecture appropriée à son ciel, nous

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offre certainement, dans ces monuments des nouvelles expositions, son spécimen le plus parfait. Le jour ne s’annonce ni trop limpide ni trop vague. Très-bien. Le monument polychrome apparaît dans toute sa grandiose et familière beauté.

Une rotonde colossale, qui n’a d’égal que le vieux Colysée romain, occupe le fond : c’est 1 "Albert-Hall, salle de concert d’une nation. De la vaste serre de vitres qui interrompt, sur le devant, le double cordon formé par les innombrables fenêtres de l’édifice et surmonté d’un balcon et d’une frise processionnelle se détachent, à la faveur d’arcs volants, deux Galeries élégantes, qui descendent de l’un et de l’autre côté du jardin : la double enfilade des salles de l’Exposition.

A la gravure que l’ Illustration donne avec l’étude présente, joignons, car la beauté consiste dans cette fête des deux couleurs alternées, la chromolithographie rouge et jaune, que nous tentons de présenter à l’esprit par quelques phrases rapides. On aura une idée exacte de ce spectacle nouveau.

Le style, appréciable dans le luxe seul de l’ornementation, est celui de la Renaissance italienne à laquelle nous faisions allusion précédemment.

— Maintenant, nous avons tout vu ! Je ne plaisante pas. Le reste n’est rien, absolument, même en faisant abstraction de l’attente émerveillée que nous cause cette première surprise architecturale, magnifique et délicieuse, qui vaut le voyage outre-mer.

Mais l’intérieur de cet Albert-Hall ? Du reps terne et de pâles détrempes. Il faut considérer cet intérieur avec sa véritable décoration confuse de têtes humaines; et ce n’est pas l’heure du « R ecital ».

Quant aux Galeries artistiques et industrielles, elles contiennent, outre des spécimens désolants de peinture anglaise inférieure, et un Salon français composé de très beaux tableaux connus, achetés par notre gouvernement dans ces derniers temps, des machines ordinaires : sauf un canon qui intéresse les princes et les souverains et une charmante et exacte machine à composer, à l’usage d’une imprimerie. Cela sous la rubrique : Beaux-Arts et Inventions Scientifiques, qui forment le fond permanent des dix seasons. On remarque enfin plusieurs bijoux, quelques vitrines avec du papier à lettre et d’autres

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avec des serviettes pour le bain, et une rangée de pianos immobiles et pareils. Ce sont les quatre sections manufacturières inscrites pour 1872 : Bijouterie, Papeterie, Coton, Instrument de Musique. Les magasins du boulevard ou de Picadilly sont infiniment plus somptueux.

Toute l’Exposition, nous la connaissons; elle consiste, simplement, dans l’apparition, au regard étonné, de l’attrayante architecture céramique. Il ne nous resterait plus qu’à jeter, des jardins, un dernier regard sur le palais, et à partir, si nous n’avions gardé le souvenir d’un éblouissement subi, dès l’entrée, dans quelque coin, vers lequel nous éprouvons, maintenant, de la difficulté à nous orienter. Soyez tranquilles, ce coin s’appelait Y Annexe française, et si c’est par convenance patriotique que vous avez choisi, pour vous introduire dans le palais, sa porte intime, vous n’avez, cette fois, qu’à ne pas suivre la foule, jalouse sottement de notre splendeur. Venez avec moi. L’annexe française n’appartient pas, du reste, à l’ordonnance du monument. Ce sont trois salons, autour d’une cour à café parisien, laquelle est séparée du parc et de la verdure par la vitre transparente d’un vestibule aéré. Mais cette limite fragile isole un monde d’un autre monde. Nous régnons en maîtres, soustraits au mélange international, et sans autre loi que le goût, qui préside au groupement décoratif de notre envoi. Il le fallait, car dans les choses de l’ameublement, qui sont notre triomphe, un objet, vu à part, perd une partie notable de sa valeur. Bronzes, Céramiques et Tentures (c’est la division essentielle de notre sujet), tout correspond et se pare d’un lustre réciproque. Quelle réunion de richesses ! Nous n’avons que deux choses à faire : ou songer une demijournée devant chaque œuvre exquise, ou promener un de ces regards ravis et sagaces qui contiennent toute la somme de vision dont notre œil est capable pendant un instant, pour ne conserver, ensuite, que quelques notions exactes et générales. Par exemple, nous sommes à même de poser, presque absolument, cet axiome : que toute invention ayant cessé, dans les arts décoratifs, à la fin du siècle dernier, le rôle critique de notre siècle est de collectionner les formes usuelles et curieuses nées de la Fantaisie de chaque peuple et de chaque époque. Quant à l’Industrie, qui est la préoccupation visible de ce temps, son but, actif et généreux, sera la multiplication populaire

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de ces merveilles, célèbres ou uniques, enfouies longtemps dans quelques résidences héréditaires. Tout est rétrospectif : et la nouveauté, ce sont les importations maritimes, celles du Japon, notamment, que nous imitons maintenant de main de maître. Vous retrouverez partout ce double courant archaïque et exotique. J’omets l’antiquité classique : la dernière tentative néo-grecque m’apparaît comme irrévocablement oubliée. Le vestige le plus incontestable de l’antiquité classique, antérieur au passé immédiat des nations modernes, demeure dans l’architecture, qui est, certes, composite, mais pour longtemps encore tributaire de la Renaissance.

Je le prédis : le mot à’ authentique, qui fut, pendant maintes années, le terme sacramentel de l’antiquaire, avant peu n’aura plus de sens. Voici les cuivres polis de Louis XIII, Louis XIV, Louis XV ; et j’avoue que le ton du métal est assez beau pour que je préfère cet éclat au voile factice de crasse ancienne, dont le fabricant dédaigne, aujourd’hui, de revêtir ses pièces admirables. Voilà les bronzes japonais, incrustés de fines lignes d’argent et d’or, motifs strictement ornementaux ou traits délicats qui sont toujours l’eau, le roseau et l’oiseau aquatique; les émaux cloisonnés, avec leur travail jadis inconnu de nos races, comme leur éclat le fut de nos climats, montrant des grappes de fleurs jeunes et des oiseaux libres, dans le trait de cuivre qui les cerne. Tout cela emprunte la forme quotidienne de nos lampes, de nos horloges, de nos plateaux, des baguiers ou des brûle-parfums. O joie ! le sujet de notre pendule est détrôné : et le Grand Art est banni de nos appartements intimes par la vertu irrésistible de la seule Décoration. Les réductions d’après l’antique retournent aux ateliers et aux musées, qu’elles n’auraient pas dû abandonner : et si nous accueillons auprès de nous des statues, ce sont, maintenant, celles d’esclaves portant sur leur tête l’urne de la lampe, ou relevant d’un geste familier la lourdeur des rideaux de velours qui forment une portière; enfin si nous préférons le bronze, c’est parce qu’il revêt de sa patine sombre le corps de ces Nubiennes ou de ces Mauresques, avivé par la parure multiple de l’argenture, de la dorure, ou des fausses pierreries et drapé dans le sayon diaphane et rayé de jaune qu’imite l’onyx algérien. Quant à la glorieuse statuaire de marbre, elle appartient, absolument, à l’archi-

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tecture monumentale. Ce très beau et très intelligent mouvement de notre art somptuaire, que tout, dans ces trois salles et dans le vestibule, concourt à révéler, est dû à MM. Barbedienne, Christofle, Denière (et Marnjhac , qui n’expose pas cette année); aux artistes Cornu et Pyat, (ce dernier absent, également) et, autant qu’à personne, au très excellent sculpteur Cordier.

J’éprouve un véritable bonheur à constater ce mouvement, je crois, l’un des premiers.

Trois hommes ont, dans un esprit pareil à celui qui me dicte les observations précédentes, renouvelé, totalement, la céramique française, les deux MM. Deck et M. Rousseau. Leurs œuvres inspirées, selon le double courant archaïque et exotique reconnu, des faïences anciennes d’Europe et de celles de la Perse, du Maroc et du Japon, portent, toutefois, un cachet indéfinissable auquel convient seul le nom de : moderne qui exprime quelque chose, également, d’occidental. Exemples : ces céladons ivoirins, traversés de feuillages et de plumages riches à l’égal de pierres précieuses, qui ne sont qu’une merveille entre cent dans la collection des premiers de ces ardents ouvriers. Sur l’estrade du second chercheur, ces tasses de porcelaine vermiculée, qui donnent l’impression blanche et délicate de grains de riz juxtaposés, avec des croissants de lune peints; ces vases dont l’émail turquoise ressemble, par l’intensité métallique de la nuance, à un émail sur cuivre; ces pâtes rapportées , figurines, sur fonds bleus, verts ou gris, aux voiles et à la nudité d’opale qui, par un enchantement adorable, deviennent roses comme des fleurs à l’heure de la tombée du jour. Mais j’ai tort; je choisis précisément trois inventions spéciales à cette marque contemporaine, qui atteindra, dans quelque cent ans, un renom exceptionnel. Je devrais, particulièrement citer, comme traduction du haut charme japonais faite par un esprit très français, le service de table demandé, hardiment, au maître aquafortiste Bracquemont : où se pavanent, rehaussés de couleurs joyeuses, les hôtes ordinaires de la basse-cour et des viviers.

M. Colinot adosse aux murs, jusqu’à présent recouverts de tapis orientaux et de tapisseries fabuleuses ou idylliques, de vastes panneaux en faïence : ciels, lacs, réunis par les tiges de larges fleurs et par des oiseaux qui

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volent et nagent. Ces revêtements, avec leur ampleur et leur légèreté, combleraient d’une admiration pareille à la nôtre des décorateurs originaires de Yeddo ou de Yokohama. Un certain manque de transparence dans les teintes quelque peu mates et sèches nous montre que c’est là un premier essai, destiné à prendre une importance architecturale très grande. De telles plaques sont le revêtement nécessaire, intérieur et extérieur, des constructions de terre-cuite anglaises, dont la gaieté s’acclimatera chez nous, certainement, un jour ou l’autre.

Que dire des tentures fastueuses et irréprochables des Gobelins, avec lesquelles rivalisent parfois celles d’Aubusson, par une fraîcheur excessive de verdure, nœuds de rubans et guirlandes ? La magnificence en est traditionnelle. Pour ce même motif, je n’ai pas parlé de Sèvres, qui envoie, cependant, les chefs-d’œuvre de son musée : aquarelles miraculeuses sur de grands et beaux vases officiels. Je n’apprendrais rien à personne par une description détaillée.

Mon intention a été d’instruire le lecteur de quelques choses spéciales, qu’il peut lui être agréable de savoir et qu’il lui fut loisible d’ignorer également.

Ce m’est un vif regret de ne pouvoir citer d’autres noms excellents, car je sais que, dans ces expositions nouvelles, la mention accordée par un journal acquiert une valeur importante, en l’absence des récompenses d’or, d’argent ou de bronze. Mais je souhaite que la médaille supprimée soit remplacée par une abondance véritable de sovereigns , de shillings et de pence.

Ce résultat inespéré, la richesse de l’étranger affluant peut-être chez nous, et notre renommée ancienne reconquise d’abord dans le domaine du goût — mais surtout Paris vengé de médisances intéressées, nous le devons au fondateur et à l’ordonnateur de ce comptoir somptueux de notre commerce et de nos arts hors de France. Que de diplomatie, obstination sympathique et judicieuse ferveur, il a fallu pour accomplir l’œuvre !

Le public et le Gouvernement français ne peuvent avoir pour M. du Sommerard une reconnaissance suffisante.

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