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TROISIÈME ET DERNIÈRE LETTRE

Monsieur le Rédacteur en chef,

Les objets différents de parure et de décoration que j’ai énumérés dans les deux lettres précédentes composent l’apport stable de chaque pays dans les Expositions annuelles inaugurées par l’Angleterre, si l’on se plaît à les réunir avec l’envoi de la Peinture et de la Sculpture,

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sous une dénomination générale d’Arts Industriels et Beaux-Arts. Les inventions nouvelles de la Science viennent compléter cette section permanente du musée contemporain que ramènera chaque été.

Hélas 1 on sait à la découverte de quels engins spéciaux la science s’est adonnée chez nous depuis une année : notre participation au concours des machines est restreinte, pour ne pas dire nulle.

Les deux branches particulières d’industrie qu’admit la présente tentative d’Exposition partielle, pendant la saison de 1871, sont la fabrication de la Poterie et de la Laine.

Nous nous rattacherons autant que possible, pour ce qui concerne la France, à l’idée qui préside à la disposition générale, en étudiant, simultanément, dans cette dernière promenade notre Céramique et nos étoffes d’ameublement.

Je vise à une certaine exactitude dans la description des œuvres récentes, car plus d’une est maintenant acquise aux intérieurs anglais. Cela, grâce à l’insistance de la Commission, qui n’a pas voulu que nos commerçants dépaysés se vissent privés du légitime appât d’une vente immédiate, interdite dans le reste de l’édifice.

Les Faïences, car la France semble avoir momentanément oublié la porcelaine. Sèvres n’étant pas représenté par une jarre ou par un bouquetier, nous initient à une véritable renaissance de la fabrication ancienne.

Notamment, du Palissy (MM. Saupireau et Fournier). Tous les poissons, épineux et contournés, requis pour les soupes de poisson remarquables, se retrouvent, mêlés à des salamandres chimériques et à des blasons; mais, ressemblance plus difficile, c’est le relief et c’est la couleur même des plats originaux. J’avoue que, devant ces reproductions admirables, le mot d , authentique , fréquemment prononcé par le collectionneur exigeant, perd singulièrement de sa valeur à nos yeux.

Deux nobles chercheurs se concèdent mutuellement la palme, qui, souvent, mêle ses feuillages vigoureux et hardis aux fonds délicats de leur œuvre.

Deck, qui, le premier , rénova (que cette revendication proférée à voix haute se répercute à travers l’enfilade des galeries de la Céramique anglaise !) le splendide bleu turquoise revêtu par ses vases à forme d’alcarazas,

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incomparable avec d’exquises arabesques. Mais cette nuance même ne l’emporte pas sur ce céladon ivoirin, nu ou paré de branches de pêches et d’herbages pleins de fraîcheur : et cette décoration accepte, toutefois, le voisinage d’un cornet de porcelaine craquelée, transparente comme les doigts féminins qui seront dignes de le manier.

Tout ce qui porte la signature de ce maître acquiert dès maintenant une valeur unique en Europe; mais quand une œuvre sortie de son atelier ne serait pas signée, je défierais encore le regard le moins habitué, de se tromper sur sa provenance reconnaissable et rare.

Exception, cependant, pour les reproductions italiennes et persanes, fond ordinaire de son exposition, qui rivalisent avec la fabrication ancienne, et autorisent une confusion plausible.

Rousseau, qui peut orgueilleusement, lui aussi, ne pas signer ses plaques de pâtes rapportées, vols ou poses de nymphes, au corps charmant et long, dans le soulèvement nuageux ou le repos diaphane de l’étoffe qui les voile. Le connaisseur qui les regardera, même encastrées dans un meuble de bois rare, n’hésitera aucunement quant à leur origine française. Si je ne craignais d’inscrire un nom étranger dans le court paragraphe consacré à cet excellent fabricant, je sais de quelle célèbre manufacture anglaise je désignerais les contrefaçons à la comparaison facile de la foule : dures, opaques, en admettant que le dessin soit consciencieusement volé : — du plâtre sur de l’émail.

Je m’étais refusé toute allusion forcément trop brève à cet admirable et unique service, décoré par Bracquemont de motifs japonais empruntés à la basse-cour et aux réservoirs de pêche, la plus belle vaisselle récente qu’il me soit donné de connaître. Chaque pièce, les assiettes même, veut sa description spéciale. Je me contente, une dernière fois, de revendiquer la priorité de l’œuvre parisienne, pittoresque et spirituelle sur le plagiat britannique qui, toutefois, présenterait cette excuse plausible que l’artiste étranger ne l’a que grossièrement et inhabilement copié.

L’un et l’autre de ces inventeurs infatigables, a demandé aux terres imitant le grès le secret de leur fabrication particulièrement mauresque ou japonaise. A

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côté des plats décoratifs du premier, il y a, sous la dénomination technique d "émaux incrustés , un groupe de brocs et de vases frais, relevés par de minces filets de coloration diverse, qui s’enchevêtrent habilement en des caractères inextricables d’écriture arabe. Ou bien, des poissons nagent dans les tiges supérieures de roseaux verts et rouges. Ou bien, des grues filent sous une lune écornée : ces deux exemples dans la collection du second.

Enfin, voici toutes les anciennes faïences célèbres : Nevers, Rouen, Moustiers, Marseille, etc... dont les précieux spécimens, possédés jadis par les amateurs, servent maintenant de modèles ordinaires à M. Signoret et à M. Jean : aux manufactures de Gien, de Saint-C/ément près de Nancy, de Choisy-le-Roi même.

Passons à la céramique facile et d’usage journalier. Que de progrès accomplis, notamment par la manufacture de Gien, depuis l’exposition universelle de 1867 ! Elle y était alors vaillamment et très simplement représentée par M. B elard aîné, fabricant lui-même à ses heures, qui nous montrait, il y a peu de jours, à Paris, dans un entrepôt placé à l’intersection des rues Richer et Trévise, une intéressante collection empruntée non plus à cette unique marque célèbre, mais à toutes nos marques nationales et de date récente. Ce sont celles d’abord que nous venons d’examiner : puis Strasbourg (dont je persiste à regarder les produits comme français), — Sarreguemines également, qui a parfois ce seul défaut d’être trop joli dans des reproductions anciennes, - — • Montereau, lequel se hasarde à des réminiscences lointaines du moustier bleu, — et Bordeaux remarquable et trop peu connu.

Plus encore dans notre vitrine remarquable de la rue Richer que dans nos bâtiments de Y Exhibition Road, où plusieurs spécimens de la province manquent à l’Annexe française, tout ce concours de faïence indigène signifie pour nous : Renouvellement prochain de la vaisselle dénuée de caractère usitée pendant la première portion du siècle, et vulgarisation des modèles plus anciens, dont le prix de fabrication seul baissera, la fabrication visant à rester la même. A quoi nous répondions, félicitant le dépositaire intelligent de merveilles contemporaines, par cette vérité que nous formulons fréquemment : « Ceux-là seuls qui ont le goût inné du laid ou de l’ordinaire ont.

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depuis ces quelques années, le droit de s’entourer d’autre chose que d’objets aimables et de goût certain. »

Cette monographie exacte de la faïence moderne commencée à l’exposition de Londres et finie dans une galerie d’une maison parisienne, j’invite le lecteur, à qui j’ai donné, d’une façon sommaire, les indications désirables, à regarder un instant nos étoffes et nos tapisseries.

Dès notre entrée dans les salles de l’Annexe, nos yeux se sentaient invinciblement attirés par ces beaux tapis orientaux importés par la maison Dals'eme. Voici ceux qui viennent de Turquie, de proportions telles, que leurs bordures riches se fussent relevées en plinthes au bas des murs du vaste harem originaire qu’ils devaient revêtir de leurs complications de mosaïque profondes et luxueuses. Voilà ceux qui arrivent de Perse, déjà moins éloignés de la manufacture de Cachemire, où l’arabesque le cède à un dessin ramifié et pyriforme, marque distinctive des beaux châles de Y Inde à peine plus fins au premier regard que ces tentures aux tons fondus. — Parfois, surprise éclatante pour l’œil habitué à l’enlacis des lignes tissées ou brodées, s’étale une large surface blanche ou jaune qui nous captive par sa nuance unie.

Une importation précieuse pour nos logis moins ambitieux, que celle de ces petits tapis de foyer. Le mélange savant de leurs couleurs, très harmonieux, fait qu’ils se trouvent immédiatement au diapason d’une belle chambre; que la décoration de cette dernière soit empruntée aux magasins de choses anciennes ou aux bazars acclimatés d’objets exotiques. Du reste, par un accord tacite, les fabriques européennes, même celles anglaises, qui renoncent à dissimuler nos parquets sous des parterres diaprés, adoptent presque invariablement ces modèles purement ornementaux, dans lesquels se montre rarement une imitation exacte des formes naturelles.

Je voudrais dire : J’ai fini. Je ne l’ose pas sans mériter les reproches de négligence de MM. Tassirani, Châtel, Braquenié et Portier Duplan ; tapisseries allégoriques, soieries ramagées, tentures luxueuses, d’Aubusson et de Lyon.

Et l’ameublement même ! Il n’était, à vrai dire, — ce sera l’excuse de mon silence, — représenté que par l’envoi d’une seule maison de Paris, — si l’on excepte

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un beau bahut de Fourdinois, supporté par des chimères, de noyer comme le meuble entier, et incrusté de marbres de couleur. La maison de tapisserie Degas nous montre un autre bahut, original et précieux; d’ébène avec plaque d’émaux incrustés dans les panneaux, les figurines ornementales étant d’argenture anciennement ciselée.

Ce meuble de haut goût est accompagné de plusieurs sièges de styles différents, échantillons d’appartements somptueux que l’imagination peut facilement compléter : deux fauteuils Louis XVI, magnifiques bois dorés, mais d’une façon calme, et riches tapisseries — l’une avec un médaillon terre-cuite, — mais savamment éteintes, de manière à conserver à ces styles leur charme suranné. Un troisième fauteuil, cardinal : drap rouge, galons effilés noirs; bois d’ébène et forme carrée d’une belle allure théâtrale. Puis, près d’un divan de brocart saumon argenté — l’unique meuble moderne — une dernière petite chaise délicieuse du siècle passé, appelée une Marie-Antoinette.

Nous citons scrupuleusement, parce que c’étaient là les seuls meubles français qui pussent rivaliser avec l’ample apport de l’Angleterre, et encore pour constater que la tendance de notre époque composite se montre, dans cette portion la plus importante de notre décor intime, comme dans les autres par nous étudiées, uniquement et absolument rétrospective, ou quelquefois exotique.

A nos tapissiers, maintenant que les mobiliers authentiques des vieux siècles ont presque tous passé par le magasin du marchand d’antiquités et que les trouvailles de l’amateur se font rares, de nous présenter des ameublements qui, neufs et presque gais, perpétuent cependant cette apparence un peu fanée et si charmante des nobles pièces anciennes. M. Degas me semble exceller à saisir cette nuance délicate, ce qui montre une intelligence de son art et de cette époque, je le félicite, en outre, de son courage à affronter les mauvaises chances possibles de l’Exposition de 1871, qui lui a valu l’honneur, nullement exagéré, de représenter à Londres sa spécialité, si singulièrement parisienne.

Maintenant : un mystère. Voici un piano fermé de la maison Plejel-Wolf. Il se tient seul parmi notre grand salon, comme aux yeux ou, plutôt, à l’oreille des musiciens il demeure sans rival. Mais cela ne motive pas sa

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présence en ces lieux. Est-ce comme meuble, est-ce comme instrument de musique, qu’il est exposé ? Le meuble se montre simple et de goût parfait : mais l’instrument est, incontestablement, supérieur.

Cependant, ceci encore, ne suffirait pas; il n’est personne entre les personnes qu’intéresse un piano long à queue qui ne connaisse et reconnaisse l’excellence de la marque illustre.

Soyons indiscrets ! Une virtuose remarquable des concerts de l’Exposition s’arrête, et, penchée sur une voisine, chuchote ces mots, que je traduis parfois au vol : « Cordes croisées — invention américaine — perfectionnement apporté par Pleyel-Wolf. Plus d’étendue (je crois, dans les cordes) et sonorité magnifique et approfondie. — Enfin, ce piano, pareil à celui dont se sert habituellement la cantatrice, appartient au représentant à Londres de la manufacture de Paris. »

Qu’on me pardonne ces détails espacés. J’ai la certitude que je retrouverai ce piano, l’an prochain, dans le concours spécial des instruments de musique, et je disserterai cette fois, de moi-même et à loisir.

Des concerts, que je n’ai pas le temps d’aller entendre, ne passons pas au salon de peinture et de sculpture, que je n’ai pas mission d’aller voir, en critique, du moins. Cependant, j’aimerais à parler d’une collection unique de tableaux, admirablement disposés sous les yeux, de M. Ernest Fillonneau, attaché à la Commission française.

Elle est non seulement le Salon différé de l’année 1870, mais une galerie où, pensée charmante de l’Angleterre, croyant à l’impossibilité de notre envoi, se sont donné rendez-vous, hors de ses châteaux et de ses résidences impénétrables, nombre de toiles célèbres et déjà invisibles des trente dernières années.

Toutefois, Monsieur le Rédacteur en chef, je pense que le lecteur nous saura gré d’avoir été presque complets dans notre programme restreint.

Nous songeâmes simplement, il nous en souvient, à noter parfois, en les évoquant sous le regard de chacun, les transformations heureuses ou les hésitations de cet insaisissable esprit qui préside à la fabrication du décor familier de notre existence quotidienne.

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