VOILE MÊME ÉPAIS DES ÉTOFFES
Paris , le 20 décembre 1S74.
« Quoi ! de son dais royal, formé par les étoffes de tous les siècles (celle que porta la reine Sémiramis et celles que façonnent à leur génie Worth ou Pingat) la Mode, entr’ouvrant les rideaux! se montre, subitement, à nous, métamorphosée, neuve, future; et c’est le temps que vous choisissez pour exposer l’ordonnance traditionnelle réglant la Toilette des enfants depuis trois mois jusqu’à onze ans. » Remontrance que fait, relativement à notre dernier article, la plus éloquente de nos Lectrices; tandis que mille, hardies de notre silence, éclatent sur des tons adorables : « Et la fanchon-frileuse, dont parle le Sport! » — « Le grand col montant droit! qu’annonce la Vie Parisienne. Faut-il que, non des Gazettes spéciales de la Mode, mais des journaux simplement mondains (reproduits par la grande presse quotidienne) émane, tout à coup, l’une de ces nouvelles faites pour changer en un matin la face de l’Europe, qui certes n’est autre chose que le visage des Européennes ? » Ainsi la Coryphée; et le Chœur : « Par exemple les chapeaux à la Maréchale, toujours dans le Sport. » — Ou le long voile tombant, encore dans la Vie Parisienne. »
Moi donc :
« Merci, Mesdames : les délicieux détails que vous m’apportez, je les reçois de vous ; mais je m’empresse de vous dire que, tous ces accessoires dans la Toilette de cet Hiver, je les avais mis de côté, absorbée moi-même dans l’étude lente et voilée d’une évolution actuelle du Costume; car vous dites bien, il se transforme. Pour ne vous montrer
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chaque chose qu’à sa place, ici, là, juste selon l’importance qu’elle y prend se rattachant à tout un ensemble prévu par nous, annoncé par nous au fur et à mesure qu’il s’accentua : (c’est-à-dire depuis notre première livraison), je me taisais, désireuse de tout dire. Tout! cela signifie non seulement ces touches nécessaires à compléter une harmonie nouvelle, adoptée par nous toutes en fait d’habillement; mais aussi d’où celle-ci vient et où elle nous mènera, son origine, ses résultats, et surtout les transitions qui l’ont accompagnée. A un recueil qui veut étudier la Mode comme un art, il ne suffit pas, non! de s’écrier : telle chose se porte : mais, il faut dire : En voilà la cause, et : Nous le prévoyions! Rien de brusque et d’immédiat, dans le goût : en retard, non; c’est en avance que j’étais! vous le verrez tout à l’heure. Distancée, toutefois, quant à des particularités, je ne résiste pas au plaisir de citer, à leur sujet, comme un texte inaltérable, la double coupure faite par votre impatience chez l’un et l’autre de nos excellents confrères, que je proclame, avec vous, informés de première main. « La janchon-jrileuse, fantaisie inaugurée à l’Élysée par toutes les femmes élégantes de notre beau monde, est encore dans la grâce incomparable de sa primeur de bonne compagnie. Elle se fait en tulle blanc, léger, vaporeux, se drape autour du visage et se noue sous le menton; puis le chapeau fermé se pose sur ce nuage de tulle, en laissant voir le gros nœud qui fait brides. » « Qu’y a-t-il aussi? Pas de loup sur la ligure; un grand voile qui descend sur la poitrine, emprisonne les épaules, s’attache au milieu du dos. » Je poursuis donc : « Le chapeau à la Maréchale, destiné à faire prime cet hiver, se fait en feutre, ou en velours, ou en tulle. 11 est de forme assez étudiée, serrant un peu la tête à la façon des formes Directoire. Sur cette forme est jetée et drapée une grande mantille de dentelle retenue sur le côté par un paquet de roses. Cet encapuchonnage est joli au possible, il l’est idéalement. Le grand voile de dentelle n’est pas toujours exclusivement retenu par des fleurs, on l’attache aussi avec un bel oiseau ou une longue plume. » C’est tout : non, j’oubliais : « Pas de ruches autour du cou; un grand col montant droit et se rabattant sur lui-même, comme le collet des Incroyables. Il est fait en étoffe pareille aux robes ou en fourrures pour les manteaux. »
Rien que de parfait, d’exact et d’absolu.
A nous, maintenant, de parler, si nous l’osons.
Que disait une de nos Livraisons, parue au début de cet Automne ? Que la tournure s’en va, et que le pouff disparaît : ceci posé comme point de départ de toute modification probable dans la Mode pendant l’Hiver. Une, postérieure, et la troisième, une autre, toutes enfin, ont suivi tantôt,
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tantôt précédé et dégagé toujours cette lente élimination de tout aboutissant au Costume collant , lequel triomphe et fera de vous, Mesdames, plus ou moins des nymphes élancées de Jean Goujon. Non : pas de pouff, c’est-à-dire que s’évanouit tout ce qui fut seulement le retroussis, et la tunique enfin; et qu’au tablier tout uni, tout tendu qu’il demeure et tout sobre sauf un seul nœud en bas, succéderont, en effet, des ceintures nouées très-bas de même, deux à chaque hanche moulées, dont la fonction est de porter le devant de la robe. Mais la robe ? elle se garnit; or tous les ornements ordinaires, c’est les ruchés, c’est les plissés, c’est les volants s’étageant dans une ascension délicieuse vers le haut de la jupe : et elle se dégarnit, ou devant ou derrière, finissant par faire descendre le corsage très-audessous de la taille (pour ne point demander ses mots techniques à la statuaire). Couronnement enfin, ou couronne! car les marabouts plus que jamais mêlent leur vapeur épaisse à l’éclat des cheveux, la plume, qui semble vouloir effacer sous son fol envahissement léger, le jais étincelant et dur : mais, s’adjoignît-elle la fourrure! ainsi que cela a lieu (la plume, disposée en guirlandes, et la fourrure quittant les bords pour s’étaler dorénavant sur l’étoffe en larges bandes), ni l’une ni l’autre ne parviendra encore à bannir ce rival. Cuirasses, armures, etc., tout cet attirail, défensif et charmant, mêlé pour longtemps au costume féminin, ne laissera pas le jais partir avec ses scintillations d’acier, non plus que l’acier lui-même. Tout en faisant la part riche aux plumes : naturelles, de coq, de paon, de faisan et, teintes parfois en bleu et en rose, d’autruche, nous avons jusqu’à présent cru (ici nos prévisions diffèrent même de constatations faites par d’autres) qu’à l’égal de l’hiver durera la paillette, ou verroterie ou métal.
Une seule preuve, je n’en veux qu’une, mais absolue; et je la demande à la toilette admirable que portait, pas plus tard qu’il y a quelques jours, la Parisienne par excellence : car elle le fut à l’étranger autant qu’elle l’est maintenant dans son hôtel du Bois de Boulogne, Madame Ratazzi, reine toujours acclamée de la Mode. « Je viens de vous donner le décor » : nous dit un charmant billet marqué à des initiales très-connues (ô malheur! de ne pouvoir copier ici toute cette description d’un magique appartement, mais passons à la magicienne!) « et le costume de la princesse, le voici. Une robe, traînante et collante, en dentelle noire, semée bizarrement d’acier bleu à reflets d’épée : puis dans les cheveux relevés en diadème, quatre rangs d’énormes diamants mêlés à leur ombre, perdus dans la noire splendeur. »
Quelle vision miraculeuse, tableau à y songer plus encore
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qu’à le peindre : car sa beauté suggère certaines impressions analogues à celles du poète, profondes ou fugitives.
Vous témoignerez, Mesdames, (celle qui m’avez haranguée, et vous autres, toutes, qui jouiez l’écho) que nos informations ne viennent pas seulement des grandes faiseuses, comme il est dit en plusieurs lieux du Journal, mais aussi du haut monde. Au revoir, et merci de nous avoir offert, au début, cette occasion de copier deux publications élégantes et rares, à côté de qui notre ambition est de séjourner sur les tables de salon : place inconnue au Journal de Modes ancien. Le programme de ce Courrier, après comme avant les aimables interruptions auxquelles il s’est plu à répondre, n’était point toutefois de parler de soi ou de nous : il ne devait que présenter une toilette de grande dame choisie entre plus d’une, et aussi résumer vite le résultat définitif de la métamorphose dans le Costume, dont ici même, jour par jour, déjà se révélèrent les symptômes.
Somme toute, jamais ne régnèrent plus superbement les tissus opulents et même lourds, le velours et presque les brocarts d’argent ou d’or, non moins que, léger, moelleux, clair, le nouveau cachemire qui se porte le soir; mais parmi cette enveloppe, somptueuse ou simple, plus qu’à aucune époque va transparaître la Femme, visible, dessinée, ellemême, avec la grâce entière de son contour ou les principales lignes de sa personne (alors que, par derrière, la magnificence vaste de la traîne attire tous les plis et l’ampleur massive de l’étoffe).
Marguerite de Ponty.
GAZETTE DE LA FASHION
Toujours quelques mots de causerie, pour développer certaines de nos Annonces de la Couverture; elles, réservées, silencieuses, comme il sied lors d’une présentation.
La Carte, d’abord : puis la Visite.
Robes, chapeaux ? non ; ni même, comme l’autre fois, étoffes.
Son costume ordonné par elle ou par elle accepté, il y a, si l’harmonie en est exquise, ce parfum de distinction que dégagera une femme; mais, tout moral, celui-ci ne fait point oublier l’autre, que composent les fleurs, par exemple des violettes de Parme véritables. Toutefois que l’âme même de ces fleurs, faite pour leur survivre dans le nuage d’un mouchoir orné de dentelles, a subi de préparations savantes avant d’acquérir cette immortalité! demandez-le à Pinaud et Meyer, ou plutôt prenez simplement leur Extrait à l’arome indiqué plus haut, qui seul satisfera votre curiosité. La neige qui par sa température gerce la peau,
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mais y met une fraîcheur vive et enviable, la crème qui en distend le grain, mais le répare et l’alimente, ces deux blancheurs toutes contraires mêlent, pour moi, leur vertu sans leur danger, dans ce produit d’un nom délicieux : Crème-Neige. Pareil et différent, est-ce bien le Lait d’Hêbé qu’on m’apporte, quand ce pourrait être le nectar versé à l’Olympe par cette déité; car la fiole contenant le liquide merveilleux renferme, autant que de la souplesse, de la force : c’est-à-dire tout le bienfait qu’attendent les plus délicates carnations exposées à l’hiver. Réminiscence, mais point vague, voici encore Y Eau de Toilette au Lait d’Hébé : et que dis-je! (car, une merveille trouvée, il lui faut donner les formes adoptées par les diverses préparations pour la Toilette) vient avant tout le Savon fait avec le même Lait d’Hébé. A celles d’entre vous, Mesdames, que ne séduirait pas une étiquette mvthologique, je propose YOppoponax (eau, crème et savon), YExora, V Ylang-Ylang, ou le Nard celtique : goûts étranges mais délicieux, dont, respirée, la senteur fait rêver comme, simplement prononcé, le nom.
Tout à fait à la mode et luxueux, ces aromates n’ont, si l’on veut, rien à faire avec le cabinet de toilette : remplissant dans le boudoir les flacons bizarres de l’étagère, saxe, venise, bohème, etc. Verreries rares ou porcelaines d’où s’échappe une odeur précieuse, quel charmant cadeau d’étrennes : et une boîte de parfums ne renferme-t-elle pas une volupté bien autre que n’est le contentement apporté par le sac de bonbons. Je m’arrête parce qu’il y aurait, à ce sujet, mille choses curieuses à dire!
L’adresse de la Maison, qui ne la sait ? mais est-il même utile de la connaître? et je considère, comme autant d ’ ex-voto appendus aux chapelles de la beauté par des dames reconnaissantes, les exemplaires de ce tableau qui, dans toutes les parfumeries de Paris, de la province et de l’étranger, mêle l’enseigne, les rues, et même les numéros (A la Corbeille fleurie, 30, boulevard des Italiens, et 3/, boulevard de Strasbourg ), à ses guirlandes, à ses enfants, à ses nuages.
Miss Satin.
CHRONIQUE DE PARIS
Théâtres, Livres, Beaux-Arts;
Échos des Salons et de la Plage
L’hiver, le long hiver de décembre et de janvier, n’a pas, comme aux mois retenant l’automne ou annonçant le printemps, quelque éclaircie d’un jour, bleue et lumineuse, obtenue des nuées : ses heures de fête, il les demandera aux cieux chrétiens et supérieurs, et à l’almanach. Emblème de ce désir qui nous fait trouver un goût délicieux à toute
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clarté, ce fruit, les oranges, par tas à la porte des boutiques ou le long des rues promené, d’abord tache de splendeur la brume monotone : son apparition classique remémore à l’esprit de tout Parisien une date, Noël ou une autre date, le Nouvel An. Les deux solennités aussitôt choisissent, pour y installer leur culte distinct, des vitrines différentes quoique ornées également pour la bouche et les yeux : celle ici de l’antique rôtisseur devenu le marchand international de comestibles, là du confiseur, prêt à confire, après ses violettes de Nice, des fils de la Vierge ou des pièces de vingt francs. Heureux le marchand de joujoux, s’il existe vraiment dans quelque coin caché aux regards : ou malheureux, ce personnage naïf, car nul ne le connaît, et où trouverait-il encore des jouets pour en surcharger son étalage couvert de papier découpé! Tous les magasins auprès desquels les enfants d’aujourd’hui, habiles à des ruses ignorées de l’ancienne diplomatie européenne, entraînent par une main un papa ou une maman pour leur signifier tacitement que tel objet représente les étrennes par eux attendues, et non cet autre, m’inspirent de l’effroi. Sur les étagères, des Dames peut-être habillées par Madame Laferrière elle-même lorgnent, avec un dédain visible, le malappris qui emploierait, en s’enquérant de leur prix, l’appellation usuelle de poupées: tandis que des Messieurs à cols cornés comme des cartes de visite considèrent le steamer voisin, prêt à essayer sa machine à vapeur authentique mue par l’esprit-de-vin, ou s’entretiennent des chances de réussite que montre un petit télégraphe électrique complet enfermé dans un carton vert, comme ceux des bureaucrates : or rien qu’ébaucher à leur propos cette idée nous semble irrespectueux : « Sont-ce des pantins ?» La vieille fabrication immémoriale des amusements, cassés le soir même de leur acquisition ou de l’offre (pour voir ce qu’il y avait dedans . où se réfugie-t-elle ? dans ces baraques en bois enveloppées de bâches imperméables, qui simulent une foire le long des boulevards étonnés! O mécompte! ici règne, comme dans les boutiques célèbres auxquelles ce bazar multiplié improvise un vis-à-vis, l’article de Paris, mais taxé au prix accessible de treize et vingt-neuf sous. Telles, les rues: et quand mon regard suit, du seuil d’un fournisseur célèbre à la portière de leur coupé, un promeneur ou une promeneuse que précède un paquet vaste et mystérieux, c’est guidé par la curiosité, oui ! de savoir si l’un ou l’autre a par hasard mis la main sur une invention naïve et admirable digne de remplacer Polichinelle, ou le défilé entier de l’Arche de Noé, de l’éléphant à la mouche! Déception presque de chaque fois et qui m’oblige à songer : n Mais que ferai-je donc. Chroniqueur suranné, pour rendre aux minois de trois à
douze ans cet épanouissement de bon aloi, qui demeure adorable ? » Les choses ont changé, voilà tout! et rien ne se perd, pas même le rire de l’enfance... Tout intime dans la famille, avec l’arbre alsacien, qu’il faut accepter sans exclure la bûche bourguignonne, en cumulant les traditions; et extérieur, bruyant, partagé dans mille lieux de réunion où, par une charmante innovation de ce temps, les enfants mettent la joie en commun : certes, le même au fond, quoique différent, régnera toujours Noël, comme toujours triomphera le Nouvel An. Avec moi, vous, les mères, à qui d’ordinaire cette page importante du Journal enseigne les Costumes que revêtiront Yves ou Jeanne pendant une Quinzaine, jetez les yeux sur le Carnet d’Or; et à côté des détails dont profitera la nuit du Réveillon, remarquez, satisfaites, cet autre menu où, pièce à pièce, énorme, s’égaie, s’illumine la sapinette solennelle.
Le rapide coup d’œil, sous lequel apparaissent, à la dernière page (celle du Programme habituel) les noms de théâtres, d’acteurs et les titres de pièces, y lira encore l’indication de mainte Soirée, de plus d’une Après-Midi simplement enfantines. Quelle surprise inventer plus belle et mieux accueillie qu’un coupon de loge (au nom de Mademoiselle ou de Monsieur Baby) mêlant à la verdure, aux lueurs, aux cadeaux, à tout l’arbre, un de ces noms féeriques déjà par eux-mêmes : Théâtre Miniature, et celui des Familles, Robert- Houdin, les Bals de Frascati, le Cirque d’ Hiver ou le Châtelet redevenu le Châtelet des Pilules. Dans un portefeuille parfumé et sérieux, étrennes intelligentes, se ploiera encore bien un abonnement pour la saison aux matinées merveilleuses de la Gaîté et traditionnelles de la Porte Saint-Martin, aux Concerts Pasdeloup ou Colonne, car, tant de dimanches voués à la certitude de nobles joies, n’est-ce pas là aussi le cadeau enviable ?
Ne dédier que le commencement de cette Chronique à nos mignons êtres roses et blonds ou noirs, rois de l’heure actuelle! leur bonheur forme un sujet trop vaste pour cela; et je m’aperçois que pas un écho mondain ne m’en distrait, prêt à finir. Arrivé jusqu’ici, il me reste donc à continuer sur le même mode : tant pis ou tant mieux! Qu’importe, par exemple, que, le devoir absolu de raconteur parisien m’obligeant à dire pour l’étranger, la province ou pour Paris lui-même qu’un air délicieux sur des paroles (données par la présente Livraison comme Vers du jour) se répète maintenant à tous les pianos lassés par les refrains d’opérettes ou les ritournelles de la danse, j’annonce cet événement musical sous la rubrique les Salons ou sous cette autre les Fêtes d'à présent : puisqu’il s’agit du Noël d’Alphonse Daudet et d’Émile Pessard. Un Noël assez naïf et irais pour
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continuer la suave impression de ces cantiques de jadis et assez, que dis-je ? empreint de dilettantisme, presque parisien et spirituel pour voltiger sans, embarras dans l’air agité par les éventails de 1875, vraie réussite et bonne aubaine : et quand ce bonheur se présente, ne le point négliger! Combien d’années a derrière soi la jolie chose d’Adam et combien devant soi en a cette Vierge à la Crèche : un nombre égal; ce qui ne veut pas dire à des Lectrices déjà retardataires d’attendre encore, pour avoir l’œuvre, qu’elle soit depuis longtemps reliée dans les albums, car je ne sais pas d’émotion plus exquise pour une femme, prête à ouvrir la bouche et à lancer la note initiale, que cette pensée subite : « Je suis l’une des premières au monde à chanter cette mélodie! »
Toujours la rattachant aux solennités de l’hiver, nous conterons d’avance (puisque la date annoncée pour cette fête est le 19, soir même où ceci s’imprime) une représentation mondaine donnée dans les Salons du délicieux hôtel d’Aquila, en l’honneur de la crèche Saint-Joseph : les crèches, toutes, rappelant celle où s’arrêta l’étoile et descendirent les anges. Exprès et le cas avoué, n’y a-t-il pas un charme à rendre compte la veille d’une réjouissance qui ne peut être le lendemain qu’exquise, et implique toutes les certitudes, de succès? Habillée de salin et parée de diamants, que notre Fantaisie monte donc les marches de l’escalier somptueux (lui remémorant celui de l’hôtel construit par Arsène Houssaye) ; que, les yeux détachés du magnifique portrait de la maîtresse du lieu, exposé à Vienne par Carolus Duran, elle traverse le salon de musique avec le grand piano de Herz, pour reconnaître le salon de réception ouvrant sur un jardin d’hiver tropical, un jet d’eau et des volières brillantes de pierreries qui sont la richesse ou le chant de mille oiseaux, puis s’arrête autour d’un buste en marbre blanc par Clésinger, représentant la dame peinte à l’entrée. Non! toute autre et métamorphosée, brillera sans doute l’habitation, aux flammes de mille bougies; et la Personne, invisible, que se disputent, pour la reproduire, la peinture et la sculpture, elle-même y tente, ce soir, de nouveaux arts, apparue ici non pas comme Madame Ratazzi, mais comme la figure idéale d’une saynète ou d’une comédie. Esthétique de la Mode ou Chronique de la Quinzaine, rien, étude et récit du jour, ne peut, pour être exact, échapper à la délicieuse tyrannie de cette Inspiratrice.
Mais où vais-je ? Tout (le premier mot de ma causerie écrite, et non le dernier!) déchirez-le, car mon devoir était principalement aujourd’hui de vous entretenir, comme je le fis récemment pour la Poésie, des chefs-d’œuvre nouveaux du Roman. La seconde édition de la Conquête de Plassans
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par Zola avec ses Contes à Ninon (et j’y joins les Héritiers Rabourdin, théâtre) ; la seconde édition aussi de Fromont jeune et Risler aîné, par Alphonse Daudet, tels les livres qu’hélas! je vous donne non coupés, comme on offre les cadeaux de l’an : pas de charmeurs plus sûrs des soirées intimes de ces jours de chez soi, une fois les enfants endormis, et quand aux éclats de leur fête succède, pour une heure ou deux, la lampe tranquille. Grâce à eux, ces tomes, mon offre dès aujourd’hui (pour que nous en causions plus tard) placés sur la laque de votre bibliothèque, je puis, Mesdames, ainsi qu’un ami qui s’absente, vous parler dix jours à l’avance du premier Janvier, sans crainte de mêler mes souhaits trop tôt venus à ceux que font déjà le porteur d’eau, le facteur ou le donneur de pain bénit de la paroisse.
LE CARNET D’OR
La Table, l’Ameublement fait par les dames, le Jardin et les Jeux
Dix-huitième feuillet.
Menu d’un Réveillon
Huîtres d’Ostende et de Marennes. — Consommé aux œufs de Vanneaux, Boudin à la Richelieu, Filet de Soles au beurre de Montpellier, Râble d’agneau de Nîmes aux pointes d’asperges. — Bartorelles truffées, Terrine de Grives au genièvre. — Petits pois nouveaux à la Française, Buisson d’ Écrevisses au vin de Ribeauvillé. — Louvres en caisse au chocolat. — Ceylans glacé. — Vins : Château Contet à la glace, Zuccho bien rafraîchi, Punch Romain, Bordeaux, Léoville, Chambertin, Champagne Saint-Marceau frappé, Porto paille.
Le Chef de bouche chez Brébant.
Dix-neuvième feuillet.
Moulongtani pour un Réveillon
Toujours notre double préoccupation : répandre en Europe et au loin le goût unique qui préside à la table parisienne et française; acclimater chez nous les produits et les préparations de tout lieu du monde. Aujourd’hui il s’agissait aussi d’ajouter à l’antique solennité familière du Réveillon quelque chose comme d’étranger et de moderne.
Voici :
« Faire revenir un oignon dans le beurre avec du cari et du safran jaune de l’Ile Bourbon, et y mettre un poulet découpé, après l’avoir fait revenir simplement. Verser sur
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le tout le lait fourni par l’amande d’une noix de coco râpée, pilée au mortier et mouillée d’eau chaude.
« Laissez mijoter et servez avec Riz à la créole. »
Cari, safran de l’Ile de Bourbon, tout cela et d’autres épices se rencontrent boulevard Haussmann, 5, chez une vieille connaissance déjà pour nos lectrices, le Propagateur, à l’obligeance de qui nous devons toutes nos Recettes exotiques. Mieux encore, ce collaborateur s’offre, dans la soirée qui précède le repas sacramentel, à tenir à leur disposition le mets rare, qu’on placera bien entre le « Râble d’Agneau de Nîmes » et les « Bartorelles » dans le Menu admirable de Brébant, comme plat d’entrée ou de relevé.
La recette a été fournie à cette Maison et elle y sera exécutée par
Olympe, négresse.
Vingtième feuillet.
L’Arbre de Noël ordinaire
Acclimaté du Nord en France (beaucoup depuis la guerre) par des œuvres patriotiques, l’arbre de Noël, distraction naguère d’enfants riches et cosmopolites, se fait chez nous populaire. Tout prêt, flambant et chargé, derrière la vitrine des confiseurs en renom, qu’il semble beau! mais plus touchant sera le sapin préparé à la maison pendant trois soirs, aussitôt l’enfant au lit.
Traditionnel, le voici, dans toute sa naïve simplicité.
Par douzaines, c’est d’abord des noix, que légèrement on mouille, avant de les rouler sur une feuille d’or battu : noix dorées; la même opération est subie, du côté opposé à sa petite joue rouge, par mainte pomme d’api. A cette réminiscence humble et rustique, joindre l’apport citadin, exprimé par un nombre, moindre, de mandarines et égal, de petits gâteaux secs, que suspendra le classique fil de laine rouge, ou peut-être une faveur rose et bleue. Viennent, pour achever ce fonds immanquable et nécessaire, les cent petites bougies de cire, teintées selon les uns, blanches d’après moi : l’appareil le plus commode pour les fixer aux rameaux est, surmontant une pointe ou une pince, la bobèche mignonne en fer-blanc que cache une collerette de papier blanc découpé, rose ou bleue si l’on use des faveurs. Comme réflecteur, de petites boules de verre soufflé, imitant l’acier, plusieurs mordorées, d’autres bleues, réflecteurs pareils à de grosses perles.
Quoi maintenant? L’arbre lui-même, sapin d’un mètre ou de deux, se plante, sans racines, dans une caisse verte à papier d’or ou bien un pot de faïence ordinaire, la terre recouverte de mousse ou de belles papillottes (le choix du
MALLARMÉ
PROSES DIVERSES
sujet n’est pas indifférent, mais se fixera sur un fût aux branches rayonnant droit et loin, touffu, régulier.
La fantaisie commence à compter d’ici : triomphez, imaginations maternelles !
Le monde infini des surprises à placer se divise au fond : en confiserie, fruits glacés de toute provenance, bonbons traditionnels, notamment de sucre rouge, et tous ceux qui se plaisent à reproduire quelque forme d’objet usité ou fantasque; et en jouets, les vieux également, l’intérieur distribué d’une arche de Noé, etc. Seule, une règle absolue, c’est qu’à la pointe de l’arbre supportant la dernière bougie, se dresse un poupon de sucre ou de cire, frisé en Enfant-Jésus.
Tout brille, clair, splendide, éblouissant; et la petite boîte à musique cachée entre les étrennes riches qu’offrent des plateaux de laque, nombreux, sur la table, éparpille, elle, sa pluie musicale dans l’atmosphère de joie et de lumière.
Je disparais, entrez, enfants.
Des ciseaux, vite, faisant sonner le grelot attaché, si l’on veut, à chaque branche, bientôt nue : et que la distribution plénière se renouvelle chaque soir, jusqu’au Jour de l’An, jusqu’aux Rois.
Une Lectrice alsacienne.
NOUVELLE ET VERS
Note pour la Bibliothèque : Poésie extraite du livre ancien et toujours jeune, les Amoureuses, par Alphonse Daudet; à l’à-propos ordinaire tiré de la saison, elle joint l’attrait, mise en musique hier par Émile Pessard, de prêter ses paroles à un air chanté par tout le monde cette année (voir à ce sujet la Chronique, et savoir que l’éditeur de ce morceau est Alphonse Leduc). — Avec le troisième fragment d ’Eudore Cléaz, paraîtra la note bibliographique ayant trait à cette délicieuse Nouvelle qui ajoute un intérêt d’actualité à notre livraison voisine du Ier janvier.
GAZETTE ET PROGRAMME DE LA QUINZAINE Distractions ou solennités du monde
Du 20 décembre 1S74 au 3 janvier iSy5.