P. 33. LES FLEURS
(Tournon, mars 1864.)
Le 15 avril 1864, Eugène Lefébure renvoyait à Mallarmé, alors à Tournon, une petite liasse de poèmes que celui-ci lui avait communiquée, et l’accompagnait de ce commentaire : « Le maniement et le travail assidu d’une même pensée que vous pressez jusqu’à ce qu’elle ait donné tout son suc, l’incubation opiniâtre et le labeur fixe forment, je crois, le fond de votre talent. Vous revenez obstinément sur votre impression première, déjà très forte, et vous en faites jaillir ces poèmes tourmentés et sanglotants pleins de crispations où, par places, à travers les surcharges des nouvelles idées, se déroulent fièrement des vers du premier jet, des vers pleins et tout d’une pièce, comme ceux-ci :
Tes grands trous bleus que font méchamment les oiseaux...
Et le divin laurier des âmes exilées...
« Ces vers-là ramènent l’harmonie dans vos strophes gorgées d’images et parfois comme étouffées de pensées. Ce sont des coups
NOTES ET VARIANTES
d’afchet qui donnent le la. Si vous pouviez moins bien faire, vous feriez peut-être mieux : mais je crois qu’il faut se prendre comme on est... »
Le second des vers cités atteste que parmi ces poèmes se trouvaient les Fleurs que Mallarmé envoyait à Henri Cazalis dans une lettre de Tournon mercredi saint 1S64, lettre fort découragée, à laquelle, le jour de Pâques, Cazalis répondait par ces lignes enthousiastes :
« Quels beaux vers, quels vers sublimes tu m’as envoyés : je les ai lus tout de suite à Mme Le Josne, ta lettre aussi... Tu es poëte, grand poëte ; tu dois vivre. Les fleurs, — les fleurs vivantes, les fleurs qui vont naître, non ces fleurs du rêve que nous respirons si délicieusement, mais qui nous tuent, si elles pouvaient te sauver, te faire revivre. »
A la même époque, Emmanuel des Essarts, à qui Mallarmé avait également adressé ce poëme, lui écrivait : « J’ai donné tes Fleurs à la nouvelle Revue de Paris... »
Ce poëme n’y parut pas, mais seulement, deux ans plus tard, on le vit dans le Parnasse Contemporain.
Cette pièce avait, par sa beauté, frappé tous les amis du poëte. Très peu de temps après la visite qu’en septembre 1864, à Choisyle-Roi, Mallarmé avait faite à Catulle Mendès, visite au cours de laquelle il avait fait la connaissance de Villiers de l’Isle-Adam, Mendès lui écrivait :
« Avez-vous besoin de vous confiner dans le spleen ? et quand on a fait des pièces comme les Fleurs et un vers comme celui-ci :
Où rougit la pudeur des aurores foulées
(Villiers me récite ce vers pendant que j’écris) ne doit-on pas profiter de son talent et chanter un peu dans la joie ? »
La citation de ce vers montre bien qu’il s’agissait d’un premier état, tel que nous le trouvons dans le Manuscrit Aubanel (coll. H. M.) peu different pour les quatre premières strophes, très different pour les deux dernières :
Str. 1, vers 3 Str. 2, vers 1 Str. 2, vers 3 Str. 2, vers 4 Str. 5, vers 2
Mon Dieu, tu détachas...
Le glaïeul fauve, où vont les cygnes au col fin ... d’un séraphin
Où rougit la pudeur des aurores foulées
... O mon Père, hosannah du profond de nos
limbes !
A jamais hosannah dans l’or des jours sans soirs. Par l’azur du rayon, et le frisson des nimbes !
Car, n’oubliant personne en ton charmant effort. Tu donnas, lui montrant son devoir sans mensonge, De fortes fleurs versant comme un parfum la mort Au poëte ennuyé que l’impuissance ronge.
NOTES ET VARIANTES
Dans le Parnasse Contemporain où le poëme parut pour la première fois, le 12 mai 1866, figuraient toutes les modifications du texte définitif, sauf :
Str. 1, vers 3 : Mon Dieu, tu détachas...
Str. 5, vers 2 : Notre Père , hosannah...
Str. 5, vers 3 : ... l’écho par les mystiques soirs
Str. 6, vers 1 : O Père, qui créas...
Un manuscrit (2 pages) conforme au texte du Parnasse Contemporain figure dans les collections de la Bibliothèque Jacques Doucet.
Ce poëme, après avoir paru dans le Parnasse Contemporain (12 mai 1866), fut cité par Mendès dans la Légende du Parnasse Contemporain, en 1884, et parut sous sa forme quasi-définitive dans l’édition de 1887 des Poésies.
Dans la Poésie de Stéphane Mallarmé (N. R. F., Paris) pp. 301 et sq. Albert Thibaudet a donné une analyse très minutieuse de cette pièce.
C’est dans ce poëme qu’apparaît, pour la première fois, cette Hérodiade dont Mallarmé allait faire si longuement et magnifiquement son héroïne :
Et pareille à la chair de la femme, la rose
Cruelle, Hérodiade en fleur du jardin clair.
Dans un remarquable article sur « Mallarmé et Victor Hugo » {Mercure de France, 15 juillet 1922), M. André Fontainas a justement rapproché le vers des Fleurs
Aux avalanches d’or du vieil a^itr. . .
du vers de Victor Hugo, dans la Légende des Siècles (le Sacre de la Femme) :
Des avalanches d’or s’inondaient dans l’azur.
Rappelons enfin qu’on peut voir, peut-être, une parodie, en quelque sorte, de ce poëme mallarméen dans la pièce Ce qu’on dit au poète à propos de fleurs, envoyée par Arthur Rimbaud à Théodore de Banville en juillet 1871, et qui n’a été publié qu’en 1925.