CANTIQUE DE SAINT JEAN
Bien que ce fragment d’ Hérodiade n’ait paru que très posthumément, dans l’édition des Poésies de 391 3, et que nous n’y connaissions d’allusion par l’auteur que celle contenue dans la bibliographie des Poésies (Deman, 1899), on peut penser que ce poème ne date pas de la dernière partie de la vie de Mallarmé, sans, pour cela, juger qu’il soit contemporain de la Scène d’Hérodiade.
Ce monologue du saint, au moment même de la décollation, est écrit dans une strophe faite d’hexamètres et d’un vers de quatre pieds, sans autre exemple dans l’œuvre de Mallarmé, mais dont il avait pu voir plus d’un modèle récent sous la plume de son maître et ami Théodore de Banville, entr’autres : YOdelette, à Henry Murger (1855); les Muses au Tombeau (1872), pour la mort de Théophile Gautier; P Aube romantique (1866); Au pays latin (1868); F Apothéose de Ronsard (1868), ces trois pièces incluses ensuite dans les Rimes dorées (1875). Et c’était aussi le rythme choisi par Banville pour sa pièce célèbre à la Font-Georges que louait et citait Sainte-Beuve dans sa Causerie du lundi du 12 oct. i857-
« L’idée essentielle du poème », dit M. Mauron dans ses Co?nmentaires, fut évidemment suggérée à Mallarmé par le fait que la Saint-Jean correspond assez exactement au solstice d’été. Cette
NOTES ET VARIANTES
idée consiste en une simple métaphore qui met en parallèle d’une part la trajectoire du soleil, d’abord ascendante puis descendante, après une halte imperceptible... et d’autre part la trajectoire tracée par la tète de saint Jean au moment de la décollation.
M. Charles Mauron a fait en outre, dans ce même ouvrage, les remarques suivantes :
« Ce poème est construit selon un plan rigoureux. Premièrement, trois mouvements ou plutôt trois tentatives de mouvement, de la part de la nourrice, éveillant chez Hérodiade une frayeur et une colère croissantes. La vieille femme essaie de lui baiser la main, de parfumer sa chevelure et de toucher ses tresses : triple « impiété ».
« Deuxièmement, dans son sens poétique, les gestes de la nourrice apparaissent comme autant de signes prémonitoires d'une menace plus grave, l’étreinte d’un amant.
« Troisièmement, après la préparation d’une scène plus intime — les rideaux tirés et les flambeaux allumés — la nourrice s’en va. Hérodiade, seule, s’avoue à elle-même :
Vous mente £, â fleurs nues
De mes lèvres...
« ... Hérodiade, malgré ses splendeurs verbales, me semble un des poèmes les plus étranges, des plus gauches, et, si je puis employer ce terme, des plus « sous-marins » de la langue française. On ne peut le comprendre d’une façon tout à fait complète que si l’on se rend compte que le poète est en communion avec des profondeurs de l’inconscient... je crois, pour être plus précis, que la nourrice symbolise, vaguement, la vie naturelle et ses tentations : non pas directement mais, comme dans la théorie freudienne, par une évocation de la première enfance. »
Dans la collection Henri Mondor figure un manuscrit inachevé «-lui semble bien se rattacher à Hérodiade et doit être l’ébauche d’un des compléments que l’auteur rêvait; ce sont trois feuillets simples de papier réglé, de grand format, où, très lisiblement écrits, soigneusement recopiés, ces vers :
1 quel psaume de nul antique antiphonaire Oui planer ici comme un viril tonnerre Du cachot fulguré pour s'ensevelir où ?
Sauf amplificatrice irruption ou trou Grand ouvert par un vol ébloui de vitrage Bloc contre bloc jonchant le lugubre entourage L,e fantôme accoudé du pâle écho latent Sous un voile debout ne dissimule tant Supérieurement à de noirs plis prophète Toujours que de ne pas perpétuer du faite Divers rapprochements scintilles absolus :
MALLAKMi:
NOTES ET VARIANTES
Et, , plus
Insoumis au joyau géant qui les attache Ce crépusculaire et fatidique panache De dentelles à flot torses sur le linon ;
Taciturne vacille en le signe que non.
Vains les nœuds éplorés, la nitidité fausse Ensemble que l'agrafe avec ses feux rehausse,
Plus abominé mais placide ambassadeur Le circonstanciel plat nu dans sa splendeur Tout ambiguïté par ce bord muet fuie Se fourbit, on dirait, s'époussette ou s'essuie Aux dénégations très furieusement Loin dans frôlement
De l’Ombre avec ce soin encore ménagère :
Il il exagère
Le sépulcral effroi de son contour livide ;
Du moins ce ponctuel décor assigne-t-il Comme emblème sur une authentique nourrice.
Affres que jusqu' à leur lividité hérisse Un révulsif ébat vieil horrifié droit Selon la guimpe puis la coiffe par surcroît L’ordinaire abandon sans produire de trace Hors des seins abolis vers l'infini vorace Sursautant à la fois en maint épars filet Jadis, d’un blanc, et maléfique lait
Au cinquième vers, on hésite entre ébloui et éclairci ; au sixième, lugubre semble provisoire; au septième, pâle et même sont d’essai. Le douzième vers n’a que ces deux syllabes.
Ce manuscrit doit dater des derniers mois de la vie du poète, car à cette époque il priait Ambroise Vollard de faire dire au peintre Vuiliard qui devait l’illustrer : « Je suis content du poème rallongé. Pour une fois c’est vrai. »
Ce manuscrit n’est évidemment qu’un brouillon. Quelques mois auparavant, M. Paul Valéry, à qui l’auteur s’était ouvert de sa reprise d’Hérodiade, appréhendait la difficulté que devait rencontrer le poète à retrouver l’accent et la manière du fragment publié trente ans auparavant. Assurément Mallarmé devait entrevoir une refonte du tout : mais seuls nous sont parvenus ces morceaux dissemblables : Scène, Ouverture, Cantique de saint Jean, ce brouillon et deux ou trois pages peu lisibles.