‹ OEuvres complètesChapitre 577 sur 655 · POUR LA REVUE INDÉPENDANTE · texte numérisé non relu

POUR LA REVUE INDÉPENDANTE

Les deux poèmes sont, évidemment, les deux états d’une même invitation à une inauguration qui se trouva différée de novembre 1886 à mars 1887.

P. 181. THÉÂTRE DE VALVINS

Paul Margueritte, qui fut le cousin de Stéphane Mallarmé, nous a laissé, au sujet de ce théâtre, auquel il prit une part active, des souvenirs dans Nos Tréteaux (1 vol., Dorbon aîné éd., Paris, 1910).

MALLARMÉ

NOTES ET VARIANTES

« L’été qui brûle, la Seine qui coule, la somptueuse forêt de Fontainebleau, et, non loin de la berge, la grange bourrée de paille et de foin. Au-dessus, par un escalier-perchoir aux poules, la vaste salle en torchis, ex-atelier du peintre de Neuville, comme signé au mur d’un écrasement de pinceau, en flaque brune de sang.

« Cet atelier ! La scène surélevée, chef-d’œuvre d’un charpentier rustique, ses décors de paravents verdâtres, sa rampe en fer-blanc, son rideau de draps de lit; pour machiniste la vieille Julie, notre servante d’avant la guerre; les costumes taillés dans le velours usé et la satinette, ou achetés au Temple, sans souci de la gale ou des puces... Une troupe de trois, quatre personnes au plus, dont notre ami, le poète Jean-Marie Mestrallet. L’étoile : Mlle Geneviève Mallarmé, notre cousine.

« A si peu, que pouvait-on jouer ? Quoi ? Mais tout, absolument. Des pièces où le vers tintait en grelot d’or... Des farces... Des pantomimes. Des commedias dell’arte...

« Le public ?

« Les villageois des environs, une foule bourdonnante : le dimanche soir, nos affiches, collées au pont de Valvins, l’attiraient de Samoreau, d’Héricy, de Vulaines, qui apportant sa chaise, qui un banc.

« ... Et nous avions Stéphane Mallarmé pour metteur en scène et poète.

« Nul n’indiqua mieux à Nérine, à Sylvia, à Guillemette, à Gysette, à Dona Sol, à Colombine, à celle qui, enfant et femme, fut toutes celles-là et d’autres encore, à sa fille Geneviève, comédienne ingénue et gracieuse, le geste et l’intonation d’une scène, le style d’un couplet.

« Car Stéphane Mallarmé en tout portait la grâce et la mesure, et cette distinction qui vient de l’âme.

« Sur notre prière, il écrivait de délicats prologues, tel ce sonnet qui inaugura la scène de Valvins, après quelques coups d’archet. »

Et Paul Margueritte publiait, pour la première fois, au cours de ces souvenirs, ce sonnet d’ouverture, tel qu’il apparaît dans notre édition, et les triolets que l’on trouve un peu plus loin, dans un ordre différent de celui que nous avons adopté d’après la copie qui figure dans un des carnets de Geneviève Mallarmé.

Du sonnet d’ouverture, une copie manuscrite (coll. Bonniot) présente ces variantes :

Vers 2 Vers 3 Vers 4 Vers 5 Vers 6 Vers 7

Eux-mêmes non moins gais que le riche tableau De beaux comédiens...

Apportent la folie...

Aucun logis trop nu...

Ils pensent le changer

Pour peu qu'au vierge pli marqué par le rideau.

Paul Margueritte ajoute : « Le théâtre de Valvins dura deux étés. » Les dates, 1881-1882, figurent dans l’édition de 1920 des

NOTES ET VARIANTES 1513

Vers de Circonstance et cette précision est évidemment due à la fille du poëte.

POÈMES D’EDGAR POE

(Londres, 1863; Paris, 1889.)

Le premier en date des témoignages que nous possédions du goût de Stéphane Mallarmé pour Edgar Poe, et particulièrement pour ses poèmes, se rencontre dans une lettre que, d’Auxerre à Sens, lui adressait son ami Eugène Lefébure, le 9 avril 1862 :

« Je reçois votre lettre à l’instant, et comme je vois que vous tenez beaucoup aux poésies d’E. Poe, je m’empresse de vous répondre que je ne les ai plus, je les ai remises précisément hier à Courtois qui part ce matin et doit vous les porter... Vous avez bien raison de publier ces poésies, elles sont fort belles, excepté Al Aaraf dont je n’ai lu que la moitié, mais qui ne m’a guère plu. Je crains que mon édition ne soit pas complète. Je ne trouve pas vraisemblable qu’Ed. Poe ait fait aussi peu de vers. Au reste, Baudelaire qui a un E. Poe complet pourra vous renseigner là-dessus. »

Le 25 juin suivant, le même ami lui écrivait : « Je me hâte de vous prévenir qu’on vient de traduire une partie des poésies d’Ed. Poe et plusieurs contes inédits du même auteur : ce qui va sans doute modifier votre choix... » Allusion, selon toute vraisemblance, au volume traduit par W. J. Hughes : Contes inédits d'Edgar Poe (Hetzel éd., 1862).

Il semble bien d’après ces passages, que, dès cette époque, Mallarmé songeait à traduire ces poésies et nourrissait l’espoir de les publier.

Toutefois ce même Eugène Lefébure avait dès alors entrepris lui-même la traduction des Poésies d’Edgar Poe.

Nous devons en effet à l’amabilité du docteur Maurice Lefébure, de Joigny, la communication d’un manuscrit de son père qui explique peut-être le long délai apporté par Mallarmé à la publication de ses traductions d’Edgar Poe. C’est un petit cahier d’une cinquantaine de pages, dont une dizaine blanches. A la seconde page figure ce titre : Poésies mêlées | d’ | Edgar Allan Poe (traduites pour la première fois par E. Lefébure). A la suite, se trouvent, dans cet ordre, les traductions : le Corbeau, Hymne, Lénore, à Hélène, Ulalume, Annabel Lee, le Colisée, les Cloches, à quelqu'un dans le Paradis, la Vallée de l’Inquiétude, Silence, la Cité dans la mer, la Dormeuse, un songe dans un songe. Terre de rêve, à Xante, l’Eldorado, Eulalie, Israfel, à Annie, Ballade nuptiale. Al Aaraf, poème de jeunesse : cette dernière, partielle.

On remarquera que ne figurent dans cette traduction ni le Palais hanté, ni le Ver vainqueur traduits par Baudelaire, ni les Stances à Hélène, mais, en revanche. Hymne que ne contient pas l’édition

NOTES ET VARIANTES

faite par Mallarmé. A ces exceptions près, le manuscrit d’Eugène Lefébure présente la traduction de tous les « poèmes » traduits par Mallarmé, et quatre des pièces réunies par lui sous le titre Romances et Vers d’ Album et, en outre. Al Aaraf.

Ce petit cahier ne porte malheureusement aucune date, ni aucun signe qui permette de le dater avec certitude : mais l’indication « traduites pour la première fois » indique bien que cette traduction précéda celles de Mallarmé. Les circonstances de la vie de Lefébure et l’examen de l’écriture de ce cahier nous permettent d’affirmer que ce travail est antérieur à 1864.

Il ne s’agit pas d’une version mise au net : le texte présente un assez grand nombre de ratures; quelques-unes même le rendent incertain; mais la traduction n’est aucunement maladroite; si quelques passages témoignent de quelque hâte et d’un peu d’inattention, elle manifeste dans l’ensemble une connaissance réelle de l’anglais et une pénétration de l’esprit de Poe.

Il peut être intéressant de comparer, par exemple, la traduction que nous reproduisons plus loin, de la cinquième strophe d’Ulalume que Mallarmé envoyait à Henri Cazalis de Londres, le 24 juillet 1863 et celle de Lefébure que voici :

Et je dis : « Elle est plus pâle que Diane ,

Elle roule dans me atmosphère de soupirs —

Elle passe à travers une région de soupirs :

Elle a vu que les pleurs ne tarissent pas sur Ces joues dont le ver ne meurt jamais ,

Et elle est venue à travers les étoiles du Eion Pour nous montrer le chemin vers les deux Vers la paix Eéthéenne des deux —

Elle est venue, malgré le Eion

Pour resplendir sur nous avec ses yeux brillants Elle est venue à travers P antre du Eion

Avec l'amour dans ses yeux lumineux. »

Lorsque, dans la première lettre que nous connaissions d’Eugène Lefébure, il dit à Mallarmé lui avoir renvoyé les poésies d’E. Poe et ajoute : « Vous avez bien raison de publier ces poésies, elles sont fort belles, excepté peut-être Al Aaraf dont je n’ai lu que la moitié mais qui ne m’a guère plu... », on pourrait supposer que Lefébure ne les avait pas encore traduites lui-même, puisque son cahier comprend, entre autres, la traduction partielle d’ Al Aaraf. Sa traduction serait donc postérieure au 9 avril 1862. A ce moment, les détails qu’il donne à Mallarmé sur le contenu des volumes de Poe qu’il lui envoie semblent bien indiquer que Mallarmé ne les connaît pas encore.

Mais, en 1862, chez Hetzel, W. I Hughes publie ses Contes inédits d’Edgar Poe suivis d’un choix de poésies : neuf poèmes, qui figurent tous dans le manuscrit Lefébure. Il signale lui-même

MM

cette publication à Mallarmé dans sa lettre d’Auxerre, 25 juin iS(>2. Il n’eût donc pas inscrit « traduites pour la première fois... » sur son cahier, s’il eût été postérieur à cette date.

Tout porte donc à croire que cette traduction fut faite par Lefébure avant avril 1862, qu’il l’interrompit pour prêter ses volumes d’Edgar Poe à son jeune ami et y renonça quand il sut que Mallarmé se proposait de traduire ces poésies.

Mallarmé, à cette époque, ne devait pas ignorer les travaux et les intentions de Baudelaire à l’égard des poésies d’Edgar Poe : nous les rappelons ici grâce aux précisions données par l’éminent baudelairien, M. Jacques Crepet, dans le tome de ses Œuvres Complètes de Charles Baudelaire intitulé Eurêka, pp. 207-323 (Louis Conard, Paris, 1936). Dès 1852, dans son article de la Revue de Paris sur Edgar Poe, sa vie et ses ouvrages, Baudelaire avait fait allusion à ses poëmes. En octobre 1854, dans une lettre à Paul de Saint- Victor, il déclare qu’il va faire à ses frais « un joli petit volume de luxe à 50 exemplaires avec des poésies d’Edgar Poe : ce sera absolument inédit ». Dix-huit mois plus tard, il écrivait à Maxime du Camp : « A la fin du mois, vous aurez quelques poésies de Poe, de quoi faire une ou deux feuilles. » (Lettre du 18 mars 1856.) Mais l’année suivante il semble bien y avoir renoncé, car il dit, en tête de sa traduction des Nouvelles Histoires extraordinaires : « Une traduction de poésies aussi voulues, aussi concentrées, peut être un rêve caressant, mais ne peut être qu’un rêve. »

Dans une note manuscrite intitulée « Avis au Traducteur » et publiée en 1934 par M. Yves Gérard Le Dantec, dans les Cahiers Jacques Doucet, note qui doit dater d’environ 1861, Baudelaire disait : « ... Il me resterait à montrer Edgar Poe poète et Edgar Poe critique littéraire. Tout vrai amateur de poésie reconnaîtra que le premier de ces devoirs est presque impossible à remplir, et que ma très humble et très dévouée faculté de traducteur ne me permet pas de suppléer aux voluptés absentes du rythme et de la rime. A ceux qui savent beaucoup deviner, les fragments de poésie insérés dans les Nouvelles, tels que le Ver vainqueur dans Ligeia, le Palais hanté dans la Chute de la Maison Usher et le poëme si mystérieusement éloquent du Corbeau, suffiront pour leur faire entrevoir toutes les merveilles du pur poète. »

Baudelaire n’avait pas été le premier traducteur du Corbeau ; il en avait paru une traduction, sans signature, dans le Journal d’Alençon du 9 janvier 1853, c’est-à-dire deux mois avant la première version de la sienne.

Bien qu’en 1856 encore il eût manifesté à Sainte-Beuve (lettre du 26 mars) l’intention de faire suivre la traduction de nouvelles d’Edgar Poe de « quelques échantillons de poésies » Baudelaire s’était borné à ne faire paraître, des poésies d’Edgar Poe, que les traductions de celles qui se trouvent incorporées à des écrits en prose : le Corbeau dans la Genèse d'un poëme ; le Ver conquérant dans

NOTES ET VARIANTES

Ligeia, et le Palais hanté dans la Chute de la Maison Usher. Dès 1853 il avait publié dans l'Artiste (ier mars) une traduction du Corbeau , 1 reprise et améliorée, l’année suivante, dans le Pays (29 juillet 1854); il ne la donna, définitive, dans la Revue Française (20 avril 1859) qu’accompagnée de la Genèse d'un Poëme, en attendant de les faire figurer dans le recueil des Histoires grotesques et sérieuses.

En admettant qu’en 1862, ces diverses revues eussent échappé à Mallarmé, il ne devait ignorer ni les Histoires extraordinaires, ni les Nouvelles histoires extraordinaires parues en 1856 et 1857 et qui contenaient les traductions du Ver Conquérant et du Palais hanté, déjà parues auparavant dans le Pays.

Bien des années plus tard, il écrivait à Verlaine, dans cette lettre autobiographique du lundi 16 novembre 1885 : « Ayant appris l’anglais simplement pour mieux lire Poe, je suis parti à vingt ans en Angleterre. » Affirmation un peu exagérée, car il apprit d’abord l’anglais au lycée de Sens, parce que les programmes l’exigeaient.

11 s’y montra brillant, dès 1858, en seconde, où il obtint l’unique prix d’anglais de sa classe, et, de même, l’année suivante, en rhétorique.

En 1859 même, il est fort douteux qu’il eût eu connaissance d’Edgar Poe dont la révélation dut lui être faite à travers Baudelaire dont il ne connut les œuvres qu’en 1861, avec la seconde édition des Fleurs du Mal, c’est-à-dire une fois sorti du lycée.

Lorsqu’en novembre 1862, il partit pour l’Angleterre, sa connaissance d’Edgar Poe était encore très fraîche et approximative : mais son enthousiasme à cet égard était, en effet, fort ardent. Nous en avons des preuves indubitables dans les lettres qu’il , adressa, de Londres même, à Henri Cazalis. Son désir de traduire ; les poèmes d’Edgar Poe ne l’a pas abandonné et dans la lettre à cet ami du 24 juillet 1863 il envoie sa traduction de la cinquième strophe d ’Ulalume, version curieuse à comparer à celle que vingtcinq ans plus tard, il adopta :

Astarté est plus chaude que Diane Elle roule à travers un éther de soupirs Elle se joue dans un monde de soupirs Et elle est venue par les étoiles du Lion Nous montrer les sentiers qui mènent au ciel.

A la paix léthéeme des deux :

Elle a bravé le Lion, et elle est venue Répandre sur nous la splendeur de ses yeux :

Elle est venue à travers l'antre du Lion Avec l'amour dans ses yeux lumineux.

Son enthousiasme pour Edgar Poe put trouver à Londres un écho affaibli dans la personne de ce polygraphe curieux que nous savons qu’il rencontra, le chevalier de Châtelain; celui-ci avait, en 1862, dans ses Beautés de la Poésie anglaise, donné les traductions de la Corneille et des Cloches.

NOTES ET VARIANTES

Page 1