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Quand Mallarmé revint de Londres, l’admiration particulière qu’il nourrissait pour Edgar Poe était bien connue de ses amis, ainsi que son intention de traduire ses poèmes. Dans une lettre du 7 avril (1864) Emmanuel des Essarts lui dit, à propos d’Albert Collignon, directeur à cette époque de la Revue Nouvelle : « Il attend tes poèmes en prose et voudrait bien avoir quelques-unes de tes traductions de Poe... » En décembre précédent, Mallarmé avait écrit à ce même Collignon : « Je n’ai pu traduire les trois poèmes inédits d’Ed. Poe dont nous étions convenus. » Le 11 avril 1864, comme Collignon était revenu à la charge, Mallarmé lui répondait : « Quand vous aurez aussi épuisé mes vers, je vous enverrai trois traductions de courts poèmes d’Ed. Poe, — les seuls qui n’aient pas été traduits. Mais je préfère avoir quelque chose, — en prose et en vers, — d’original avant ces calques d’un inimitable poète. » Mais la Revue Nouvelle cessa de paraître deux mois plus tard, avant que rien n’y fut inséré de Mallarmé.
Poe est un de ses héros; lui comparer quelqu’un est la suprême louange : il en use à l’égard d’Henri Cazalis : « Tu ne saurais croire quelle profonde impression m’ont causée les vers que tu m’as donnés. Toi seul, Edgar Poe et Baudelaire, étiez capables de ce poème qui, comme certains regards de femme, contiennent des mondes de pensées et de sensations. » (Juillet 1864.)
Cette admiration ou cet intérêt pour Edgar Poe poète ne sont plus à cette époque exceptionnels; c’est ainsi qu’un des amis de Mallarmé, Armand Renaud, publie dans la Revue de Paris du Ier août 1864, un article sur Edgar Poe d’après ses poésies , au cours duquel il donne les traductions d ' Annabel Lee, Silence, la Cité dans la Mer, la Vallée du Malaise.
En 1867, lorsque Villiers de PIsle-Adam, qui n’ignore pas Edgar Poe, devient rédacteur en chef de la Revue des Lettres et des Arts, son premier soin est d’écrire à Mallarmé (20 sept. 1867) ; « J’attends votre copie des poèmes en prose et des poésies de Poe », et la semaine suivante : « Je regrette bien que vous ne m’ayez pas envoyé le Lac d’Auber ( Ulalume ) ou telle autre chose de lui; mon cher ami, cela ferait rudement bien, et avec votre traduction trahslucide, ça ferait ma fortune. » (27 septembre 1867.)
Mais la Revue des Lettres et des Arts, elle aussi, disparut sans avoir pu insérer les traductions des poèmes d’Edgar Poe, que Mallarmé ne lui envoya vraisemblablement pas, car, en revanche, cinq des poèmes en prose de celui-ci y parurent d’octobre 1867 à janvier 1868.
Mallarmé communiqua-t-il, dès cette époque, à l’un ou l’autre de ses amis, ses traductions d’Edgar Poe ? sa correspondance n’en fournit aucune preuve et il semble que sa réputation de traducteur des poèmes de Poe ait été alors une sorte de lieu commun qui ne réclamait pas de témoignages. On n’a retrouvé, de cette période de la vie du poète, le manuscrit d’aucune de ces traductions. Et ce n’est qu’en 1872 que certaines d’entre elles virent
NOTES ET VARIANTES
enfin îe jour dans la Renaissance artistique et littéraire que venait de fonder le poëte Émile Blémont, tant soit peu anglicisant. Ce furent :
A Hélène, Annabel Lee (n° du 29 juin 1872, pp. 78-79);
Pour Annie, Eulalie (n° du 20 juillet 1872, p. 102);
Les Cloches, Silence (n° du 17 août 1872, pp. 133-134);
Ulalume (n° du 5 octobre 1872, p. 191);
Ballade nuptiale (n° du 19 octobre 1872, p. 207); c’est-à-dire huit des vingt Poèmes proprement dits que devait contenir le recueil qui parut quinze ans plus tard.
En 1875, Catulle Mendès fonde la République des Lettres qui, dès son premier numéro, donnait des poèmes en prose de Mallarmé, déjà publiés ou inédits. Sous le titre général de l'Œuvre poétique d'Edgar Poe, on y voyait paraître, en quatre fois, du 6 août 1876 au 27 mars 1877 :
La Vallée de l'Inquiétude, la Cité en la mer, la Dormeuse (6 août 1876);
Le Palais hanté, A Hélène (3 septembre 1876);
Le Ver conquérant, Ulalume (12 novembre 1876);
Terre de songe (25 mars 1877);
dans les traductions de Mallarmé, toutes inédites, à l’exception de A Hélène et de Ulalume, déjà parues dans la Renaissance.
Un peu auparavant, la République des Lettres, dans son numéro du 20 mars 1876, avait donné une traduction anonyme de quelquesuns des Marginalia d’Edgar Poe, précédée d’une note signée Cfatullej M[endès], Cette traduction que certains — dont Swinburne — crurent un moment de Stéphane Mallarmé, était à vrai dire d’Augusta Holmes.
Mais à cette époque, Mallarmé avait donné deux autres preuves de sa ferveur poesque, l’un sous la forme du sonnet, devenu justement célèbre, le Tombeau d’Edgar Poe, écrit à l’occasion de l’érection du monument à Baltimore en octobre 1875, et qui ne parut qu’en 1877 dans The Edgar Poe Baltimore Memorial Volume ; l’autre sous la forme d’une édition monumentale de sa traduction du Raven avec des illustrations d’Édouard Manet.
Cette édition qui comportait le texte anglais et la version française parut en un in-folio chez Richard Lesclide, à Paris, en 1875. Richard Lesclide était, à ce moment, l’éditeur de la République des Lettres.
A voir le peu de hâte apportée par Mallarmé, depuis 1862, à publier ses traductions des poésies d’Edgar Poe, on peut s’étonner qu’il s’y soit décidé pour un des poèmes que Baudelaire avait précisément traduit avant lui. Il faut plutôt penser que Manet fut l’instigateur de cette publication et que les dessins à l’encre de Chine que ce poème lui inspira en furent la raison décisive.
Nous avons pu retrouver dans les lettres de Manet à Mallarmé quelques indications relatives à cette collaboration et même au désir que le peintre et le poëte eurent de la voir se renouveler. Tout d’abord, une carte postale, inédite, timbrée du 27 mai 1875, !
NOTES ET VARIANTES
d’Édouard Manet à Stéphane Mallarmé porte : « Mon cher ami, venez donc ce soir à 5 heures à l’atelier pour signer vos exemplaires », ce qui indique une date plus précise de la publication de cet ouvrage.
Le vendredi 2 juin, Mallarmé demandait à Léon Cladel de s’entremettre auprès du Figaro pour obtenir du Masque de fer une réclame pour le Corbeau « présentant cette publication comme la chose à la mode, parisienne, etc... »
Une autre lettre également inédite de Manet au poète se rapporte également au Corbeau :
« Paris, 9 septembre [1875].
« Mon cher Mallarmé,
« Je suis fâché que vous ne soyez pas à Paris en ce moment Nous venons de recevoir de Mr. Middleton de New-York, éditeur et propriétaire des Œuvres de Poe, une lettre nous demandant combien nous lui ferions payer une édition de 500 à 1.000 exemplaires du Corbeau. Il fallait répondre de suite : nous nous sommes décidés à demander 15 frs par exemplaire pour 500, 10 frs pour 1.000. C’est une affaire qui peut devenir très importante pour nous. Il faudra régler avec Lcsclide et nous organiser plus sérieusement avec lui. Nous allons faire paraître cette année la Cité dans la mer ; l’année prochaine, un autre poème. Cet éditeur américain peut être une poule aux œufs d’or pour nous. Il s’agirait de savoir si dans l’avenir nous traiterions directement avec lui ou par l’intermédiaire de Lesclide. Aussi ne lui ai-je pas parlé de nos nouveaux projets de publication. Si ma lettre vous parvient, écrivez-moi ce que vous pensez de tout cela et si vous pouvez trouver quelque machine inconnue de Poe à faire.
« Amitiés, Éd. Manet. »
Cette intention n’eut pas de suite et confirme l’information contenue dans l’ouvrage de Théodore Duret : Édouard Manet (Floury, éd., p. 128) :
« Les acheteurs du Corbeau furent si peu nombreux que l’éditeur s’abstint, après l’avoir annoncée, de publier une nouvelle œuvre d’Edgar Poe, que Mallarmé et Manet devaient également traduire et illustrer de concert. »
Quelques années plus tard, une occasion semble s’être un moment offerte à Mallarmé de publier ses Poèmes de Poe : une lettre inédite à un destinataire inconnu est intéressante en établissant la position et les intentions du traducteur en 1881. Cette lettre recopiée sur l’original (collection Armand Godoy) est la suivante :
« Monsieur,
« Mardi 22 mars 1881.
« Voici plusieurs années que, mis en relations avec tous ceux des amis d’Edgar Poe qui survivent, je recueille autographes, portraits, détails biographiques nouveaux, bref mille souvenirs
NOTES ET VARIANTES
qui peuvent intéresser le grand public posthume qu’a suscité l’œuvre du poète. J’ai repris les choses où, la mort l’interrompant lui-même, les a laissées Baudelaire, c’est-à-dire à la traduction de ses poëmes extraordinaires que tout le monde a lus dans une revue ou un journal de temps à autre, mais que je n’ai pas publiés encore dans leur ensemble.
« Ajoutez huit très belles compositions du peintre Manet, mon ami, dont plusieurs sont célèbres ayant paru dans une traduction in-folio du Corbeau de Poe, et que j’ai fait réduire pour le volume que je prépare, au format petit in-8°. Je crois qu’il y a là une publication curieuse et d’un attrait véritable pour les amateurs en même temps que pour tout lecteur ordinaire de Poe. Enfin cet ouvrage trouvera — cette question a son importance, et est à traiter en temps voulu, — des souscripteurs en Amérique et en Angleterre, où il est très fréquemment annoncé dans les journaux littéraires et indiqué même à l’avance dans les catalogues spéciaux ayant trait à Poe. L’heure me semble surtout favorable parce que la maison Charpentier prépare — mais dans son format, sans illustrations, etc... — un volume courant d’une autre traduction, comprenant seulement ces fameux poëmes, traduction en prose également, comme la mienne; une, en vers, d’Emile Blémont, le critique du Rappel , doit enfin paraître cet été. Tout cet ensemble n’est point mauvais pour mon livre, mis à point depuis plusieurs années et successivement enrichi d’images, fac-similé, etc., qu’il est le seul à posséder.
« J’étais allé voir, il y a quelques jours, mon cher et vieux camarade Cladel, lui parlant de mon intention de me déssaisir prochainement de mon manuscrit, quand il a mis votre nom en avant, Monsieur; je vous écris donc pour vous demander si cette affaire vous agréerait.
« Tant de publications exquises sorties de vos mains m’ont passé sous les yeux depuis quelque temps, empreintes d’un goût si parisien et si moderne, que, bibliophile forcené (et, je dois le dire, difficile, mais sûr de m’entendre avec vous pour faire quelque chose de très particulier) je me fais un plaisir de vous soumettre, à tout le moins, le projet contenu dans cette lettre.
« Veuillez croire, Monsieur, à mes sentiments bien dévoués.
« J’ajoute que je possède presque tous les clichés, et que si vous devez venir à Paris, sous peu, comme l’a dit Cladel, nous pourrions traiter de vive voix l’agencement de ce volume d’environ deux cents pages. »
Il semble qu’il s’agit alors d’un éditeur de province ou de l’étranger; rien ne résulta de cette proposition : mais il dut y avoir quelques pourparlers à la suite desquels Mallarmé s’enquit auprès de Manet d’une nouvelle collaboration possible, car le 30 juillet 1881, de Versailles où il passait l’été, le peintre écrivait à Mallarmé, alors à Valvins :
NOTES ET VARIANTES
« Mon cher capitaine, vous savez si j’aime m’embarquer avec vous pour un travail quelconque. Mais aujourd’hui, c’est au-dessus de mes forces. Je ne me sens pas capable de faire proprement ce que vous me demandez. Je n’ai pas de modèles et surtout pas d’imagination. Je ne ferais rien qui vaille, excusez-moi donc. » Puis, se ravisant, quelques jours plus tard, il lui récrivait :
« Mon cher ami.
[Août 1881].
« J’ai des remords et crains que vous m’en veuillez un peu, car j’y songe, c’est de l’égoïsme de n’avoir pas quand même accepté le travail que vous me proposiez, mais aussi certaines choses que vous m’indiquiez me semblaient impossibles à faire, entre autres la femme qu’on voyait dans son lit par une fenêtre. Vous autres poètes, vous êtes terribles et il est souvent impossible de figurer vos fantaisies. Enfin, je n’étais pas alors très bien portant et je craignais de ne pas arriver à temps. S’il est possible de renouer l’affaire au retour à Paris, je tâcherais (sir) d’être à la hauteur du poète et du traducteur, et puis je vous aurai là pour me donner de l’élan. »
Rien ne prouve qu’il s’agisse là d’un désir, exprimé par Mallarmé, d’illustrations pour des poèmes d’Edgar Poe; mais le mot « traducteur » est une présomption et la phrase « la femme qu’on voyait dans son lit par une fenêtre » ne se rapporterait-elle pas à la Dormeuse : « Toute Beauté dort : et repose. Sa croisée ouverte au ciel... » et à la suite du poème.
Les proportions volumineuses de l’ouvrage, les illustrations d’Édouard Manet, fort discuté encore en 1875, la singularité, pour le gros des lecteurs, du poème d’Edgar Poe, le nom encore à peu près inconnu de Mallarmé, tout concourut à éloigner les acquéreurs possibles d’un ouvrage publié pourtant à petit nombre (240 exemplaires) et à un prix (25 frs) qui semble aujourd’hui modique. Ce n’est pas que Mallarmé ne fît de son mieux pour en assurer le succès, ou à tout le moins la connaissance, en Angleterre et aux États-Unis. Il semble même ne s’être rendu à Londres, en août 1875, qu’à cet effet.
Il en avait confié quelques exemplaires à Bonaparte Wyse qui regagnait l’Irlande en juin 1875 et qui en fit remettre aux poètes Swinburne, John Payne et Arthur O’Shaughnessy et probablement un au savant éditeur de Poe, John H. Ingram, qui l’en remerciait de Londres, le Ier août. Arthur O’Shaughnessy l’informe, le Ier septembre, qu’il a rédigé sur le Corbeau , une petite note pour « l’Atheneum ». John Payne, le 8 septembre, lui dit en avoir remis un exemplaire à Rossctti. Swinburne l’en avait remercié, dès le 7 juillet, dans une lettre en français où il rappelait à Mallarmé que, douze ans auparavant, en 1863, il avait été emmené chez Manet par Whistler et Fantin-Latour et où il disait : « Je viens de parcourir avec le plus vif intérêt ces pages merveilleuses où
NOTES ET VARIANTES
le premier poète américain se trouve deux fois si parfaitement traduit, grâce à la collaboration de deux grands artistes. » ( The Letters of Algenion Charles Swinburne, vol, I, p. 226, Heinemann, Londres, 1918.)
En novembre suivant, Swinburne vantait l’œuvre de Mallarmé et Manet dans une lettre à Sara Sigourney Rice qui avait pris l’initiative du Poe Memorial à Baltimore; et ce fut probablement ainsi que Mallarmé fut convié à s’associer à l’hommage rendu à Edgar Poe.
Mallarmé en exprimait à Swinburne sa reconnaissance, le 27 janvier 1876 : « Ma suprême, profonde et inoubliable reconnaissance, cher Monsieur et Maitre, résultat de la lecture dans un journal anglais égaré, de la noble lettre, qui consacre, autant pour moi que l’eût fait un mot de satisfaction prononcé par Poe lui-même, le Corbeau et fait l’offrande aux fêtes d’Amérique de notre témoignage, ignoré sans vous, d’admiration pour le génie qu’elles glorifient. Grâce à votre exquise et bienveillante initiative à l’égard d’étrangers (mais ce terme doit être banni de toute conversation avec vous, fût-il même employé à notre adresse), nous avons de loin et à notre insu assisté à la cérémonie où vous nous avez fait deux places, vous effaçant filialement devant ce grand et cher Baudelaire. Émotion durable que celle éprouvée là, et je vous l’affirme, cher Monsieur et Maître, 1 ’unc des plus vives de ma vie littéraire. »
Enfin, — et non des moindres témoignages — de Providence (États-Unis), le 6 février 1877, Miss Sarah Helen Whitman, poétesse américaine qu’en 1848 Edgar Poe avait été sur le point d’épouser, remerciait Mallarmé de l’envoi du Corbeau dans une lettre dont nous traduisons ce passage :
« Depuis que je vous ai écrit, le Corbeau est devenu mon compagnon du coin du feu, une présence aussi réelle pour moi qu’un rêve au moment où l’on y est plongé.
« Votre traduction transmet admirablement non seulement l’esprit, mais la lettre de l’original. Je ne suis pas tout à fait sûre de la façon dont vous avez rendu les mots Stock and store. A un lecteur anglais, cela suggère quelque chose de trop tangible et matériel pour le texte original où les mots sont métaphoriques, tandis que « bagage » a un sens tout à fait défini et limité. » (Cela se rapporte à la 10e strophe du Corbeau : son fonds, son bagage.)
Douze années devaient s’écouler sans que Mallarmé publiât la moindre traduction d’Edgar Poe : pas même lorsqu’à partir de 1884, des revues commencèrent à solliciter sa collaboration. Pourtant, entre autres exemples, nous savons que, le 15 mars 1884, Charles Morice, réclamant à Mallarmé des vers que celui-ci lui avait promis pour la Kcvue Critique ajoutait : « Le directeur est M. Émile Max et il demande quelque traduction d’Edgar Poe. » Déjà, en 1879, l’autorité de Mallarmé en matière poesque n’échap-
NOTES ET VARIANTES
pait pas à Verlaine qui, le 24 avril, lui demandait où l’on pouvait trouver un exemplaire très bon marché des poésies de Poe : rem seignement dont il accusait réception, dans une lettre de Rethel, le 22 mai suivant. C’est à Verlaine, au reste, que Mallarmé confia, en 1883, le soin de communiquer aux lecteurs de Lutèce parmi les citations des Poètes Maudits, le Tombeau d’Edgar Poe.
Toutefois, en 1886, il avait laissé reproduire dans l’Art et la Mode (n° du 7 août 1886) sous le titre : Adagios, sa traduction de deux poèmes d’Edgar Poe : A Hélène et Ula/ume.
Tout au début de 1887, Emile Verhaeren, qui était depuis quelque temps en relations avec l’éditeur Edmond Deman, de Bruxelles, exprima à Mallarmé le désir qu’avait celui-ci de publier un de ses ouvrages. Le 15 janvier 1887, Mallarmé lui répondait :
« J’ai porté ces jours-ci chez Dentu (quel dommage ! rien n’est pourtant absolument fait) un volume de poèmes en prose, 200 pages et 4 illustrations en couleur et à l’eau-forte de John Lewis Brown (couverture) et Degas, Renoir, Mme Morisot, peut-être aussi de Monet. Titre : le Tiroir de Eaque. J’en ai demandé 500 francs.
« A défaut de cela, je possède les Poèmes de Poe traduits avec des notes documentaires curieuses : environ 200 pages aussi. Portrait de Poe par Manet; cul-de-lampe et fleuron empruntés à mon in-folio du Corbeau, réduits. Le tout forme 200 pages; j’en demande 300 frs et suis sur le point de le publier, parce que je désire que c’en soit l’édition princeps et définitive, contenant seule mon sonnet-dédicace, la mention « faite par les soins de l’auteur » : en effet, Vanier a depuis deux ans une autorisation d’un tirage de ce livre, qu’il remet indéfiniment pour m’ennuyer et faute d’argent. Je tiens à sortir de cette impasse, comme Dujardin m’a aidé à le faire pour le Faune en prenant les devants... Il faudrait faire quelque chose de très joli dans l’espace de deux ou trois mois. »
Le 25 mars 1888, Mallarmé récrivait à Émile Verhaeren : « Que devient votre ami et un peu le mien. Monsieur Deman ? Un rêveur, à notre fréquentation, sans doute. Veuillez, cher ami, aussitôt que vous le verrez, lui dire de ma part que, pour le Poe au moins, il ne perde pas une minute, attendu que Vanier se remue, ou fait mine : il a dit à quelqu’un qu’après tout, il fallait songer à publier Mallarmé, et que c’était bouder contre son ventre qu’agir autrement. Or comme il ne procède jamais que par coups sournois, le mieux est de se tenir sur ses gardes : son édition dérisoirement chère et manquant de goût comme tout ce qu’il fait seul, ne peut être que lamentable et, pour ce motif, je ne reconnais pour la mienne que celle de Bruxelles, ainsi que je l’annonce dans toutes mes notices bibliographiques, mais il faut nous assurer la priorité. » (Lettre publiée dans l’ouvrage de Mme E. Noulet : l'Œuvre poétique de Stéphane Mallarmé, p. 509. Librairie E. Droz, Paris, 1940.)
Cette édition tirée luxueusement à 850 exemplaires sur Japon et sur Hollande, fut publiée assez rapidement. Mallarmé en corri-
NOTES ET VARIANTES
geait les dernières épreuves au mois de mai suivant et des lettres qu’il adressa à Deman et qui nous ont été communiquées par M. Henri Leclerq, de Bruxelles, il ressort que le premier exemplaire en parvint au traducteur le 30 juillet 1888.
Dans son numéro de juillet 1888, la Revue Indépendante avait annoncé comme incessante la publication de ce volume de grand luxe, avec les illustrations de Manet. « De cet ouvrage, magnifiquement imprimé, la librairie de la Revue Indépendante a acquis et met en vente quelques exemplaires sur Hollande à 10 francs. Sur Japon à 30 francs. » Le numéro d’août de cette même revue annonçait le volume comme paru.
Il existe, dans la collection Henri Mondor, un recueil composé par Mallarmé pour l’impression du volume, avec des morceaux découpés de la grande édition du Corbeau, des fragments de revues anciennes ( Renaissance artistique et République des Lettres), des pages manuscrites, entre autres, le Tombeau d’Edgar Poe.
Ce recueil montre avec évidence que la traduction du Corbeau de 1875 n’a pas subi la moindre retouche pour l’édition Deman de 1888. Eulalie montre une correction à la troisième strophe où pas remplace jamais. Le titre le Ver vainqueur a remplacé le Ver conquérant ; Un rêve dans un rêve a subi deux légères modifications dans la première strophe : « bien haut » remplaçant « bien fort » et « aucune » remplaçant « pas une »; dans Ballade de Noces, la version primitive était : « la couronne est à mon front », « une profusion... est toute à mes ordres » pour la première strophe; à la troisième : « et au cimetière me porta ».
Dans Annabel Lee : « une jeune fille vivait » à la première strophe et quelques interversions à la dernière.
Dans la Dormeuse (à la troisième strophe) : « puisse son sommeil qui est durable... »
Dans A Hélène, un des deux « combien )> supprimé, au début.
Dans Pour Annie (dernière strophe) : « que toutes celles entre les étoiles »; « il s’allume par la lumière..., par la pensée... »
Dans la Cité en la Mer : un « Voyez ! » au lieu de « Là ! » au début, et « avec la résignation » au lieu de « en la résignation ».
Altérations minimes, comme on le voit. A part la traduction du très court poème intitulé Silence, qui, elle, a subi trois modifications un peu marquantes : « Il y a des entités » au lieu de « Il y a des quantités ». « 11 y a un silence à double face » au lieu d’ « Il y a un double silence » et « Il n’a en soi de pouvoir mauvais » au lieu de « Il n’a par lui-même aucun pouvoir mauvais », on peut dire que l’édition des Poèmes d’Edgar Poe de 1888, reproduit à peu près identiquement les traductions déjà publiées en 1872 et en 1876-1877.
Lors de la publication de cette édition des Poèmes d’Edgar Poe, chez Deman dès le 5 août 1888, Émile Verhaeren donnait à V Art Moderne, de Bruxelles, un article sur ce volume que, dans la Revue Indépendante, louait un article de Gustave Kahn (n° de sept. 1888)
NOTES ET VARIANTES
et la Cravache dirigée par Georges Lecomte publia, dans son numéro du samedi 22 septembre 1888, un bref article intitulé Poe et AL Mallarmé où Félix Fénéon disait : « M. Mallarmé a capté la prismatique magie du vers original. Seules marques de sa collaboration : un certain caractère hiératique et une musique plus grave, dans sa prose. »
Cette publication eut pour effet de faire sortir de sa torpeur l’éditeur Léon Vanier. Les relations de Mallarmé avec cet éditeur remontaient, — d’après les lettres qui ont passé entre nos mains, — au milieu de 1885 : consécutives, probablement, à la publication chez cet éditeur des Poètes Maudits de Paul Verlaine et — par le truchement de celui-ci — à son intention de publier, dans la série des Hommes d’aujourd’hui , un Stéphane Mallarmé.
Au début de 1886, Mallarmé avait préparé pour Vanier les éléments d’un volume intitulé Poèmes d’Edgar Poe. Le 20 mars, il lui écrivait : « Je vais m’occuper de l’autographe de Poe, Ingram étant justement à Paris. »
En mai, il réclamait les épreuves des Poèmes de Poe.
Mais Vanier tardait à satisfaire le poète. Lassé de ces atermoiements, Mallarmé avait autorisé la Revue Indépendante à publier une édition courante de P Après-Midi d’un Faune.
Vanier, comme cela se conçoit, en montra de l’humeur. Apprenant l’accord passé entre le poète et Deman pour les Poèmes d’Edgar Poe , il s’irrita. Le 30 août 1887, Mallarmé lui écrivait :
« Il n’est pas question de l’édition dite de luxe, laquelle vous reste acquise et sera faite ou non à votre gré, mais pour parer au dommage que me cause votre retard (tantôt deux ans) d’une édition courante qui m’est demandée des Poèmes de Poe.
« Format et prix autres que pour le tirage de huit cents exemplaires à vous concédé, c’est évident et rien de commun entre leur publication et celle en pourparlers, qui est indépendante. Il n’y a lieu à aucun rachat. »
Le différend s’envenima et fut même porté devant la justice de Paix du Ve arrondissement, le mardi 15 novembre 1887.
Mallarmé n’en montra, on l’a vu, que plus de hâte à voir paraître l’édition faite par Deman. Vanier ne renonça pas à la sienne qui devait contenir, et contint en effet, la reproduction des illustrations faites par Manet pour la grande édition du Corbeau.
Au milieu de 1888, les rapports avaient repris entre Mallarmé et Vanier, comme l’atteste une lettre datée du 1 1 juillet, où le poète réclame à l’éditeur les épreuves de toute l’illustration qu’il veut soumettre à la famille Manet, et « le dessin original pour la Cité dans la mer ».
Cette édition devait comporter, en effet, outre les dessins du Corbeau une illustration pour Annabel Lee et une autre pour la Cité en la mer.
L’entente entre Mallarmé et ses éditeurs dut aboutir à un chassécroisé entre ceux-ci car, en dépit du contenu de la lettre citée plus
NOTES ET VARIANTES
haut, c’est Deman qui publia 8850 exemplaires une édition luxueuse et Vanier, malgré les illustrations de Manet, une édition courante.
En 1886, dans le numéro des Hommes d'aujourd’hui consacré à Stéphane Mallarmé, avait été annoncée, parmi les publications, parues ou imminentes, de cet auteur, les Poëmes d’Edgar Poe, traduction avec dessins inédits de Manet. Magistral volume in-8°, au prix de 12 francs. Publiée en 1889, il avait fallu à Léon Vanier trois ans, pour ne pas donner, en fin de compte, satisfaction à Mallarmé qui, dit-on, fut très mécontent de la reproduction des dessins de Manet. Toutefois certaines particularités de cette édition valent d’être signalées et témoignent qu’avant sa publication Mallarmé ne s’en désintéressa pas.
Dans cette édition, la traduction est spécifiée « en prose », sur la couverture et sur le titre, et là où l’édition originale indiquait « avec portrait et fleuron d’Édouard Manet », elle porte « avec portrait et illustrations d’Édouard Manet ». (Cette édition reproduit, en effet, sur la couverture, le Corbeau et les quatre planches ainsi que le cul-de-lampe qui illustrèrent d’abord l’édition in-folio de la traduction par Mallarmé de ce seul poëme.) La dédicace : « A la mémoire d’Édouard Manet, ces feuillets que nous lûmes ensemble », est remplacée par celle-ci : « A la mémoire de Baudelaire, que la Mort seule empêcha d’achever, en traduisant l’ensemble de ces poëmes, le monument magnifique et fraternel dédié par son génie à Edgar Poe. » Au dos de cette dédicace figure la reproduction du monument élevé, à Baltimore, au poëte américain. On ne relève aucune modification dans la disposition des poëmes, si ce n’est que les places respectives d ’lsrafel et de Stances ont été interverties, mais il y a toutefois, entre le texte de cette seconde édition et celui de la première, quelques variantes que nous indiquons ci-après.
Notons que les trois poëmes d’Edgar Poe traduits par Mallarmé et qui prirent place, en 1893, dans le recueil Vers et Prose, reproduisent sans aucune modification le texte de cette seconde édition de 1889. Il s’agit du Corbeau, à’Ulalume et de la Dormeuse.
Ee Corbeau, traduit par Mallarmé, fut lu, en manière de lever de rideau sur la scène du Théâtre du Vaudeville, le 21 mai 1891, au cours d’une représentation où furent donnés Ees uns et les autres de Verlaine et Soleil de Minuit de Catulle Mendès, au bénéfice de Paul Verlaine et de Paul Gauguin.
Variantes : D. édit. Deman. — V. édit. Vanier.
Le Corbeau :
Mon âme devint...
Mon âme se fit...
Str.
Toute mon âme en feu.
Toute l’âme en feu...
NOTES ET VARIANTES
Str.
Un majestueux Corbeau
Un majestueux corbeau
Quoique ta crête soit chue (coquille)
Quoique ta crête soit chenue
Str.
Je m’éverveillai (coquille)
Je m’émerveillai
Str.
Son âme, en ce seul moment
Son âme, en ce seul mot
Str.
Jusqu’à ce que ses chants
Jusqu’à ce que ses chansons
Les chansons funèbres
Les chants funèbres
Str.
Housse violette de velours dévoré par la lumière
de la lampe.
Housse violette de velours.
Str.
Dis-mois véritablement (coquille)
Dis-moi véritablement
Str.
Par les Cieux.
Par les cieux.
Eulalie :
Str.
Ah ! non — moins brillantes...
Ah ! non moins brillantes... (oubli évident)
... tout le long du jour, luit, brillante...
... tout le long du jour luit brillante...
Le
Ver vainqueur :
Str.
... parée du voile
... parée de voiles
Str.
... mortuaire drap...
... drap mortuaire...
Un Rêve dans un rêve :
Str.
Tout ce que nous voyons...
Tout ce que nous voyons...
Le'nore :
Str.
Le requiem...
Le Requiem...
Annabel Lee :
Str.
Les brillants yeux...
Les yeux, brillants
La
Dormeuse :
Str.
Le lys
Le lis.
Str.
Teintures (coquille)
Tentures
1528 NOTES ET VARIANTES
Stances :
Str.
Le plus haut espoir d’orgueil et de forces.
Le plus haut espoir d’orgueil et de puissances.
Str.
De forces, dis-je
De puissances, dis-je.
Israfel :
Str.
Les étoiles, si irrésolues
Les étoiles irrésolues
Str.
Le cœur étoilé (coquille)
Le chœur étoilé
Terre de Songe :
Str.
Hors de l’Espace, hors du Temps...
Hors de l’Espace, hors du Temps...
Légion...
légion...
Jamais ses mystères ne s’exposent au faible œil
humain qui ne s’est pas fermé.
Jamais tel mystère ne s’expose aux faibles yeux
humains qui ne se sont point fermés.
... son Roi... l’âme...
... son roi... l’Ame...
A Hélène :
Str.
Ils emplissent.
Ils remplissent.
Tour Annie :
Le traînant malaise
Le malaise traînant
Str.
Au spectacle
A ce spectacle
Silence :
Str.
La solidité et l’ombre
L’ombre et la solidité
Ta Vallée de T Inquiétude :
Lys
Lis
Ta Cité en
1 la mer :
Des morts gaîment de joyaux parés
Des morts gaiement parés de joyaux.
Ta Romance :
Str.
... l’aile ployée'
La tête somnolente et l’aile ployée...
NOTES ET VARIANTES
Eldorado :
Str. 2 : D. Et sur son cœur le soir tomba...