RÉMINISCENCE
(Tournon, 1864; Valvins, septembre 1888.)
Ce poëme parut d’abord, sous le titre : l'Orphelin , dans la Revue des Lettres et des Arts (24 novembre 1867); il fut reproduit dans l'Art libre de Bruxelles (ier février 1872). Ce premier texte était si différent de celui qui parut dans Pages en 1891, puis dans Divagations, qu’il convient de rappeler ici entièrement la première version.
L’Orphelin :
« Orphelin, déjà, enfant avec tristesse pressentant le Poëte, j’errais vêtu de noir, les yeux baissés du ciel et cherchant ma famille sur la terre. Une fois s’arrêtèrent sous les arbres dont le vent cassait le bois mort, près de la rivière, des baraques de foire. Devinais-je ma parenté et que je serais des leurs, plus tard, mais j’aimais à vivre de la vie de ces comédiens et vers eux j’allais oublier mes hideux camarades. Par les planches m’arrivaient, brise ancienne des chœurs, des voix d’enfants maudissant un tyran, avec de grêles tirades, car Thalie habitait la tente et attendait l’heure sainte des quinquets. Je rôdais devant ces tréteaux, orgueilleux, et plus tremblant de la pensée de parler à un enfant trop jeune pour jouer parmi ses frères, mais qui s’appuyait au cintre des toiles écarlates de pourpoints et d’audace romantique, peintes par le maître qui, peut-être, à cet instant, croyait seul au moyen âge. L’enfant, je le vois toujours, coiffé d’un bonnet de nuit taillé comme le chaperon du Dante, mangeait, sous la forme d’une tartine de fromage blanc, les lys ravis, la neige, la plume des cygnes, les étoiles, et toutes les blancheurs sacrées des poètes : je l’eusse bien prié de m’admettre à son repas si je n’avais été si timide, mais il le partagea avec un autre qui vint brusquement, en sautant, — un petit saltimbanque de la baraque voisine dans laquelle on allait donner les tours de force, ce frivole exercice ne se refusant pas à la banalité du grand jour. 11 était tout nu dans un maillot lavé et pirouettait avec une turbulence surprenante : ce fut lui qui m’adressa la parole : « Où sont tes parents ? — Je n’en ai pas, lui dis-je. — Ah ! tu n’as pas de père, moi, j’en ai un. Si tu savais comme c’est amusant un père, ça rit toujours... même l’autre soir où l’on a mis en terre mon petit frère, il faisait des grimaces plus belles quand le maître lui lançait des claques et des coups de pied. Mon cher, dit-il, en élevant sa jambe disloquée avec une facilité glorieuse, il m’amuse bien,
papa. » Puis il mordit encore dans la tartine du plus jeune enfant qui ne parlait pas. « Et de maman, tu n’en as donc pas non plus, que tu es tout seul ? La mienne mange de la filasse et tout le monde tape des mains. Tu ne connais pas cela, toi. — Voilà, des parents sont des gens drôles qui nous font rire. » Mais sa parade venait de commencer, et il partit après ces mots. Moi, je m’en allai tout seul, songeant que c’était bien triste que je n’eusse pas comme lui des parents. »
Le titre définitif, Réminiscence, ne fut adopté par Mallarmé que pour la publication du poëme dans Pages ; l’auteur lui avait donné, d’abord, dans sa pensée, ceux de le Petit saltimbanque (lettre à Deman, 19 juillet 1888) et de le Môme Sagace. « Je vous adresserai le Môme Sagace refait » (lettre à Deman, 30 juillet 1888). Une lettre du 1 5 septembre 1888 au même éditeur, indique pour la première fois le titre Réminiscence et date vraisemblablement la mise au point de la seconde version.
Dans une liste de ses œuvres publiée, en 1886, aux pages d’annonces de la Revue Indépendante, Mallarmé indiqua, par erreur :
1868. Le Petit saltimbanque dans la Revue des Lettres et des Arts.
Ce n’est ni cette année-là, ni sous ce titre, comme on l’a vu plus haut, que parut, d’abord, ce poëme en prose, dans cette revue.