VOEU
Divines Soeurs, qui sur les rives molles Du fleuve Eurote, et sur le mont Natal, Et sur le bord du chevalin crystal M'avez d'enfance instruit en voz escolles :
Si tout ravy des saults de voz carolles, D'un pied nombreux j'ay guidé vostre bal : Plus dur qu'en fer, qu'en cuivre et qu'en métal. Dans vostre Temple engravez ces parolles :
RONSARD, AFIN QUE LE SIECLE AVENIR MAUGRE LE TEMPS SE PUISSE SOUVENIR QUE SA JEUNESSE A L* AMOUR FIST HOMAGE I DE LA MAIN DEXTRE APAND A VOSTRE AUTEL L'HUMBLE PRESENT DE SON LIVRE IMMORTEL, SON CŒUR DE L'AUTRE AUX PIEDS DE CESTE IMAGE
MURET
Divines Sœurs.) Par ce premier Sonet, le Poète dédie son livre aux Muses, les priant de le rendre immortel, et dédie aussi son cœur à sa Dame. Divines Soeurs.) Muses. Molles.) Délicates, douces. Eurote.) Fleuve de Laconie sacré aux Muses et Apollon. Sur le mont Natal.) Olympe où Hésiode dit les Muses avoir esté nées. Voy l'Ode à Michel de l'Hospital. Pline dit qu'elles nasquirent en Helicon. Du chevalin crystal.) De l'eau de la fontaine nommée Hippocréne, qui sourdit d'une pierre frappée du pied par le cheval volant, Pégase- Crystal à la manière des Poètes se prend pour eau. Le mot. Chevalin, est fait pour exprimer le Latin, Caballinus. Carolles.) Danses. Mot François ancien prins du Grec %ôpoç. Pied nombreux.) qui suit les nombres et cadences, et marques de la danse. Image.) Portrait ds sa Dame.
DE P. DE RONSARD, Commentées par Marc Antoine de Muret.
Qui voudra voir comme un Dieu me surmonte, Comme il m'assaut, comme il se fait veinqueur, Comme il r'enflame et r'englace mon cœur, Comme il reçoit un honneur de ma honte :
Qui voudra voir une jeunesse pronte, Qui voudra voir un sujet de malheur, Me vienne lire : il lira ma douleur, Dont ma Maistresse et Amour ne font conte.
Il cognoistra que foible est la raison Contre son trait, quand sa douce poison Corrompt le sang, tant le mal nous enchante :
Et cognoistra que je suis trop heureux D'estre en mourant nouveau Cygne amoureux, Qui son obseque à soy-mesme se chante.
MURET
Qui voudra voir.) Le Poète tasche à rendre les lecteurs attentifs, disant, que qui voudra bien entendre la nature d'Amour, vienne voir les effets qu'Amour produit en luy. Un Dieu.) Amour. Il cognoistra.) C'est à dire '.
Ronsard. — Les Amours, t. I. i
Il cognoistra, que quand Amour se veut emparer de l'esprit d'un homme, la raison est tellement captivée par les affections, qu'elle n'y peut aucunement résister. Nouveau Cygne.) Le Poète suit la commune opinion laquelle est faulse : car les Cygnes ne chantent point en mourant : au contraire ils se plaignent. Voy Pline.
Nature ornant Cassandre, qui devoit De sa douceur forcer les plus rebelles, Luy fist présent des beautez les plus belles Que dt's mille ans en espargne elle avoit.
De tous les biens qu'Amour-oiseau couvoit Au plus beau Ciel chèrement sous ses ailes, Il enrichit les grâces immortelles De l'œil^son Nyc, qui les Dieux esmouvoit.
Du Ciel à peine elle estoit descendue Quand je la vy, quand mon ame esperdue Perdit raison, et d'un si poignant trait
Le fier destin la poussa dans mes veines, Qu'autres plaisirs je ne sens que mes peines, Ny autre bien qu'adorer son pourtrait.
MURET
Nature ornant.) Il feint, pour amplifier la beauté de sa Dame, que Nature espargna par l'espace de mille ans un nombre infiny de singulières beautez, desquelles après tout à un coup elle l'orna. Dit d'avantage, qu'Amour luy mit dans l'œil, tout ce qu'il avoit de beau : tellement qu'elle estant encores au Ciel, esmouvoit à son amour les Dieux. Nyc.) Demeure, logis. Il persiste eu sa Métaphore, couvoit, oiseau, ailes, nyc. Quand je la vy.) ("est une allusion à la devise du Poëte, prinse de
Theocrite, qui est, w; "8ov, w; èfxâvTjv. C'est à dire, que dés la première fois qu'il vit Cassandre, il devint insensé de son amour. Ce Sonet appartient comme le premier, au pourtrait de sa Dame.
Dans les regards de sa jumelle flame Je vis Amour, qui son arc desbandoit, Et sus mon cœur le brandon espandoit, Qui des plus froids les mouelles enflame :
Puis çà puis là près les yeux de ma Dame Entre cent fleurs un ret d'or me tendoit, Qui tout doré blondement descendoit A flots crespuz pour enlasser mon ame.
Qu'eussay-je fait ? L'Archer estoit si doux, Si doux son feu, si doux l'or de ses nouds, Qu'en leurs filets encore je m'oublie :
Mais cest oubly ne me travaille point, Tant doucement le doux Archer me poingt, Le feu me brusle, et l'or crespe me lie.
MURET
Dans les regards.) Il poursuit à raconter comment il fut surpris, disant qu'il vit Amour dans les yeux de Cassandre, desbandant son arc contre luy, espandant ses brandons sur son cœur, et luy tendant un ret d'or pour enlasser son ame, sans qu'il y peust onc résister. Un ret d'or.) Il entend les cheveux de sa Dame dorez, crespelus, et mollement descendans sur les joues. [Tant doucement.) Ainsi Pétrarque, Amor con tal dolcezza m'unge, e punge. 1604].
Je ne suis point, ma guerrière Cassandre, Ne Myrmidon, ne Dolope soudart, Ne cest Archer, dont l'homicide dard Occist ton frère, et mist ta ville en cendre.
En ma faveur pour esclave te rendre Un camp armé d'Aulide ne départ, Et tu ne vois au pied de ton rempart Pour t'enlever, mille barques descendre.
Helas je suis ce Corébe insensé, Qui pour t'aimer ay le cœur offensé, Non de la main du Grégeois Penelée :
Mais de cent traits qu'un Archerot veinqueur, Par une voye en mes yeux recelée, Sans y penser me tira dans le cœur.
MURET
Je ne suis point.) Cassandre, autrement nommée Alexandre, fut fille à Priam Roy des Troyens. Or par ce que la Dame de l'autheur s'appelle ainsi en son propre nom, il parle à elle, tout ainsi que s'il parloit à ceste autre, qui, comme j'ay dit, fut fille à Priam. Ainsi souvent Pétrarque parle à Madame Laure, comme si elle estoit celle, qui poursuivie par Apollon, fut changée en Laurier. Ma guerrière.) Qui meines ordinairement guerre contre mon cœur. Ainsi Pétrarque,
Mille fiate, ô mia dolce guerriera.
Ne Myrmidon.) Myrmidons et Dolopes, sont peuples de Thessalie, qui sous la conduite d'Achille et de Phœnix furent à la guerre contre les Troyens. Ne cest Archer.) 11 entend Philoctele, qui à coups de traits tua Paris,
comme amplement raconte Quinte Calabrois au dixième livre [vers 235 et suivants]. Et mist ta ville en cendre.) Par ce qu'il y apporta les sagettes d'Hercule, sans lesquelles estoit arresté par destin que Troye ne pouvoit estre prise. Voy Sophocle en la Tragédie nommée Philoctete. En ma javeur.) C'est une imitation de ce que dit Didon à Enée au quatrième de l'Enéide [IV, 425].
Non ego cum Danais Troianam excindere gentem Aulide juravi, classemve ad Pergama misi.
D'Aulide.) Aulide est un port, auquel les Grecs jurèrent ensemble de ne revenir jamais en leur pays, que premièrement n'eussent saccagé Troye. Mille barques.) Avec autant de barques, disent Homère et Virgile, que les Grecs vindrent se camper devant Troye. Ce Core'be.) Corébe fut un jeune homme, fils d'un Phrygien nommé Mygdon, lequel Corébe féru de l'amour de Cassandre, estoit venu au secours des Troyens. Mais la nuict du sac de Troye, voulant secourir Cassandre, que quelques Grecs trainoient par le poil hors du temple de Minerve, il fut tué par un Grec nommé Penelée. Voy le second de l'Enéide [341]. Un Archerot.) Un petit archer, Cupidon. En mes yeux.) L'amour coule par les yeux dans le cœur : d'où est que les Grecs l'appellent È'pajç, du verbe Iffpeïv, o-ct Siàttov o{Z|xâxb)v iapeï . Properce [II, xv, 12].
Si nescis, oculi sunt in amore duces.
Musase [94].
'O^0aX(Jiôç S'ôSôç èirciv ■ à-' ôtpÔaXfxoïo (JoXâujv "EXxoç ôXi(r6aîvei, y.'i: k~\ cppévaç àv8pôç ôSsùei
Je parangonne au soleil que j'adore L'autre soleil. Cestuy-là de ses yeux Enlustre, enflamme, enlumine les cieux, Et cestui-cy nostre France décore.
Tous les presens de la boete à Pandore, Les Elemens, les Démons, et les Dieux, Et tout cela que Nature a de mieux, Ont embelly le sujet que j'honore.
Ha, trop heureux, si le cruel destin N'eust emmuré d'un rempart aimantin Si chaste cœur dessous si belle face :
Et si mon cœur de mon sein arraché Ne m'eust trahy, pour se voir attaché De clous de feu sur le froid de sa glace.
MURET
Je parangonne.) Mot Italien, desja commun en nostre langue [Godefroy ne signale que deux exemples antérieurs à 1552 : l'un de Maigret, 1542 et l'autre de Marot], qui signifie, j'égale, j'accompare. Il fait comparaison de sa Dame au Soleil, et dit qu'il seroit heureux, ou si sa Dame n'estoit point du tout si chaste, ou si jamais il n'eust esté si espris de l'amour d'elle. Aimantin.) Aussi fort qu'aimant, pierre très-dure.
Ces liens d'or, ceste bouche vermeille, Pleine de liz, de roses et d'ceillets, Et ces couraux doublement vermcillets, Et ceste jotic à l'Aurore pareille :
Ces mains, ce col, ce front, et ceste oreille, Et de ce sein les boutons verdelets, Et de ces yeux les astres jumelets, Qui font trembler les âmes de merveille,
Firent nicher Amour dedans mon sein, Qui gros de germe avoit le ventre plein D'œufs non formez qu'en nostre sang il couve.
Comment vivroy-je autrement qu'en langueur, Quand une engence immortelle je trouve D'Amours esclos et couvez en mon cœur ?
Ces liens d'or.) La fiction de ce Sonet, comme l'autheur mesme m'a dit, est prinse d'une Ode d'Anacreon encores non imprimée, [elle l'était depuis 1554], qu'il a depuis traduite. Voy la xxii. Ode de son cinquième livre des Odes. Ce Sonnet est assez aisé de soy, et ne signifie autre chose, sinon qu'il est tout plein d'affections amoureuses. [Il est vray que le commencement est de Pétrarque 168. 1. 1604.]
Bien qu'il te plaise, ingrate, d'allumer Dedans mon cœur, siège à ta tyrannie, Non d'une amour, ainçois d'une Furie Le feu cruel pour mez oz consumer :
Le mal qui semble aux autres bien amer, Me semble doux, comme n'ayant envie De me douloir : car je n'aime ma vie, Sinon d'autant qu'il te plaist de l'aimer.
Mais si les Cieux m'ont fait naistre, Madame, Ton dédié, ne genne plus mon ame, Pour ta victime offrant ma loyauté.
Tu dois, Maistresse, en tirer du service, Non par l'horreur d'un cruel sacrifice L'ensanglanter aux pieds de ta beauté.
MURET
Bien qu'il te plaise.) Il dit premièrement, que tous les tourmens qu'il reçoit par la cruauté de sa Dame, ne luy sçauroient estre qu'agréables. Apres il luy remonstre, qu'il est à elle trop meilleur et trop mieux séant, le prendre à mercy, que par dureté l'occire. Siège à ta tyrannie.) En mon cœur, où tu commandes et règnes comme tyran et Seigneur. D'une amour.) Quand Amour est de genre féminin, il se prend pour la passion et affection amoureuse : quand il est masculin, pour le Dieu d'Amour Cupidon. Toutesfois les Poètes les confondent pour la nécessité du vers. Dédie.) Il persiste en sa Métaphore, dédié, victime, offrir sacrifice, sang.
Lors que mon œil pour t'œillader s'amuse, Le tien habile à ses traits descocher, Par sa vertu m'em-pierre en un rocher, Comme au regard d'une horrible Méduse :
D'homme un rocher, si dextrement je n'use L'outil des Sœurs pour ta gloire esbaucher, Qu'un seul Tuscan est digne de toucher, Ta cruauté soymesme s'en accuse.
Las, qu'ay-je dit ? Dans un roc emmuré, En te blasmant je ne suis assuré, Tant j'ay grand peur des flames de ton ire,
Et que mon chef par le feu de tes yeux Soit diffamé, comme les monts d'Epire Sont diffamez par la foudre des deux.
MURET
Lors que mon œil.) Il dit que quand il s'amuse à œil-
lader) c'est à dire, à regarder sa dame, l'œil d'icelle l'empierre) c'est à dire l'endurcit, et le tourne en un rocher. Et par ainsi que si luy estant mué en un rocher, ne loue dignement sa dame, elle s'en doit prendre à soymesme, qui le transforme ainsi. Puis tout à coup se reprend d'avoir si audacieusement parlé, et dit que combien qu'il soit ainsi endurcy, toutesfois il ne se tient pas asseuré : parce que le foudre des yeux de Cassandre est assez fort pour pénétrer mesme les rochers, par sa vertu, par sa force et puissance estrange. Méduse.) Phorque, fils de Neptune, entre autres enfans eut six filles, desquelles trois furent nommées les Vieilles, par ce qu'elles nasquirent avec le poil tout blanc : les autres trois furent nommées Gorgones, pour la hideuse forme qu'elles eurent, car Gorgon en Grec est à dire terrible et hideux à voir. Les trois Vieilles se nommoient Memphede, Ennion, et Dinon : et dit on, que toutes trois n'avoient qu'un œil, et qu'une dent, qui se pouvoient oster et remettre, quand bon sembloit : tellement que toutes en usoient par rang. Les Gorgones se nommoient Euryale, Sthenon, et Méduse, desquelles Méduse seule estoit mortelle : les autres deux immortelles. Celles cy eurent le chef couvert d'escailles de Dragon : les dents longues comme celles d'un Sanglier, et des ailes, à tout lesquelles elles voloient par l'air. Avoient d'avantage ceste propriété, que tous ceux qui les regardoient, soudain estoient changez en pierres. C'est ainsi qu'en devisent plusieurs Poètes et Grammariens, tant Grecs que Latins, qui toutesfois ne s'accordent pas entièrement : mais ceux qui en parlent plus selon la vérité, comme un nommé Serein et autres, disent que les Gorgones furent au vray douées d'excellente beauté : tant que ceux qui les voyoient en devenoient tous estoyrdis, et hors de sentiment : d'où l'on a pris occasion de feindre, qu'ils se convertissoient en pierres. L'outil des Sœurs.) L'outil des Muses, le carme. Esbaucher.) Tellement quellement descrire. Un seul Tuscan.) Un Pétrarque, ou un semblable à luy. Les monts d'Epire.) Qui se nomment Ceraunes, ou Acroceraunes, parce qu'ils sont souvent frappez de tempeste.
Ceraunos en Grec signifie la foudre. C'est une imitation d'Horace en ses Odes [I. ni, 20.]
Le plus touffu d'un solitaire bois, Le plus aigu d'une roche sauvage, Le plus désert d'un séparé rivage, Et la frayeur des antres les plus cois,
Soulagent tant les souspirs de ma vois, Qu'au seul escart de leur secret ombrage Je sens guarir ceste amoureuse rage, Qui me r'afole au plus verd de mes mois.
Là renversé dessus la terre dure, Hors de mon sein je tire une peinture, De tous mes maux le seul allégement :
Dont les beautez par Denisot encloses, Me font sentir mille metamorfoses Tout en un coup, d'un regard seulement.
MURET
Le plus touffu.) Il dit ne pouvoir soulager ses maux, sinon se retirant de toutes compagnies, et hantant les lieux solitaires, afin d'illec contempler à son aise un portrait de sa dame fait de la main de Nicolas Denisot, Comte d'Alsinois, homme entre les autres de singulières grâces, excellent en l'art de Peinture. Touffu.) Espais, hérissé de fucilles. Les souspirs de ma voix.) Ma voix souspireuse, ou pleine de souspirs, à la mode des Latins [Virgile. G cor g. II, 192.I Libabant pateris et auro, pour dire, pateris auratxs. Tu en trouveras mille autres semblables en ce livre. Metamorfoses.) changemens. Mot Grec.
Amour me paist d'une telle Ambrosie, Que je ne suis justement envieux A ceste là, dont le Père des Dieux Chez l'Océan sa bouche rassasie.
Celle qui tient ma liberté saisie, Voire mon cœur es prisons de ses yeux, Soûle ma faim d'un fruit si précieux, Que d'autre bien ne vit ma fantaisie.
De l'avaller je ne me puis lasser, Tant le plaisir d'un variant penser Mon appétit nuict et jour fait renaistre.
Et si le fiel n'amoderoit un peu Le doux du miel dont mon cœur est repeu, Entre les Dieux, Dieu je ne voudrais estre.
MURET
Amour me paist.) Il dit, qu'il reçoit tant de plaisir en aimant, que s'il n'y avoit quelque peu de desplaisir entremeslé, il ne voudroit pas changer sa condition à celle des Dieux. Le commencement semble estre pris d'un de Pétrarque, [161. i. 1604.] qui commence ainsi,
Pasco la mente d'un si nobil cibo Ch'ambrosia e nettar non invidio à Jove.
Ambrosie.) C'est la viande des Dieux, et Nectar le bruvage. Tous les deux signifient immortalité. Chez l'Océan.) Qui est Dieu de la mer. Là disent les Poètes, que les Dieux vont souvent banqueter. Voy l'Ode à Michel de l'Hospital.
Amour Amour, donne moy paix ou trcve, Ou choisissant un autre trait plus fort, Tranche ma vie, et m'avance la mort :
Quand l'amour faut, la vie est tousjours brève.
Un soing fécond en mon penser s'esleve, Que mon sang hume, et l'esprit me remord, Et dTxion me fait égal au sort, De qui jamais la peine ne s'achève.
Que dois- je faire ! Amour me fait errer Si hautement que je n'ose espérer De mon salut qu'une langueur extrême.
Puis que mon Dieu ne me veut secourir, Pour me sauver il me plaist de mourir, Et de tuer la mort par la mort mesme.
MURET
Amour Amour.) Tourmenté de désir, et n'osant espérer de parvenir au bien qu'il prétend oit, il souhaite d'avoir paix, ou trêve pour le moins avec Amour : et si Amour ne luy veut accorder ne l'un ne l'autre, pour mettre lin ;i sa douleur, il souhaite la mort, pour avoir la fin de ses morts.
J'espère et crain, je me tais et supplie, Or' je suis glace, et ores un feu chaut, J'admire tout, et de rien ne me chaut, Je me délace, et puis je me relie.
Rien ne me plaist sinon ce qui m'ennuye : Je suis vaillant, et le cœur me défaut, J'ay l'espoir bas, j'ay le courage haut, Je doute Amour, et si je le desfie.
Plus je me pique, et plus je suis rétif, J'aime estre libre, et veux estre captif, Mon mal prend fin, et soudain recommence.
Un Promethée en passions je suis :
J'ose, je veux, je souhaite, et ne puis. Ainsi la Parque a filé ma naissance.
MURET
J'espère et crain.) Il demonstre les contraires effets qu'Amour produit en luy : lesquels nul ne peut au vray entendre, qui ne les ait expérimentez en soy-mesme. Tel presque est un Sonet de Pétrarque, qui se commence
Amor mi sprona in un tempo et affrena, Assecura, e spaventa, arde, et agghiaccia.
Un Promethée.) C'est à dire, Mes passions renaissent perpétuellement, comme celles de Promethée : duquel les Poètes disent que pour avoir desrobé le feu du Ciel, il fut attaché à une montaigne de Scythie, nommée Caucase, là où un aigle luy rongeoit continuellement le foye : et afin que son torment fust perpétuel, il luy renaissoit de nuict autant de foye, comme l'aigle pinsetant luy en avoit dévoré par jour. Ainsi le raconte Pherecyde [de Leros. Voir Historicorum Graecorum fragmenta rec. C. et T. Muller (Paris, 1874), t. I.]
Pour estre seul tes beaux soleils aimant, Non pour ravir leur divine estincelle,
Contre le roc de ta rigueur cruelle Amour m'attache à mille clous d'aimant.
En lieu d'un Aigle, un soin incessamment Souillant sa grife en ma playe éternelle, Ronge mon cœur, et si ce Dieu n'appelle Madame afin d'adoucir mon torment.
Mais de cent maux, et de cent que j'endure, Fiché, cloué dessus ta rigueur dure, Le plus cruel me seroit le plus dous,
Si j'esperois après un long espace Venir à moy l'Hercule de ta grâce, Pour délacer le moindre de mes nouds.
MURET
Pour estre seul.) Il continue encores à se comparer à Promethée, et se dit estre tourmenté, non pour avoir ravy le feu du Soleil, comme luy : mais pour avoir trop aimé les beaux Soleils, c'est à dire les yeux de sa Dame. Contre le roc de ta rigueur.) Comme contre un Caucase. Si j'esperois.) Apres que Promethée eust long temps demeuré en la misère que j'ay dicte, Hercule allant avec Jason et les autres à la conqueste de la Toison d'or, et passant par Scythie, par le commandement de Jupiter, le deslia, ayant premièrement tué l'Aigle à coups de flèches. La fable est dedans le Commentateur d'Apolloine sur le second livre, et dans Valcre Flacque au quatrième, [66-81] et cinquième [155-177] des Argonautiques.
Je vy tes yeux dessous telle planette, Qu'autre plaisir ne me peut contenter, Sinon le jour, sinon la nuict chanter, Allège moy douce plaisant brunette.
O liberté, combien je te regrette !
Combien le jour que je vy t'absenter, Pour me laisser sans espoir tourmenter En l'espérance, où si mal on me traite !
L'an est passé, le vintuniesme jour Du mois d'Avril, que je vins au séjour De la prison, où les Amours me pleurent :
Et si ne voy (tant les liens sont forts) Un seul moyen pour me tirer dehors, Si par la mort toutes mes morts ne meurent.
MURET
Je vy tes yeux.) Il regrette sa liberté, se plaignant d'estre enclos en une prison amoureuse, de laquelle il ne voit moyen aucun de sortir que par mort. Ce commencement est de Pétrarque,
In taie Stella duo begli occhi vidi.
Allège moy.) C'est une vieille et vulgaire chanson, depuis renouvellée par Clément Marot. Et ne doit sembler estrange, si l'Auteur en a mis icy le premier verset, veu que ce tant estimé Pétrarque n'a pas dédaigné de mesler parmy ses vers, non seulement des chansons Italiennes de Cino, de Dante, de Cavalcante, mais encores une de je ne sçay quel Limosin. Le lieu de Pétrarque est,
Non gravi al mio Signor, perch'io V ripreghi, Da dir libero un di ira l'herba e i fiori Dret e rason es que cantant io mori.
Si quelqu'un de nos François osoit prendre la licence d'en faire autant, Dieu sçait, comment il seroit receu par nos vénérables Quintils. Où les Amours me pleurent.) Où je suis si mal traitté, que mesme les Amours aians pitié de moy, en larmoyent.
l6 I. LIVRE DES AMOURS
Que justement les Charités d'Homère Un faict soudain comparent au penser, Qui parmi l'aer sçauroit bien devancer Le Chevalier qui tua la Chimère :
Si tost que luy une nef passagère De mer en mer ne pourroit s'élancer, Ny par les champs ne le sçauroit lasser, Du faux et vray la prompte messagère.
Le vent Borée ignorant le repos, Conceut le mien de nature dispos, Qui dans le ciel et par la mer encore,
Et sur les champs, animé de vigueur, Comme un Zethes, s'en-vole après mon cœur, Qu'une Harpye en se jouant dévore.
MURET
Que justement.) Homère quand il veut dire quelque chose estre faite soudainement, use souvent de ces mots, ôiaxE vÔT,aa, c'est à dire aussi tost que le penser : laquelle comparaison est fort louée de l'Auteur en ce lieu, où il assemble encor' beaucoup d'autres choses, pour monstrer combien le penser est soudain. Il vient après à parler du sien particulièrement, duquel pour signifier la grande vitesse, il le dit avoir esté conceu du vent Borée. Dit d'avantage, que son penser court perpétuellement après sa dame pour délivrer son cœur, qu'elle dévore. Les Charités d'Homère.) Les Grâces d'Homère, c'est à dire, Homère mesmes. Le Chevalier qui tua la Chimère.) Bellerophon qui donta le cheval volant, Pégase, par la bride que Pallas luy apporta du ciel, comme raconte Pindare aux Olympics [XIII], et l'Auteur au premier
des Odes. La fable est telle, Bellerophon fils de Neptune (bien qu'on l'estimast fils de Glauque Roy d'Epire) jeune Prince, accompli de tous points, estant en la court de Prœte Roy d'Arges, la femme du Roy nommée Antie s'énamoura de luy, si fort que laissant la honte en tel cas requise, luy offrit la jouissance de son corps. Mais estant refusée par luy, et craignant qu'il ne la diffamast, va la première se complaindre à son mary, disant que Bellerophon l'avoit voulue forcer. Proetus fort courroucé, ne le voulut toutesfois tuer, ne mesme permettre qu'il fust tué dans sa maison, ains escrivit des lettres à son beaupere le Roy de Lycie, luy exposant le fait, et le priant d'en prendre vengeance. Bellerophon mesme les porta : lequel fut receu par le Roy de Lycie trescourtoisement, et bien festoyé par l'espace de douze jours. Iceux accomplis, Iobate (ainsi se nommoit le beaupere de Proetus) s'enquist à luy du portement de son gendre, et de sa fille, et s'il luy en apportoit point de lettres : Si fait, dit-il, et ce disant les luy présenta. Les lettres leues, Iobate rongeant son frein, va penser à parsoy, qu'il faloit brasser à Bellerophon quelque trahison pour le faire mourir. Et ne voyant moien plus propice, tousjours dissimulant son cœur, luy tint propos de l'adventure de la Chimère, luy remonstrant, que vraiement grand los acquerroit celuy qui pourroit une telle beste desconfire. Or estoit la Chimère en ce pays là, un monstre aiant le devant d'un Lion, le derrière d'un dragon, et le milieu du corps en façon d'une chèvre et gettoit ordinairement le feu ardant par la gueulle' Bellerophon fut de si gentil cœur, qu'il l'entreprint. Et pour faire court, en vint à bout à son grand honneur, avec l'aide du cheval volant Pégase, que son père Neptune luy avoit donné. Il fit encor' beaucoup d'autres vaillantises, desquelles Iobate s'esmerveillant, non seulement ne voulut pas le meurdrir, ains luy donna une sienne fille nommée Cassandre en mariage, avecques bonne partie de son royaume. Ainsi l'ay-je recueilli de Homère au sixiesme de l'Iliade [115-200], d'Hésiode en la Théogonie [325], et de leurs commentaires. Du RoNbARD. — Les Amours, t. I. 2
iS I. LIVRE DES AMOURS
faux et vray la prompte messagère.) La renommée ainsi appellée par Virgile [En. IV, 188]. Le vent Borée.) Aquilon, la Bise. Ignorant le repos.) Qui ne peut reposer. Ainsi Horace [I, vi, 6].
Pelidae stomachum cedere nescij.
Et Valere Flacque [I, 69], Ignaras Cereris terras. Comme un Zethes.) Il compare son penser à Zethes, et sa dame à une Harpye. Pour entendre cecy, il faut sçavoir qu'il fut un Roy es parties de Bithynie et Paphlagonie, nommé Phinée, homme tresexpert en matière de prédire les choses avenir. Iceluy pour avoir trop apertement révélé aux hommes les secrets des dieux, fut premièrement aveuglé par Jupiter, et d'avantage fort estrangement tormenté par les Harpyes. Or estoient les Harpyes, oiseaux monstrueux, ayans visage de pucelles, les mains crochues, un ventre grand à merveilles, et une perpétuelle faim. Ces monstres, incontinent que Phinée vouloit prendre sa réfection, venoient soudain se ruer sur la viande, et la luy ravissoient quelque fois toute, quelque fois luy en laissans une bien petite partie, mais tellement empuantie par leur attouchement, que nul n'en pouvoit souffrir l'odeur. Luy estant ainsi misérable, avint que Jason, et les autres Argonautes allant à la conqueste de la toison d'or, vindrent surgir en un port de Bithynie( où le pauvre Phinée faisoit sa demourance. Parmi leur bande estoient deux enfans du vent Borée, nommez Zethes, et Calais, qui voloient par l'air, tout ainsi qu'oiseaux. Par ceux là, avoit de long temps preveu Phinée, qu'il devoit estre délivré des Harpyes. Parquoy, prenant un petit baston en main pour sa guide, à leur débarquer, vint treshumblement les recueillir, leur exposant son infortune, et les suppliant de luy donner secours ; leur remonstrant qu'il estoit leur prochain allié, aiant autrefois eu à femme une leur sœur nommée Cleopatre : et qu'il avoit de long temps preveu que en leur seule vertu et gentillesse gisoit l'espoir de sa délivrance. Eux émeuz de pitié, s'en vindrent avec luy, l'asseurant de le secourir
à leur pouvoir. L'heure du disner venue, et Phinée s'estant mis à table parmi les autres, à grand peine avoit on couvert, quand voicy les Harpyes, qui à leur coustume vindrent envahir les viandes, remplissans au reste tout le lieu d'une puanteur insupportable. Incontinent les enfans de Borée prenans leur vol, se prindrent à courir vers elles, et fendans l'aer, les poursuy virent si vertement, qu'ils les talonnoient de bien près, délibérez de les tailler en pièces, quand une voix fut entendue du ciel, leur défendant de passer plus outre, et les asseurant que les Harpyes ne retourneroient plus tormenter Phinée. Ainsi le racontent Apolloine [II, 178 et suivants], et Valere Flacque [IV, 433].
Je veux pousser par la France ma peine, Plustost qu'un trait ne vole au décocher : Je veux de miel mes oreilles boucher, Pour n'ouyr plus la voix de ma Sereine.
Je veux muer mes deux yeux en fonteine, Mon cœur en feu, ma teste en un rocher, Mes pies en tronc, pour jamais n'approcher De sa beauté si fièrement humaine.
Je veux changer mes pensers en oiseaux, Mes doux soupirs en Zephyres nouveaux, Qui par le monde éventeront ma pleinte.
Je veux du teinct de ma palle couleur, Aux bords du Loir enfanter une fleur, Qui de mon nom, et de mon mal soit peinte.
Je veux pousser.) Il dit qu'il veut faire entendre à toute la France les maux qu'il endure pour aimer : et
après se changer en telle sorte, qu'il n'aye aucun sentiment, afin de ne retourner plus vers celle qui le tourmente. De miel.) De cire. Sereine.) Les Sereines furent filles du fleuve Achelois, et d'une des Muses (les uns disent de Calliope, les autres de Terpsichore) qui avoient le haut du corps en façon d'oiseaux, et le bas en forme de pucelles : ou comme les autres disent, le haut en forme de pucelles, et le bas en forme de poissons. Elles se tenoient en une isle de la mer Sicilienne, qui se nommoit l'Isle Fleurie, et chantoient merveilleusement bien, tellement que elles allechoient les nautonniers par la douceur de leurs chants, et les tiroient en des destroits de mer, où ils perissoient. Mais Ulysse qui avoit esté averti de cela par la Nymphe Circe [Calypson], lors qu'il y voulut passer, estoupa de cire les oreilles de tous ses compaignons, et se fit lier estroitement au mast de la navire : et par ainsi évita le danger. Homère le raconte au douzième de l'Odyssée [39-54]. Je parleray quelquefois des Sereines plus amplement sur le cinquième des Odes, en l'Ode aux trois Princesses Angloises. Qui de mon nom.) C'est une allusion à la fable d'Ajax, lequel après qu'il se fut tué, pour n'avoir peu obtenir les armes d'Achille : de son sang sortit une fleur, aux fueilles de laquelle estoient escrites ces lettres A I, qui sont les premières lettres de son nom : et outre ce ont signifiance de douleur: car A I en Grec est à dire Helas. Voy Ovide au treizième de la Métamorphose [397. Voir aussi X, 215].
Par destinée en mon ame demeure L'œil, et la main, et le poil délié, Qui m'ont si fort brûlé, serré, lié, Qu'ars, prins, lassé, par eux faut que je meure.
Le feu, la senv, et le reth à toute heure, Ardant, pressant, noudant mon amitié,
En m'immolant aux piedz de ma moitié, Font par la mort, ma vie estre meilleure.
Oeil, main, et poil, qui bruslez et gennez, Et enlassez mon cœur que vous tenez Au labyrint de vostre crespe voye,
Que ne puis-je estre Ovide bien disant : Oeil tu serois un bel Astre luysant, Main un beau lis, poil un beau reth de soye.
MURET
Par destinée.) Il dit, que trois choses sont enfermées dans son cœur, lesquelles l'ont fait mourir : c'est à sçavoir, l'œil, la main, et le poil, c'est à dire la chevelure de sa dame : et que s'il avoit aussi bon esprit qu'Ovide, il changeroit l'œil en un astre, la main en un lis, et le poil en un reth de soye. Ce Sonet est de ceux, qu'on appelle aujourd'huy rapportez. Les anciens appelloient cette figure, Paria paribus reddita. La serre.) Mot de fauconnerie : qui signifie la pince et les ongles d'un oiseau de proye. En m'immolant.) Il veut dire que son esprit l'a laissé pour suivre sa dame et par ainsi qu'il est ja mort (car la mort n'est autre chose que séparation du corps et de l'esprit) mais qu'une telle mort rend sa vie meilleure et plus heureuse. Les Platoniques disent, que l'amant ne vit pas en soy, mais en la personne qu'il aime. De ma moitié.) Cela aussi est pris de Platon, dans un dialogue duquel, qui se nomme Le banquet, ou de l'Amour, Aristophane raconte, que les hommes estoient au commencement doubles, mais que Jupiter après les partist par le milieu : et que depuis un chacun cherche sa moitié : De là dit-il, que l'amour procède. Au labyrint.) Ainsi se nommoient anciennement lieux faits de tel artifice, qu'à grand'peine en pouvoit on sortir, y estant une fois entré. Pline dit qu'il y en eut quatre principalement renommez. Au labyrint de vostre crespe voye.) En vos cheveux frisez et retors et dévoyez, comme les labyrints.
Une beauté qui dans le cœur domine, Un or frisé de meint crespe anelet, Un front de rose, un teinct damoiselet, Un ris, qui l'ame aux Astres achemine :
Une vertu de telle grâce digne, Un col de neige, une gorge de lait, Un cœur ja meur en un sein verdelet, En dame humaine une beauté divine :
Un œil puissant de faire jours les nuis, Une main forte à piller les ennuis, Qui tient ma vie en ses dois enfermée :
Avec un chant offensé lentement, Or' d'un souris, or' d'un gémissement : De tels sorciers ma raison fut charmée.
MURET
Une beauté.) Il raconte les beautez et bonnes grâces de sa dame, et dit que ce sont les sorciers, par lesquels son entendement fut charmé.
Un or.) Une chevelure. Un ris qui l'ame.) Les gentils esprits, par la beauté des choses inférieures, sont émeus à contempler et imaginer la beauté des choses célestes et divines. Ainsi dit-il, que le ris de sa dame achemine aux astres l'ame de ceux qui la regardent. Avec un chant offensé.) Entre rompu, syncopé. Il veut dire, que sa dame en chantant, par fois rioit, par fois gemissoit : ce qui ajoustoit encore plus de grâce à son chant. — [Ce Sonnet est tiré de Pétrarque. 170. 1. 1604. — Il est cité en entier i\v 1553 à 1 571 .j
Avant le temps tes temples fleuriront, De peu de jours ta fin sera bornée, Avant le soir se clorra ta journée, Trahis d'espoir tes pensers périront :
Sans me fléchir tes escrits flétriront, En ton desastre ira ma destinée, Ta mort sera pour m'aimer terminée, De tes souspirs noz neveux se riront.
Tu seras fait d'un vulgaire la fable : Tu bastiras sus l'incertain du sable, Et vainement tu peindras dans les cieux :
Ainsi disoit la Nymphe qui m'afolle, Lors que le ciel tesmoin de sa parolle, D'un dextre éclair fut présage à mes yeux.
MURET
Avant le temps.) Cassandre fille à Priam fut prophète. Il dit que sa Cassandre l'est aussi, et qu'elle luy a desja prédit tous ses malheurs. Fleuriront.) Deviendront blanches et chenues. Ainsi lisons nous souvent aux vieux Romans, la barbe fleurie pour la barbe blanche. [Ainsi Pétrarque. 176. 1. 1604.] Avant le soir.) Tu mourras devant que le cours naturel de vie soit accomply. En ton desastre.) En ton malheur. Ira ma destinée.) Il semblera, que je ne sois née, que pour te rendre malheureux. Noz neveux.) Ceux qui viendront après nous. Il prend neveux, pour ce que les Latins appellent Nepotes. Tu bastiras.) C'est à dire, tu perdras ton temps. La Nymphe qui m'afolle.) Qui me rend fol. D'un dextre esclair.) On pensoit anciennement que les foudres et les esclairs du costé gauche fussent signes et présages de bon heur, et
ceux du costé droit, de malheur. Telle est l'opinion des Latins : car les Grecs au rebours pensoient ceux du costé droit estre heureux, et les autres malheureux.
Ha je voudroy richement jaunissant En pluye d'or goûte à goûte descendre Dans le giron de ma belle Cassandre, Lors qu'en ses yeux le somne va glissant.
Puis je voudroy en toreau blanchissant Me transformer pour finement la prendre, Quand en Avril par l'herbe la plus tendre Elle va fleur mille fleurs ravissant.
Ha je voudroy pour alléger ma peine, Estre un Narcisse, et elle une fontaine, Pour m'y plonger une nuict à séjour :
Et si voudroy que ceste nuict encore Fust éternelle, et que jamais l'Aurore D'un feu nouveau ne rallumast le jour.
MURET
Ha je voudroy.) Le sens est, qu'il voudroit bien obtenir jouyssance de sa dame, en quelque façon que ce fust. Mais il enrichit cela de fables poétiques, comme nous dirons par le menu. Richement jaunissant.) Acrisie fut jadis Roy d'Arges, auquel ilavoit esté prédit, que d'une sienne fille nommée Danés, sortiroit un fils qui le mettrait à mort. Craignant cela, il fit faire une grosse tour d'aerain, et là dedans enferma sa fille, luy ayant pourveu de quelques femmes pour son service, défendant tresexpressement, que homme quel qu'il fust, n'eust leans entrée : espérant par ce moyen éviter son desastre. Mais .un i que le recelement d'une excellente beauté ne fait
que plus fort eguillonner ceux qui en sont désireux : Jupiter, qui long temps auparavant avoit esté féru de l'amour de cette Princesse, la voyant ainsi enfermée, plus fort embrasé que jamais, pour plus aysément parvenir à son attente, se convertist en pluye d'or, et tout bellement se laissa couler par le toict, jusques au giron de l'Infante, avec laquelle il exécuta lors le poinct, auquel principalement tous amoureux prétendent. La fable est en la Métamorphose d'Ovide. Ainsi dit le Poëte, qu'il voudroit bien parvenir à sa dame. Lors qu'en ses yeux.) Lors qu'elle s'endort le plus doucement, comme sur le poinct du jour. Ce sommeil est proprement appelle par les Grecs [iipfnrjpa. Puis je voudroy.) Ainsi que fit Jupiter pour ravir Europe. Je me déporte de reciter ceste fable, parce que Baïf l'a divinement descrite au livret appelle, Le ravissement d'Europe. On la pourra prendre de là. Estre un Narcisse.) Narcisse fut un jeune enfant beau par excellence, lequel après avoir desdaigné beaucoup de jeunes filles, qui estoient amoureuses de luy, un jour se baignant dans une fontaine, fut tellement espris de l'amour de soy mesme, qu'il en mourut. Voy le troisième de la Métamorphose [339-510].
Qu'Amour mon cœur, qu'Amour mon ame sonde, Luy qui cognoist ma seule intention, Il trouvera que toute passion Veufve d'espoir, par mes veines abonde.
Mon Dieu, que j'aime, est-il possible au monde De voir un cœur si plein d'affection, Pour la beauté d'une perfection, Qui m'est dans l'ame en playe si profonde ?
Le cheval noir qui ma Royne conduit, Suyvant le traq où ma chair l'a séduit, A tant erré d'une vaine traverse,
Que j'ay grand peur (si le blanc ne contraint Sa course folle, et ses pas ne refraint Dessous le joug) que ma raison ne verse.
MURET
Qu'Amour mon cœur.) Il se dit estre si plein d'affection amoureuse, qu'il craint que sa raison en soit à la fin renversée. [Pétrarque. Amor, cfie vedi ogni pensiero aperto, 1604.] Veufve d'espoir.) Sans aucun espoir. Ainsi a dit Horace [Od. I, x, 11], Viduus pharetra Risit A polio. Et en un autre lieu [Od. II, xi, 8] Et foliis viduantur orni. Le cheval noir.) Par sa Royne il entend sa raison. Par le cheval noir, un appétit sensuel et désordonné, guidant l'ame aux voluptez charnelles. Par le cheval blanc un appétit honneste, et modéré, tendant tousjuurs au souverain bien. Ceste allégorie est extraite du Dialogue de Platon, nommé Phaedre, ou De la beauté.
Cent et cent fois penser un penser mesme, A deux beaux yeux monstrer à nud son cœur, Boire tousjours d'une amere liqueur, Manger tousjours d'une amertume extrême :
Avoir et l'ame et le visage blême, Plus souspirer, moins fléchir la rigueur, Mourir d'ennuy, receler sa langueur, Du vueil d'autruy des loix faire à soy-mesme :
Un court despit, une aimantine foy, Aimer trop mieux son ennemy que soy, Peindre en ses yeux mille vaines ligures :
Vouloir parler, et n'oser respirer, Espérer tout et se désespérer, Sont de ma mort les plus certains augures
MURET
Cent et cent fois.) Il voit en soy beaucoup de choses procédantes de l'amour, qui toutes luy signifient sa mort prochaine. Un court despit.) Il se despite quelquefois contre la durté de sa dame : mais le despit est bien court. Une aimantine foy.) Aussi forte comme l'aimant, qui attire le fer. Augures.) signes, présages. [Il a emprunté ce Sonnet de Bembo, 1604.]
Ce beau coral, ce marbre qui souspire, Et cet ébéne ornement du sourcy, Et cet albâtre en voûte racourcy, Et ces saphirs, ce jaspe, et ce porphyre :
Ces diamans, ces rubis, qu'un Zephyre Tient animez d'un soupir adoucy, Et ces œillets, et ces roses aussy, Et ce fin or, où l'or mesme se mire :
Me sont dans l'ame en si profond esmoy, Qu'un autre objet ne se présente à moy, Sinon, Belleau, leur beauté que j'honore,
Et le plaisir qui ne se peut passer De les songer, penser, et repenser, Songer, penser, et repenser encore.
MURET
Ce beau coral.) Ne dormant, ne veillant, il ne peut penser en autres choses, qu'aux singulières beautez de sa dame. Ce beau coral.) Ces lèvres aussi vermeilles que franc coral. Ce marbre qui soupire.) Cet estomach blanc comme marbre, par fois agité d'un tremblotement doux.
Et cet ebc'ne.) Ce sourcil noir. Ebéne est un bois odorant, qu'on apporte des Indes, aiant par le dehors couleur comme de buis, mais fort noir par le dedans. Et cet albâtre.) Ce front comme albâtre. Et ces saphirs.) Ces yeux estincelans. Ce jaspe, et ce porphyre.) Il signifie la délicate peau de sa dame, au travers de laquelle apparaissent les veines, comme sur un jaspe, ou sur un porphyre bien poly. Qu'un Zephyre.) Une souefflairante haleine. Et ces œillets.) Cette vermeille couleur. Et ce fin or.) Cette perruque dorée. Belleau.) Excellent poëte, contemporain de l'autheur [? 1527-1577].
Tes yeux divins me promettent le don Présent d'amour qui les tormens efface : Mais j'ay grand peur qu'ils tiennent de la race De ton ayeul le Roy Laomedon.
Au flamboyer de leur double brandon Par le penser l'espérance m'embrasse, Ja prévoyant, abusé de leur grâce, Que mon service aura quelque guerdon.
Ta bouche seule en parlant m'espovante, Bouche prophète, et qui vraye me chante Tout le rebours de tes yeux amoureux.
Ainsi je vis, ainsi je meurs en doute, L'un me rappelle, et l'autre me reboute, D'un seul objet heureux et malheureux.
MURET
Tes yeux divins.) Il dit que les yeux de sa dame doucement sourians, luy promettent quelque faveur : mais que quand ce vient au parler, elle l'espovante, disant tout au contraire de ce que ses yeux promettent. Mais
j'ay grand peur.) C'est à dire, mais j'ay peur qu'ils ne me tiennent pas promesse. De ton ayeul.) Il parle à sa Cassandre, tout ainsi que si elle estoit fille du Roy Priam. Le Roy Laomedon.) Laomedon fut père à Priam : duquel les Poètes disent, qu'il fut homme fort parjure et de mauvaise foy. Lors qu'il bastissoit sa ville de Troye, deux dieux, c'est à sçavoir, Neptune et Apollon, qui pour lors estoient privez de leur divinité, convindrent avec luy à certain pris pour chacun an, pour luy ayder à la bastir. Apres que l'œuvre fut parachevée, et que ces pauvres dieux s'en vindrent demander leur salaire, non seulement il leur refusa, ains les menassa, si plus ils le venoient importuner, qu'il leur feroit à tous deux couper les oreilles, et les envoyeroit liez et garrottez de piedz et de mains en quelques isles loingtaines. Ainsi le raconte Homère au vingt-unième de l'Iliade [443- 457]. Ces dieux furent tellement courroucez, que Apollon luy envoya la peste : Neptune fit desborder la mer jusques dans la ville. Et fut respondu par l'oracle, que cela ne pouvoit estre appaisé, sinon que les citoyens donnassent chacun an une pucelle, pour estre dévorée par un monstre marin. Ce qu'ils firent, se voyans réduits à extrémité : et choisissoient les pucelles par sort. Advint que le sort tomba sur une fille à Laomedon, nommée Hesione. Parquoy ils la prindrent, et l'attachèrent toute nuë à un rocher près du rivage, auquel ils avoient coustume de lier les autres. Ainsi qu'elle estoit là, n'attendant sinon que le monstre vint pour la dévorer, Hercule passant là auprès, et entendant comme elle se lamentoit, esmeu à pitié, non seulement la délivra, mais aussi mit à mort le monstre. Laomedon luy offrit pour recompense trente chevaux, que Jupiter luy avoit donnez. Hercule, qui alloit au voyage de la toison d'or, le remercia pour l'heure, et luy dist, qu'il les prendroit à son retour. Quand il revint pour les reprendre, Laomedon les luy refusa : dequoy Hercule estant courroucé, mist à sac la ville de Troye. La fable est en partie dans Valere Flacque au second des Argonautiques [450-580], en partie dans Homère au cinquième de l'Iliade [640]. Le
Poëte dit, qu'il a peur que les yeux de sa dame tiennent de la race de Laomedon, c'est à dire, qu'ils soyent trompeurs.
Ces deux yeux bruns, deux flambeaux de ma vie, Dessus les miens respandant leur clarté, Ont esclave ma jeune liberté, Pour la damner en prison asservie.
Par ces yeux bruns ma raison fut ravie, Et quelque part qu'Amour m'ait arresté, Je ne sceu voir ailleurs autre beauté, Tant ils sont seuls mon bien et mon envie.
D'autre esperon mon maistre ne me point, Autres pensers en moy ne logent point, D'un autre feu ma Muse ne s'enflame :
Ma main ne sçait cultiver autre nom, Et mon papier ne s'esmaille, sinon De leurs beautez que je sens dedans l'ame.
MURET
Ces deux yeux bruns.) Il dit que les yeux de sa dame l'ont tellement asservi, qu'il n'aime à voir autre qu'elle, et ne peut penser, ny escrire d'autre que d'elle. Mon tyran.) Amour. Esmaille.) Orne. [D'un autre espron.) Ceste fin est de Pétrarque. 77. 1. 1604.]
Plus tost le bal de tant d'astres divers Sera lassé, et l'Océan sans onde,
Et du Soleil la fuitte vagabonde
Ne courra plus en tournant de travers :
Plus tost des cieux les murs seront ouvers, Plus tost sans forme ira confus le monde, Que je sois serf d'une maistresse blonde, Ou que j'adore une femme aux yeux vers.
O bel œil brun ! que je sens dedans l'ame, Tu m'as si bien allumé de ta flame, Qu'un autre œil verd n'en peut estre veinqueur :
Si que tousjours en peau jeune et ridée, Voire au tombeau je veux aimer l'idée De ces yeux bruns, deux soleils de mon cœur.
MURET
Plus tost le bal.) Il dit que toutes choses impossibles aviendront plus tost, qu'il soit amoureux de femme, qui ait le visage blond, ou l'œil verd. Car l'œil et le teint brun de sa dame l'ont tellement assugetty, que mesme après sa mort, il en aimera l'idée, qui est empreinte en son cœur. Il a dit cela mesme en l'Ode à laques Peletier, des beautez qu'il voudroit en s'amie, là où il escrit ainsi,
L'âge non meur, mais verdelet encore,
C'est l'âge seul qui me dévore,
Le cœur d'impatience atteint.
Noir je veux l'œil, et brun le teint,
Bien que l'œil verd toute la France adore.
Et est à noter, que les anciens estimoient l'œil noir estre un des points les plus requis à la perfection de beauté. D'où est que Venus est nommée par Pindare sX'.xwtti;, c'est à dire aux yeux noirs, en l'Ode sixième des Pythies, et par Hésiode en la Théogonie, IXtxo6Xscpapo<;. Ainsi mesmes est appellée Chryseis au premier de l'Iliade, [98] np-v ■/' %~r> ~0Lzpl cptX<4> ôrV£Vai sXixtôirtSa 3CO'jp7)V. Et
Homère a baillé mesme épithète aux Muses, 'Afxçî Stoç xojpo'j; kX-.y.to-iôe; ëffTrexe [zoùffai. Et l'Autheur en ses Odes, Muses aux yeux noirs mes pucelles. Les Latins ne l'ont pas ignoré, entre lesquels Horace escrit aux Odes [I. XXXI, II].
Et Lycum nigris oculis, nigroque Crine décorum.
Et en l'art Poétique, [v. 37]
Spcctandum nigris oculis, nigroque capillo.
L'œil vert est par les Poètes attribué à Minerve, par eux souvent nommée y^*ux5>7ciç. Et le grand œil à Junon, laquelle ils nomment ^otoTrt;. Le bal de tant d'astres divers.) Le mouvement. Ainsi disent souvent les poètes Grecs, y 000; àdxptôv. Il faut noter, que si le Poëte parle souvent des cheveux dorez, de l'or des cheveux de sa Dame, il entend par ce mot D'or, et Doré, une chose belle, à la mode des Grecs : autrement il contreviendroit à son intention. Car il ne se peult faire, ou rarement se fait, qu'une Dame aux yeux bruns aye les cheveux blonds, mais bien bruns, ou noirs, ou chateigniers. Les murs des deux.) Les voûtes, les rempars.
Bien mille fois et mille j'ay tenté De fredonner sur les nerfs de ma Lyre, Et sus le blanc de cent papiers escrire Le nom qu'Amour dans le cœur m'a planté.
Mais tout soudain je suis espou vanté : Car ce beau nom qui l'esprit me martyre Sans le chanter, estonné me retire, De cent fureurs brusquement tourmenté.
Je suis semblable à la Prestresse folle, Qui bègue perd la voix et la parolle, Dessous le Dieu qui luy brouille le sain.
Aussi brouillé de l'amour qui me touche, Fol et béant je n'ouvre que la bouche, Et sans parler ma voix se perd en vain.
MURET
Bien mille fois.) Les Prestesses anciennes, lors que Apollon entroit dans elles, pour leur faire chanter les oracles, estoient tellement esmeuës par la véhémente agitation du Dieu, qu'elles perdoient sens et parolle. et béoient seulement, ne pouvans parler. Ainsi dit-il, que la grande beauté, et divinité de sa dame l'empesche de parler, ou d'escrire, lors qu'il en a le plus grand désir. Je suis semblable à la Prestresse.) Cette affection est ainsi descrite en Virgile, [/En. VI, 45-50]
Ventum erat ad limen, cum virgo, poscere fata Tempus, ait : Deus ecce, Deus cui talia fanti Ante fores, subito non vultus, non color unus : Non comptae mansere comae : sed pectus anhelum, Et rabie fera corda tument : majorque videri, Nec mortale sonans.
Béant.) Ouvrant en vain la bouche sans pouvoir parler, à cause de trop grande affection.
Injuste Amour, fusil de toute rage, Que peut un cœur soumis à ton pouvoir, Quand il te plaist par les sens esmouvoir Nostre raison qui préside au courage ?
Ronsard. — Les Amours, t. I.
Je ne voy pré, fleur, antre ny rivage, Champ, roc, ny bois, ny flots dedans le Loir, Que peinte en eux, il ne me semble voir Cette beauté qui me tient en servage.
Ores en forme, ou d'un foudre enflammé, Ou d'une nef, ou d'un Tigre affamé, Amour la nuict devant mes yeux la guide :
Mais quand ma main en songe les poursuit, Le feu, la nef, et le Tigre s'enfuit, Et pour le vray je ne pren que le vuide.
MURET
Injuste Amour.) Au premier quatrain il dit, que l'homme ne peut résister à la force d'amour. Au second, que quelque part qu'il regarde, il a tousjours la beauté de sa dame devant les yeux. Aux six derniers vers, qu'il la voit de nuict en diverses formes : mais que quand il la pense embrasser, elle s'enfuit. Nostre raison qui préside.) De là est, que Platon [Prot. 352 b.] l'appelle 70 ï,-'s:;jLovr/.''.v. Je ne voy pré.) C'est une chose naturelle, que ceux que nous aimons fort, il nous semble tousjours que nous les voyons. D'où est, que les Latins disent porter quelcun dans l'œil, pour dire l'aimer bien fort. Les Grecs disent pour le mesme, porter quelcun en la teste, è7cï z7t xeçaXï) neptcpépeiv. Ou d'un foudre.) Parce qu'elle me brusle. Ou d'une nef.) Parce qu'elle me fuit. Ou d'un Tigre affame.) Pour ce qu'elle me dévore.
Si mille œillets, si mille liz j'embrasse, Entortillant mes bras tout à l'entour, Plus fort qu'un cep, qui d'un amoureux tour La branche aimée, en mille plis cnlasse :
Si le soucy ne jaunist plus ma face, Si le plaisir fait en moy son séjour, Si j'aime mieux les ombres que le jour, Songe divin, ce bien vient de ta grâce.
Suyvant ton vol je volerois aux cieux : Mais son portrait qui me trompe les yeux, Fraude tousjours ma joye entre-rompue.
Puis tu me fuis au milieu de mon bien, Comme un éclair qui se finist en rien, Ou comme au vent s'évanouyt la nuë.
MURET
Si mille œillets.) Il remercie le Songe, disant, qu'il ne reçoit du bien que par lu y, et que par son moyen il voleroit jusques au ciel, si n'estoit, que ce plaisir se passe trop tost, et s'évanouyt en rien. — [Le commencement est pris des Rime de Bembo, Sel viver mien, etc. 1604.]
Ange divin, qui mes playes enbâme, Le truchement et le héraut des dieux, De quelle porte es tu coulé des cieux, Pour soulager les peines de mon ame ?
Toy quand la nuit par le penser m'enflame, Aiant pitié de mon mal soucieux :
Or' dans mes bras, ore' dedans mes yeux, Tu fais nager l'idole de ma Dame.
Demeure Songe, arreste encor un peu.
Trompeur, atten que je me sois repeu Du vain portrait, dont l'appétit me ronge.
Ren moy ce corps qui me fait trespasser, Sinon d'effet, seuffre au moins que par songe Toute une nuit je le puisse embrasser.
MURET
Ange divin.) Il parle encor à ce Songe, et le prie de permettre que sa joye soit un peu de plus longue durée. Il l'appelle Ange, c'est à dire messager divin, parce que les dieux révèlent souvent aux hommes leur volonté par songes. A mesme raison il le nomme héraut et truchement des dieux, v.i\ yob x' ôvap ix àtôç éuxi : Homère au premier livre de l'Iliade, [63]. — [Bembo. Sogno, che dolcemente ni' hai furato. 1004.]
Légers Daimons, qui tenez de la terre, Et du haut ciel justement le milieu :
Postes divins, divins postes de Dieu, Qui ses segrets nous apportez grand erre.
Dites Courriers (ainsi ne vous enserre Quelque sorcier dans un cerne de feu) Razant noz champs, dites, a' vous point veu Cette beauté qui tant me fait la guerre ?
Si de fortune elle vous voit ça bas, Li' re par l'air vous ne refuirez pas, Tant doucement sa douce force abuse,
Ou comme moy esclave vous fera, Ou bien en pierre ell'vous transformera D'un seul regard, ainsi qu'une Méduse.
MURET
Légers Démons.) Les anciens, et principalement les Platoniques, ont pensé entre le globe de la Lune, et la terre, estre la demeure des esprits, qu'ils appelloient Démons, tenans en partie de l'humanité, en partie de la divinité : de ceste cy, entant qu'ils sont immortels, comme les dieux : de cette-là, entant qu'ils sont subjets à passions et affections, comme les hommes. Disent davantage, que par le moyen d'iceux, les choses humaines sont portées aux dieux, et les divines sont communiquées aux hommes. Voy Platon au Banquet, et Ficin au Commentaire. Le Poète parle à ces Démons, et leur demande, si montant au ciel, ou en descendant, ils ont point apperceu sa dame. Dit davantage, que si quelcun d'eux la voit, il ne pourra pas s'en refuir au ciel : car ou elle le rendra esclave de sa beauté, ou mesme le changera en pierre, c'est à dire, le rendra du tout insensible. Grand erre.) Grand train. Ainsi ne vous enserre quelque sorcier.) Il parle selon l'opinion du vulgaire, qui croit, que les sorciers ont pouvoir d'enserrer les esprits. A' vous.) Comme les Latins disent, Sis, pour Si vis. Ainsi les François, A' vous, pour Avez vous. Ainsi qu'une Méduse.) J'ay parlé de Méduse en un autre lieu. [VIII].
Quand au premier la Dame que j'adore, De ses beautez vint embellir les cieux, Le fils de Rhée appella tous les Dieux, Pour faire d'elle encore une Pandore.
Lors Apollon richement la décore, Or' de ses rais luy façonnant les yeux, Or luy donnant son chant mélodieux.
Or' son oracle et ses beaux vers encore.
Mars luy donna sa fiere cruauté, Venus son ris, Dione sa beauté, Pithon sa voix, Ceres son abondance,
L'Aube ses doits, et ses crins déliés, Amour son arc, Thetis donna ses pies, Clion sa gloire, et Pallas sa prudence.
MURET
Quand au premier.) Il dit que quand sa dame vint au monde, tous les dieux d'un commun accord luy donnèrent tout ce qu'un chacun d'eux avoit de singulier, Le fils de Rhe'e.) Jupiter fils de Saturne, et de Rhée, autrement nommée Cybele. Pour faire d'elle encore une Pandore.) Apres que Promethée, comme j'ay desja dit, eut desrobé le feu du ciel, Jupiter pour se venger des hommes, donna charge à Vulcan, qu'il fist de terre une statue de femme la plus belle qu'il pourroit, et qu'il l'animast : ce qui fut fait. Apres qu'elle fut animée par commandement de Jupiter, un chacun des dieux luy donna ce qu'il avoit de plus excellent, comme Venus la beauté, Pallas la sagesse, Mercure l'éloquence : et les autres dieux de mesme. Or en ce temps là les hommes vivoient sans peine, et sans soucy : d'autant que la terre, sans estre labourée, leur produisoit toutes choses nécessaires à vivre. Jamais n'estoient malades, jamais n'envieillissoient. Mais Jupiter mit à Pandore (ainsi se nommoit ceste femme, pour la cause que je diray après) un vase en main, dans lequel estoient encloses les maladies, la vieillesse, les soucis, et telles autres malheuretez : puis l'envoya vers un frère à Promethée, qui se nommoit Epimethée, homme de peu de sens : lequel (combien que son frère l'avoit bien adverty de ne recevoir aucun présent, qui vint de Jupiter) toutes fois se laissa par elle abuser, et la receut. Estant receuë, elle ouvrit son vase, et remplit tout le monde des drogues, que j'ay cy dessus nommées. Hésiode le raconte au livre nommé Les œuvres et les jours. La raison de son nom est telle.
Pan en Grec signifie tout : et doron est à dire, un don, ou présent. Elle fut donc nommée Pandore, parce que chacun des dieux luy fit un présent. Hésiode, [O. 80.]
ôvôfjnrjve 01 x-^vôe vuvaïxa QavSii>pT)V, oxt TtàvT£; ' ()'/. s'xt.'.ï Sto^ax' è/ovts; Awoov Ê8a>pT)<rav, ~ï \x ivSpàaiv àXo^axTiCTiv.
Or' 50« oracle.) La puissance de prédire les choses futures. Il regarde à ceste ancienne Cassandre, qui, comme j'ay dit, fut prophète. Venus son ris.) Venus est appellée par oracle [sic ! Horace. 1553. 1567. 1604], la riante,
Sive tu niavis Erycina ridens.
Hésiode l'appelle cpiXojJLeîÔTjç, c'est à dire aime ris : combien qu'aucuns baillent une autre exposition à ce nom, laquelle est moins honneste que vraisemblable- Dione sa beauté.) Dione, selon Homère au cinquième de l'Iliade, est mère à Venus. Hésiode en la Théogonie, la nombre entre les Nymphes de l'Océan. Pithon sa voix.) Pithon est Déesse d'éloquence, ou de persuasion, nommée par les Latins, Suada, ou Suadela. Ceres son abondance.) Ses richesses. Hésiode sur la fin de la Théogonie raconte, que Plutus Dieu des richesses fut engendré de Ceres, et d'un nommé Jason. L'aube ses doits, et ses crins déliez.) L'aube, qu'on nomme autrement Aurore, est louée d'avoir beaux doits et beaux crins par les Poètes, qui la nomment ore poôoôâxxuXoç, ores sù-Xôxaao;. Thetis donna ses pieds.) Elle est appellée en Homère, la Déesse au pied d'argent, 8eà ©éxiç àpyopoireÇa. Clion sa gloire.) Clion est une des Muses, de laquelle le nom est dérivé de la gloire, qui se nomme en Grec xXéoç. Et Pallas sa prudence.) Pallas autrement nommée Minerve, Déesse de sagesse.
D'un abusé je ne seroy la fable, Fable future au peuple survivant,
Si ma raison alloit bien ensuivant L'arrest fatal de ta voix véritable.
Chaste prophète, et vraiment pitoyable, Pour m'avertir tu me prédis souvent, Que je mourray, Cassandre, en te servant : Mais le malheur ne te rend point croyable.
Le fier destin qui trompe mon trespas, Lequel me force à ne te croire pas, Pour me piper, tes oracles n'accorde.
Puis je voy bien, veu Testât où je suis, Que tu dis vray : toutesfois je ne puis D'autour du col me dénouer la corde.
MURET
D'un abusé.) Il dit qu'au temps advenir, quand on voudra parler d'un homme qui ait esté bien abusé par amour, on parlera de luy, tellement qu'il sera la fable du peuple : ce qui ne luy adviendrait, s'il pouvoit adjouster foy aux oracles de sa dame, qui souvent l'admonestoit, qu'il se deportast, l'asseurant qu'il n'y gaigneroit que la perte de son temps, et l'avancement de ses jours. Mais il dit, que , bien que ce qu'elle luy prédit, soit vray, il est toutesfois forcé par un destin à ne la croire pas. Mais le malheur ne te rend point croyable.) Cela dépend d'une ancienne fable, qui est telle. Phebus estoit fort amoureux de Cassandre, fille de Priam. Elle après l'avoir long temps entretenu de parolles, luy promit un jour de se soumettre à son plaisir, s'il luy vouloit donner la puissance de prédire les choses futures : ce qu'il fit. Ayant obtenu ce qu'elle vouloit, elle se mocqua de luy, le refusant plus que jamais. Parquoy esmeu à indignation, il ne luy osta pas ce qu'il luy avoit donné, car les dieux ne peuvent révoquer leurs presens : mais il luy adjousta ce malin ur, qu'encorcs qu'elle dist vray, jamais personne ne la croiroit : tellement que combien qu'elle prédit
long temps devant, les calamitez que les Troyens encourroient, s'ils recevoient Hélène, et encore après s'ils recevoient le cheval de bois, dans lequel les Grecs estoient enclos, toutefois on ne luy adjousta jamais foy. Virgile, \Mn. II, 246.]
Tune etiam fatis aperit Cassandra futuris Ora, Dei jussu, non unquam crédita Teucris.
Las, je me plains de mile et mile et mile Soupirs, qu'en vain des flancs je vais tirant, Heureusement mon plaisir martirant Au fond d'une eau qui de mes pleurs distile.
Puis je me plains d'un portrait inutile, Ombre du vray que je suis adorant, Et de ces yeux qui me vont dévorant Le cœur bruslé d'une flame fertile.
Mais par sus tout je me plains d'un penser, Oui trop souvent dans mon cœur fait passer Le souvenir d'une beauté cruelle,
Et d'un regret qui me pallist si blanc, Que je n'ay plus en mes veines de sang, Aux nerfs de force, en mes os de mouëlle.
MURET
Las je me plains.) Il se plaint des soupirs qu'ilgette, et des pleurs qu'il respand, sans qu'ils luy servent de rien. Il se plaint d'un portrait de sa dame, fait par Nicolas Denisot, duquel j'ay parlé cy dessus, lequel portrait ne peut donner suffisante allégeance à ses maux. Il se plaint des yeux, qui luy dévorent, et enflament le cœur : d'un penser, qui perpétuellement luy représente
sa dame : et d'un regret, qu'il a de se voir ainsi captif, lequel regret le fait envieillir devant ses jours, luy ayant ja consumé les principaux soustenemens de sa vie.
Puisse avenir qu'une fois je me vange De ce penser qui dévore mon cœur, Et qui tousjours comme un lion veinqueur Le tient, l'estrangle, et sans pitié le mange.
Avec le temps, le temps mesme se change : Mais ce cruel qui suce ma vigueur, Opiniastre à garder sa rigueur, En autre lieu qu'en mon cœur ne se range.
Il est bien vray qu'il contraint un petit, Durant le jour son segret appétit, Et sur mon cœur ses griffes il n'allonge :
Mais quand la nuict tient le jour enfermé, Il sort en queste, et lion affamé, De mille dents toute la nuict me ronge.
MURET
Puisse advenir.) Il continue encore à se complaindre de ce penser, souhaitant de se pouvoir un jour venger de luy, et s'esmerveillant, veu que toutes autres choses se changent avec le temps, comment ce seul penser ne change point de lieu, ains se renforce de jour en jour. Dit d'avantage, que ce penser ne le tormente pas si fort par jour, comme par nuict : parce que de jour il survient d'autres occupations, ou compagnies, qui soulagent quelque peu sa peine : Mais la nuit, se voyant seul, il se tormente tellement qu'il luy semble que ce penser est un lion affamé, qui de mille dents luy ronge le cœur. 11 n'y a point <!<■ doute, que les amans forclos
de jouyssance, lors qu'ils sont retirez de nuict à leur privé, ne sentent sans comparaison plus grande fascherie, que durant le jour. — [Tout ce sonnet est tiré de Pétrarque. 219. 1. Far potess'io vendetta di colci. 1604.]
Pour la douleur, qu'Amour veut que je sente, Ainsi que moy, Phebus tu lamentois, Quand amoureux et banny tu chantois Près d'Ilion sur les rives de Xante.
Pinçant en vain ta lyre blandissante, Fleuves et fleurs, et bois tu enchantois, Non la beauté qu'en l'ame tu sentois, Qui te navroit d'une playe aigrissante.
Là de ton teint tu pallissois les fleurs, Et l'eau croissant du cristal de tes pleurs, Sonnoit tes cris, dont elle roulloit pleine.
Pour mesme nom, les fleurettes du Loir Près de Vandôme, ont daigné me douloir, Et l'eau se plaindre aux souspirs de ma peine.
MURET
Pour la douleur.) Il compare son amour à celle de Phebus, lors qu'il aimoit Cassandre fille de Priam, comme j'ay dit cy dessus. Près d'Ilion.) Près de Troye. Xanthe.) Fleuve près de Troye. Homère dit, que les dieux l'appellent Xanthe, et les hommes Scamandre.
Ces petits corps qui tombent de travers Par leur descente en biais vagabonde,
Heurtez ensemble, ont composé le monde, S'entr'acrochans de liens tous divers.
L'ennuy, le soing, et les pensers ouvers, Tombez espais en mon amour profonde, Ont acroché d'une agrafe féconde Dedans mon cœur l'amoureux univers.
Mais s'il avient, que ces tresses orines, Ces dois rosins, et ces mains ivoirines, Me rendent mort en servant leur beauté,
Retourneray-je en eau, ou terre, ou flame ? Non : mais en voix qui tousjours de ma dame Par l'univers crira la cruauté.
MURET
Ces petits corps.) Empedocle, Epicure, et leurs sectateurs constituoient deux principes de toutes choses, c'est à sçavoir le vuide, et les petits corps, qu'ils nommoient Atomes. Et disoient que ces petits corps tomboient naturellement par le vuide tout droit en bas : excepté qu'ils alloient quelquefois un peu de travers, afin de s'entr'acrocher. Et que par rassemblement fortuit d'iceux, et le monde, et toutes choses en iceluy contenues avoient esté composées : comme on peut veoir dans Lucrèce, et dans Ciceron en plusieurs lieux. Le Poète dit, qu'en telle sorte se sont assemblez dans luy comme de petits corps d'affections. Tombez espais.) C'est à dire, tombans de travers, par le vuide de son amour, ont basti, et façonné dans son cœur, un univers, c'est à dire, un monde amoureux. Or les Philosophes disent, (]iie quand une chose composée vient à se résoudre, les parties qui tenoient du feu, retournent en feu : celles qui tenoient de l'aer, retournent en œr, et ainsi des autres, il demande donc, s'il advient, que les beautez de sa dame le facent mourir, en quoy retournera ce petit univers amoureux, qu'il a dans le cœur. Et respond qu'il ne retournera en
aer, en terre, en eau, ny en feu, mais seulement en une voix, qui éternellement publiera la cruauté de sa dame par tout le monde. Ces tresses orines.) Ces cheveux d'or. Orin, rosin, ivoirin, et tels autres mots sont de l'invention de Jan Antoine de Baif.
Doux fut le trait, qu'Amour hors de sa trousse Pour me tuer, me tira doucement, Quand je fu pris au doux commencement D'une douceur si doucettement douce.
Doux est son ris, et sa voix qui me pousse L'ame du corps, qui s'enfuit lentement Devant mon luth touché mignardement, Chantant mes vers animez de son pouce.
Telle douceur de sa voix coule en l'air, Qu'on ne sçauroit sans l'entendre parler, Sçavoir comment le plaisir nous appelle.
Sans l'ouyr, dis-je, Amour mesme enchanter, Doucement rire, et doucement chanter, Et moy mourir doucement auprès d'elle.
MURET
Doux fut le trait.) Il amplifie la douceur de son amour, et de sa dame. Icy peut on noter l'inconstance perpétuelle compagne des amoureux, qui fait, qu'en un mesme moment, ils jugent l'amour plus doux que miel, et plus amer qu'aluine. Sa voix qui me pousse l'ame du corps.) Qui fait que mon ame me laisse pour suivre son chant. Chantant mes vers animez de son pouce.) Il veut dire, que Cassandre jouant du Luth, chantoit des vers, qu'il avoit faits, et le faisoit d'une si bonne grâce, mignarde-
ment pinsetant les cordes, qu'elle semblent leur donner l'amc. Telle douceur.) C'est une imitation de Pétrarque,
[In quai parte del ciel, in quai ided]
Non sa com' Amor sana, e com' ancide, Chi non sa, corne dolce ella sospira, E corne dolce parla, e dolce ride.
Contre mon gré l'attrait de tes beaux yeux Gaigne mon ame, et quand je te veux dire Qu'elle est ma mort, tu ne t'en fais que rire, Et de mon mal tu as le cœur joyeux.
Puis qu'en t'aimant je ne puis avoir mieux, Permets au moins, qu'en mourant je souspire : De trop d'orgueil ton bel œil me martyre, Sans te mocquer de mon mal soucieux.
Mocquer mon mal, rire de ma douleur, Par un desdain redoubler mon malheur, Haïr qui t'aime, et vivre de ses pleintes,
Rompre ta foy, manquer de ton devoir, Cela, cruelle, hé n'est-ce pas avoir Les mains de sang, et d'homicide teintes ?
MURET
Contre mon gré.) Il se plaint de la cruauté de sa dame, laquelle non seulement n'a point pitié des maux qu'il souffre, ains encor se mocque de ses plaintes. Moquer mon mal.) La sentence est de Properce, [II, xvn, 1]
Mentiri noctem, promisses ducere amantem, Hoc erit infectas sanguine habere manus.
Manquer.) Faillir. M<>t prins de l'Italien.
Que de beautez, que de grâces écloses Dans le jardin de ce sein verdelet, Enflent le rond de deux gazons de lait, Où des Amours les flèches sont encloses !
Je me transforme en cent métamorphoses, Quand je te voy, petit mont jumelet, Ains du printemps un rosier nouvelet, Qui le matin caresse de ses roses.
S'Europe avoit l'estomach aussi beau, Sage tu pris le masque d'un toreau, Bon Jupiter, pour traverser les ondes.
Le ciel n'est dit parfait pour sa grandeur. Luy et le sein le sont pour leur rondeur : Car le parfait consiste en choses rondes.
MURET
Que de beautez.) L'argument est assez aisé de soy. De ce sein verdelet.) Non encore meur. Les Italiens disent acerbe poppe, tetins verdelets, et qui peu à peu commencent à s'enfler. Ainsi ay-je leu dans quelque Epigramme Grec, ô'(u<paxa (jucaTÔv. Les Latins disent pour cela, Papillas sororiantes : ou autrement Papillas gemipomas. Les Grecs expriment le mesme par le verbe, xuôwvtxv. Deux gazons.) Deux tetins. Ains du printemps.) Il se repent de l'avoir appelle mont, et dit qu'il le faut plustost appeller un rosier. Sage tu pris.) Jupiter amoureux d'Europe, fille du Roy Agenor, se changea en toreau pour la ravir. Voy Ovide en son troisiesme livre de la Métamorphose. Choses rondes.) Les formes rondes sont les plus parfaites selon les Mathématiques.
Quand au matin ma Déesse s'habille, D'un riche or crespe ombrageant ses talons, Et les filets de ses beaux cheveus blons En cent façons en-onde et entortille :
Je l'accompare à l'escumiere fille Oui or' pignant les siens brunement Ions, Or les frizant en mille crespillons, Nageoit à bord dedans une coquille.
De femme humaine encore ne sont pas Son ris, son front, ses gestes, ne ses pas, Ne de ses yeux l'une et l'autre estincelle.
Rocs, eaux, ne bois, ne logent point en eux Nymphe, qui ait si follastres cheveux, Ny l'œil si beau, ny la bouche si belle.
Quand au matin.) Quand il voit sa dame s 'habillant au matin, il la compare à Venus, lors qu'elle sortoit de la mer : et ce, par ce que tout ce qui est en elle, est divin, et ne tient rien d'humanité. D'un riche or crespe.) De ses cheveux. A l'escumiere fille.) A Venus. Hésiode raconte en la Théogonie, que Saturne fils du Ciel et de la Terre, par la suasion de sa mère, coupa les genitoires à son père, et les getta dans la mer : et que de l'escume qui sortit d'iceux, meslée avec l'eau de la mer, Venus fut engendrée : d'où est qu'on l'appelle à<ppo8tnr), c'est à dire escumiere : car àupo; signifie l'escume. Elle est nommée aussi '^/.ou ///,-,;, qui est à dire aimant les genitoires, parce que de l'escume d'iceux elle fut faite. Le premier lieu, où elle aborda, fut Cytheres, et de là en Cypre, d'où elle est nommée Cytherée, et Cyprienne.
A ceste cause les anciens avoient souvent coustume de la peindre, comme fraischement née de la mer, et nageante à bord dans une coquille : et nommoient ceste peinture, xJ-pv; xvaôuofAÉvT,. On dit qu'Alexandre le grand en fit faire un tableau par Apelle, prince de tous les peintres qui jamais furent : et que pour l'inciter à mieux faire, il luy en fit prendre le pourtrait sur une sienne garse belle à merveilles : laquelle il luy fit veoir toute nue : et depuis s'appercevant que le peintre contemplant ceste garse à son plaisir, en estoit devenu amoureux, luy en fit présent. Ainsi le raconte Pline. Sur ceste peinture ont esté faits beaucoup d'Epigrammes Grecs : desquels j'en ay mis icy un de Leonide, qui m'a semblé merveilleusement gentil. [ Ant. Pal., XVI, 182.]
Txv èx'j'JYO'jaav 'i%-y>- ïv. xôXituJV, ïxi i'f :-';-> zs [xopfX'jpooaav, sJ/.ï/r Kûrauv 0' t'v; 'AtoXXtjç, xâXXoç Vjlssujtxtov, où Ypar-rôv, à/.A ' ï[vl-y/rj't i£s{xâ£axo. Eu [xèv Y"P ôtxpai? yepalv £x6Xî6et xôjjtav, eu S' ô(XfA(XTa)v vaAYvo,- bcXâfiirei tcoOoç, •/.a' p.aÇoç, àx(xf(ç ôtYY£Xoç, xuôwviqi. aJTà S' 'A8âva xa: Aiô; TuveuvÉTii; œâffoutriv ■ ii Zeô, XenrôfieffOoc ttj xotaet.
Baif aussi à la fin de ses Amours [de Meliue] a touché ceste fable, disant,
O de l'escume la fille, Qui dessus une coquille A bord à Cytheres vins Pressurer ta tresse blonde Encores moite de l'onde, L'oignant de parfums divins.
Et Tibulle, [III, m, 34.] Et faveas concha, Cypria, vecta tua. En-onde.) Tourner et cresper en long comme ondes. Brunement Ions.) Venus est célébrée par les Grecs entre mille beautez, qu'elle a, de deux particulières, des yeux et des cheveux bruns. De femme humaine.) Telle
Ronsard. — Les Amours, t. I. 4
est la fin d'un Sonet Italien, fait par Messer Lelio Capilupi, [Rime di diversi I. (1545), 342.]
Di mortal donna non son l'auree e bionde Chiome di lei, ne 'l parlar dolce e 7 riso, L'habito, i passi, e le serene ciglia.
Selve ombrose, alti monti, e limpide onde Non celan Nympha di si chiaro viso, Ne di guancia si bianca, e si vermiglia.
Avec les lis les œillets mesliez N'égalent point le pourpre de sa face : Ny l'or filé ses cheveux ne surpasse, Ore tressez et ore desliez.
De ses couraux en voûte repliez Naist le doux ris qui mes soucis efface : Et à l'envy la terre où elle passe, Un pré de fleurs émaille sous ses picz.
D'ambre et de musq sa bouche est toute pleine. Que diray plus ? J'ay veu dedans la plaine, Quand l'air tonnant se crevoit en cent lieux,
Son front serein, qui des Dieux s'est fait maistre, De Jupiter rasséréner la dextre, Et tout le ciel obéir à ses yeux.
MURET
Avec les lis.) Il raconte les merveilleux effccts de la divine beauté de sa dame. Mesliez.) Meslez, mot Vandomois. Ny l'or file'.) Ainsi dit un Italien nommé Antonio Francesco Kinieri, [Rime di diversi. II (1547), 20 b.]
Polito or puro al Sol fiammeggia in vano Al par de be capegli, hor cinti, hor sciolti.
Un pré de fleurs.) Semblable est la fiction d'Hésiode [Th., 194.] parlant de Venus,
'Ex S' z(jrt a!8o£ï] /.aAr, 0£Ô; , àuç.-. 8s toitt) TTOffo-îv oiro paôtvoldiv às^exo.
[Ainsi Pétrarque. 133. 1. Corne 7 candido pié per l'herba fresca. 1604.]
Ores la crainte et ores l'espérance De tous costez se campent en mon cœur : Ny l'un ny l'autre au combat n'est vainqueur, Pareils en force et en persévérance.
Ores douteux, ores plein d'asseurance, Entre l'espoir, le soupçon et la peur, Pour estre en vain de moy-mesme trompeur, Au cœur captif je promets délivrance.
Verray-je point avant mourir le temps, Que je tondray la fleur de son printemps, Sous qui ma vie à l'ombrage demeure ?
Verray-je point qu'en ses bras enlassé, Recreu d'amour tout penthois et lassé, D'un beau trespas entre ses bras je meure ?
MURET
Ores la crainte.) Il dit que la peur et l'espérance se combattent perpétuellement dans son esprit. Apres il souhaite de jouyr un jour de sa dame, et de mourir entre ses bras. Que je tondray la fleur de son printemps.) Que je jouyray d'elle. La locution est prinse de Pindare aux Pythies [IX, 61] ôata, xXuxàv /£^pa oî TrpoffeveYXsTv, r\ p'a xaî èx A£/siov xEïpev \xt\vtfiiv. Tiotav. Penthois.) Perdant
haleine, haletant : mot de fauconnerie. D'un beau trespas.) Selon ce que dit Pétrarque,
Un bel niovir tutta la vita honora.
Et Virgile, [/En. II, 317]
Pulchrumqae mort succurrit in armis.
Et Tyrtaee, [Fragment 1 o dans Poetae lyrici graeci, rec. T. Bergk, vol. II, p. 13.]
Teôvàfzevai yàp xaXôv b-\ ïtoo^â^oiai TOffovca 'oLwoa ' àyaOôv.
Telle mort se souhaitoit Ovide, disant, [Am. II, x,
/42 mi/ii contingat Veneris languescere motu,
Citm moriar, médium solvar et inter opus. Atque aliquis, nostro lachrymans in funere, dicat,
Conveniens vitae mors fuit ista tuae.
Et en un autre lieu, [A m. II, x, 30]
Di faciant, lethi causa sit ista mei.
Je voudrois estre Ixion et Tantale, Dessus la roue, et dans les eaux là bas : Et nud à nud presser entre mes bras Ceste beauté qui les anges égale.
S'ainsin estoit, toute peine fatale Me seroit douce, et ne me chaudroit pas, Non d'un vautour fussay-je le repas, Non, qui le roc remonte et redevale.
Voir ou toucher le rond de son tetin l'oiirroit changer mon amoureux destin Aux ma j estez des Princes de l'Asie :
Un demy-dieu me feroit son baiser, Et dans son sein mon feu desembraser, Un de ces Dieux qui mangent l'Ambrosie.
MURET
Je voudrois estre.) Il dit qu'il seroit content d'endurer les plus grief ves peines, que les Poètes disent estre aux enfers, à telle condition qu'il peust quelquefois jouyr de sa dame : Par ce que le seul attouchement du tetin le feroit aussi heureux qu'un Prince : le baiser le feroit demy dieu : et le dernier poinct, le feroit aussi heureux que les dieux mesmes. Ixion.) Ixion, comme raconte Didyme sur le vingt uniesme de l'Odyssée, fut fils à Jupiter. Les interprètes de Pindare disent, qu'il espousa une nommée Die, de laquelle le père eut à nom Deionée. Or la coustume estoit anciennement, que les nouveaux mariez faisoient de beaux presens à ceux, desquels ils espousoient les filles. Ixion, qui estoit de meschante nature, pria son beau père de venir banqueter en sa maison, et là, suyvant la coustume, recevoir les presens. Ce pendant il fit un grand creux à l'entrée du lieu où se devoit faire le festin, et l'ayant remply de charbons ardans, et couvert quelque peu par le dessus, fit malicieusement tomber ce pauvre homme là dedans, et y mourir misérablement. L'horreur de ce crime mit Ixion en si grande haine et des dieux et des hommes, que par un long temps il erroit çà et là vagabond, ne trouvant personne, qui le voulust recevoir. En fin Jupiter ayant pitié de luy, le purgea de ce forfait, et le fit venir au ciel : mesme luy porta bien tant de faveur, qu'il le faisoit ordinairement boire et manger à sa table. Pour cela toutesfois sa malice ne fut aucunement corrigée. Ains un jour entre autres, s'estant bien enyvré de Nectar, et soulé d'Ambrosie, il fut bien si présomptueux que de s'adresser à Junon, et luy tenir propos deshonnestes : voire jusqu'à la presser de son honneur. Elle grandement courroucée, en fit le rapport à Jupiter, qui pour le
commencement eut soupçon que sa femme eust controuvé cela, à cause de la haine qu'elle portoit à tous ceux qu'il avoit engendrez d'autre que d'elle. Parquoy, voulut par certaine expérience en sçavoir la vérité. Si print une nuée, de laquelle il fit une image moult ressemblante à Junon, et la mit en la chambre où Ixion souloit se retirer. Lequel pensant au vray de ceste image, que ce fust Junon, accomplit son desordonné vouloir avec elle : et dit-on que de là nasquirent les Centaures, qui furent à demy hommes, à demy chevaux. A ceste cause Jupiter, ne le pouvant faire mourir (parce qu'il avoit mangé de l'Ambrosie) l'envoya tout vif aux enfers, et le fit par les mains, et par les pies attacher à une roué, qui tourne perpétuellement, où il est encor' criant aux hommes, qu'ils apprennent par son exemple, à ne rendre pas mal pour bien, ains à rendre la pareille à ceux qui leur ont fait plaisir. Voy Didyme tout à la fin du vingt-uniesme de l'Odyssée, et Pindare en l'Ode seconde des Pythies. Et Tantale.) On raconte diverses choses de Tantale. Les uns disent qu'il fut admis au banquet des dieux, et qu'il desroba du Nectar, et de l'Ambrosie, pour en donner aux hommes qui avoient coustume de banqueter avec luy. Cela raconte Pindare aux Olympies. Les autres, comme Euripide, qu'il révéla les secrets des dieux aux hommes. D'autres encor, comme un des interprètes de Pindare, qu'on luy avoit donné en garde un chien, qui estoit commis à la garde du temple de Jupiter en Candie, et en avoit esté desrobé, et que quand Jupiter l'envoya quérir par Mercure, il luy dist, qu'il ne l'avoit pas. On dit aussi, que voulant festoyer les dieux, il detrencha par pièces un sien fils nommé Pelops, et l'ayant fait cuire, leur en voulut faire manger. Aussi grande est la variété des sentences, quant à la peine qu'il souffre. Les uns disent que Jupiter l'accable d'une montaigne nommée Sipyie. Les autres, qu'il est aux enfers pendu en l'aer, ayant une grosse pierre sur sa teste, tousjours comme preste à cheoir : et que par ainsi il est tourmenté par une continuelle crainte. Les autres, desquels l'opinion est fondée sur l'authorité d'Homère dans l'onziesmc
de l'Odyssée, et de tous plus communément receuë, disent qu'il est dans l'eau jusques au menton, et dès qu'il se veut baisser, pour estancher sa soif, l'eau s'enfuit si bien, qu'il n'en sçauroit prendre une goûte. Disent davantage, qu'il est entouré de beaux arbres, comme pommiers, poiriers, grenadiers, et tels autres, qui luy apportent le fruict tout auprès les mains, et quand il en cuide prendre, les arbres se haussent soudain, tellement qu'il n'y peut atteindre. S'ainsin estoit.) Si ainsi estoit ; ainsin pour Ainsi, à cause de la voyelle qui s'ensuit : à la manière des Grecs, qui disent è<rulv pour èorl, et rXaûxoç ï-v/r.zw à[rj|i.ova |3eXXepocp6vT7)V, pour I'tixte, et ainsi des autres. Non d'un vautour fussay-je le repas.) Non, quand bien un vautour se devroit repaistre de moy, comme on dit, qu'il fait de Titye : duquel les Poètes disent, que pour avoir voulu forcer Latone, il fut tué à coups de sagettes par Apollon et Diane : et après, aux enfers estendu de son long : et dit-on, qu'il couvre de son corps quatre arpents et demy de terre : là où deux vautours (les autres n'en mettent qu'un) luy rongent perpétuellement le foye. Homère en fait mention dans l'unziesme de l'Odyssée, Pindare aux Pythies, Virgile au sixiesme, et plusieurs autres. Non, qui le roc remonte et redevale.) C'est à dire, non, fussay je celuy, qui remonte et redevale le roc. Ceste manière de parler n'est pas encore usitée entre les François : mais elle est divinement bonne toutesfois, et poétique autant qu'il est possible. Non, qui le roc.) Il entend Sisyphe, lequel Homère dit avoir esté le plus fin homme de tous ceux qui jamais furent. Estant près de sa mort, il donna charge à sa femme, qu'elle ne le fist point ensevelir. Apres estre arrivé aux enfers, il se vint plaindre à Pluton, disant que sa femme ne tenoit conte de mettre son corps en terre : et fit tant par ses paroles, que Pluton luy donna congé de sortir et revenir encor' au monde, pour tancer et punir sa femme de ceste négligence. Depuis qu'il fut une fois sorty, il n'y vouloit plus retourner, jusqu'à ce que Mercure vint qui l'y ramena par force. Pour punition de ceste tromperie, il fut condamné
à porter une grosse pierre au plus haut d'une montaigne* Mais lors qu'il est presque parvenu au sommet, la pierre retombe en bas : tellement que par ce moyen sa peine est infinie. Ainsi le recite Demetrie sur les Olympies de Pindare. Le commentaire sur le sixiesme de l'Iliade le recite encor autrement : mais je n'auroy jamais fait, si je voulois tout poursuyvre. Aux majestez des Princes de l'Asie.) Qui est le plus fertile, et le plus riche pays du inonde. Ainsi Horace voulant dire, qu'il avoit esté quelquefois fort heureux, dit, [Od. III, 9, 4] qu'il a esté plus heureux que le Roy des Perses,
Persarum vigui rege beatior.
Un demy-dieu me feroit son baiser.) Ceste fin est prinse d'un Epigramme Grec de Rufin. [Ant. Pal. V, 94-]
"OjJ.fJ.aT' è/ï'.; "Ilpr,;, MeXÎtt) , ~x; j(eïpa; WO^vt,;, xoù; i^aÇo'j; llacptr^, -y. as'joà ttjç 0:ti8oç.
E'Jôa([juov ô (3X^t:<ov ae • Tptjr'X^io^ oartç àxouei • r, atOcO; cT 6 cptXtov • àOàvaTo; ô' 0 ya;juov.
L'Epigramme entier a esté tourné par Baif au premier livre de ses Amours.
Amour me tue, et si je ne veux dire Le plaisant mal que ce m'est de mourir, Tant j'ay grand peur qu'on vueille secourir Ce doux torment pour lequel je souspire.
Il est. bien vray que ma langueur désire Qu'avec le temps je me puisse guérir : Mais je ne veux ma dame requérir Pour ma santé, tant me plaist mon martyre.
Tais-toy langueur, je sen venir le jour, Que ma maistresse après si long séjour, Voyant le mal que son orgueil me donne,
A la douceur la rigueur fera lieu, En imitant la nature de Dieu, Qui nous chastie, et puis il nous pardonne.
MURET
Amour me tue.) Il reçoit tant de mal en aimant, qu'il en meurt : et prend toutefois tant de plaisir en son torment, qu'il ne veut point demander secours, ains attendre, qu'à la fin sa dame de son bon gré le recompense.
Je veux mourir pour tes beautez, Maistresse, Pour ce bel œil, qui me prit à son hain, Pour ce doux ris, pour ce baiser tout plein D'ambre et de musq, baiser d'une Déesse.
Je veux mourir pour ceste blonde tresse, Pour l'embompoinct de ce trop chaste sein, Pour la rigueur de ceste douce main, Qui tout d'un coup me guérit et me blesse.
Je veux mourir pour le brun de ce teint, Pour ceste voix, dont le beau chant m'estraint Si fort le cœur, que seul il en dispose.
Je veux mourir es amoureux combas, Soûlant l'amour, qu'au sang je porte enclose, Toute une nuit au milieu de tes bras.
MURET Je veux mourir.) I dit, qu'il est content de mourir
pour les beautez et bonnes grâces de sa dame, lesquelles il poursuit particulièrement. Riais que sur tout il souhaite de mourir, com bâtant per à per, en camp clos, avec elle. Qui tout d'un coup me guérit et nie blesse.) Ceste figure s'appelle en Grec 8*tepov Trpocrcepov. Il y a une allusion à une fable d'Achille, laquelle je raconteray ailleurs plus commodément [CXLII]. Pour le brun de ce teint.) Pour ce teint brun, locution Grecque. — [Ainsi Pétrarque. 131. 1. Una man sola mi, risana, e punge, 1604.]
Dame, depuis que la première flèche De ton bel œil m'avança la douleur, Et que sa blanche et sa noire couleur Forçant ma force, au cœur me firent brèche :
Je sens en l'ame une éternelle mèche Tousjours flambante au milieu de mon cœur, Phare amoureux, qui guide ma langueur Par un beau feu qui tout le corps me sèche.
Ny nuit ne jour je ne fay que songer, Limer mon cœur, le mordre, et le ronger, Priant Amour qu'il me tranche la vie.
Mais luy qui rit du tourment qui me poinct, Plus je l'appelle et plus je le convie, Plus fait le sourd et ne me respond point.
MURET
Dame depuis.) Tout ce Sonet est assez facile de soy. Phare.) C'estoit une tour à l'une des emboucheures du Nil, près d'Alexandrie, où de nuict luisoit un flambeau pour guider les mariniers au port : duquel flambeau l'isle et la tour ont pris le nom. "tap-jveiv, c'est donner lumière.
Ny de son chef le trésor crespelu, Ny de son ris l'une et l'autre fossette, Ny le reply de sa gorge grassette, Ny son menton rondement fosselu,
Ny son bel œil que les miens ont voulu Choisir pour prince à mon ame sugette, Ny son beau sein, dont l'Archerot me gette Le plus agu de son trait esmoulu,
Ny de son corps les milliers de charités, Ny ses beautez en mille cœurs escrites, N'ont asservy ma libre affection.
Seul son esprit, où tout le ciel abonde, Seule sa douce et sa grave faconde Me font mourir pour leur perfection.
MURET
Ny de son chef.) Il dit qu'il n'a point esté asservi par les beautez corporelles de sa dame, ains seulement par le bon esprit, et par l'éloquence qui est en elle. Le trésor crespelu.) Le poil mignonnement frisé. L'une et l'autre fossette.) C'est une chose bien séante aux damoiselles, lors qu'elles mignardent leurs ris, de faire deux petites fosselettes aux deux costez de la bouche. Ovide homme bien entendu en telles affaires, le commande. [Ars amat. III, 283.]
Sint modici rictus, parvaeque utrinque lacunae, Et summos dentés ima labella te gant.
L'Archerot.) Amour. De charités.) De grâces.
6o I. LIVRE DES AMOURS
Amour, Amour, que ma maistresse est belle ! Soit que j'admire ou ses yeux, mes seigneurs, Ou de son front la grâce et les honneurs, Ou le vermeil de sa lèvre jumelle.
Amour, Amour, que ma dame est cruelle ! Soit qu'un desdain rengrege mes douleurs, Soit qu'un despit face naistre mes pleurs, Soit qu'un refus mes playes renouvelle.
Ainsi le miel de sa douce beauté Nourrit mon cœur : ainsi sa cruauté D'un fiel amer aigrist toute ma vie :
Ainsi repeu d'un si divers repas, Ores je vy, ores je ne vy pas, Egal au sort des frères d'Oebalie.
MURET
Amour, Amour.) Il s'esmerveillc de deux choses en sa dame : c'est à sçavoir, de la beauté, et de la cruauté, disant que ceste là le fait vivre, ceste-cy le fait mourir. Egal au sort des frères d'Oebalie.) Estant égal à Castor et à Pollux, qui vivent par ranc. Ces deux furent fils à Lede : mais Pollux fut conceu de la semence de Jupiter : Castor, de celle de Tyndarée. Par ainsi Pollux estoit immortel : Castor mortel. Avint que Castor fut tué par Meleagre, ou, comme les autres disent, par Polynice: Pollux fut de telle amour vers son frère, qu'il pria Jupiter luy permettre de partir son immortalité avecques luy. Ce qui luy fut accordé, tellement qu'ils vivent et sont au ciel par ranc l'un après l'autre. Homère, [Od. XI, 298.]
Kat At^8t)v eTSov , tt,v TuvSapéou itapâxoitiv, y; p' 6tco TuvSapéqj xpaTSpôcpoove yeivaxo iraïôe, KoKrcopà 8' iiriroSafJLOV xa? Tcùij àyxOov QoXuSeûxea, ■coûç K|x<p<i) Ça>où<; v.ï-.i/i\ ooatÇoos 27a " o" xai vép8ev*Y^Ç ~'-,,JLT,v rcpoç Ztvô; È'/ovreç aXXore [xsv Çciioua' bTspTjH6DOi, aXXoxs S' a^Tï xeâvâaiv ■ ti{XT,v 8e XsXÔY^aaiv "77. Beoïaiv.
Oebalie est un pays de Grèce, autrement dit Laconie.
Cent fois le jour, esbay je repense, Que c'est qu'Amour, quelle humeur l'entretient, Quel est son arc, et quelle place il tient Dedans nos cœurs, et quelle est son essence.
Je cognoy bien des astres la puissance, Je sçay comment la mer fuit et revient, Comme en son tout le monde se contient : De luy sans plus me fuit la cognoissance.
Je suis certain qu'il est un puissant Dieu, Et que, mobile, ores il prend son lieu Dedans mon cœur, et ores dans mes veines :
Que de nature il ne fait jamais bien, Qu'il porte un fruict dont le goust ne vault rien. Et duquel l'arbre est tout chargé de peines.
MURET
Cent fois le jour.) Il dit, qu'il ne peut aucunement comprendre la nature et l'essence d'Amour : mais que quant à la puissance d'iceluy, il l'expérimente assez en soy. — [Voy Pétrarque. Son. 141. 1. 1604.]
Mille vrayment, et mille voudroyent bien, Et mille encor, ma guerrière Cassandre, Qu'en te laissant, je me voulusse rendre Franc de ton reth, pour vivre en leur lien.
Las ! mais mon cœur, ainçois qui n'est plus mien, En autre part ne sçauroit plus entendre. Tu es sa dame, et mieux voudroit attendre Dix mille morts, qu'il fust autre que tien.
Tant que la rose en l'espine naistra, Tant que le trèfle au rivage croistra, Tant que les Cerfs aimeront les ramées.
Et tant qu'Amour se nourrira de pleurs, Tousj ours au cœur ton nom, et tes valeurs, Et tes beautez me seront imprimées.
MURET
Mille vrayment.) Il n'y a rien en ce Sonet, qui ne soit aisé de soy.
LU
Avant qu'Amour, du Chaos ocieux Ouvrist le sein, qui couvoit la lumière, Avec la terre, avec l'onde première, Sans art, sans forme, estoyent brouillez les deux.
Ainsi mon tout erroit sedicieux Dans le giron de ma lourde matière, Sans art, sans forme et sans figure entière, Alors qu'Amour le perça de ses yeux.
Luy seul rendit mon essence parfaite.
Ronde par luy ma qualité s'est faite : Il me donna la vie et le pouvoir,
Il anima mes pensers de sa flame, Et de son branle en ordre fit mouvoir Les pas suivis du globe de mon ame.
MURET
Avant qu'Amour.) Les Poètes, comme Orphée, Hésiode, Ovide et autres disent, que devant que le ciel, le feu, l'aer, l'eau, et la terre fussent faits, les semences et les formes de toutes ces choses là estoyent meslées, et confondues en une lourde, obscure, pesante, et immobile masse, qu'ils nomment Chaos.
De ceste masse, ainsi que dit Orphée, Amour sortit le premier, lequel par après sépara les parties du Chaos, assignant à chacune d'icelles son lieu propre, et donnant à chacune chose sa forme. Ainsi dit nostre Auteur, que son esprit es toit morne et assoupi dans son corps, sans forme et sans mouvement aucun, au paravant qu'il fut amoureux : Et que ce fut Amour, qui premier demesla ceste confusion, et qui luy donna vie, et mouvement. Ce qu'il dit icy de l'Amour, quant à la séparation des parties du Chaos, il le dit en un autre lieu, de la Paix : parce qu'Amour, Paix, et Amitié, se prennent quelquefois l'un pour l'autre. D'où est que Cyre Théodore en un Dialogue Grec nommé l'Amitié bannie, dit de l'Amitié, cela mesme que nous disons icy de l'Amour. Du Chaos.) Chaos en Grec signifie confusion. Ocieux.) Il prend Ocieux pour ce que les Latins disent, Iners. Ovide [Met. I, 8.]
Nec quicquam, nisi pondus iners, congestaque eodem, Non bene junctarum discordia semina rerum.
Qui couvoit la lumière.) Qui tenoit la lumière enclose. Ainsi mon tout.) C'est à dire, toutes les parties de mon esprit estoient meslées et confondues. Dans le giron de
ma lourde matière.) Dans mon corps. Et de son branle en ordre fit mouvoir Les pas suivis du globe, de mon ame.) C'est à dire, et donna le premier mouvement à mon ame. On pourroit icy disputer, si l'ame a mouvement ou non, et si elle en a, quel il est. Car Platon tient, que l'ame est principe de mouvement, et qu'elle mesmes est un mouvement perpétuel. Aristote confesse bien, qu'aux choses animées elle est principe de mouvement, mais que toutefois elle ne se meut aucunement de soy mesmes, ains seulement par accident, et avecques le corps, comme le nautonnier avecques la navire. Quelques hommes de sçavoir s'efforcent les accorder, disans le mot de mouvement se prendre autrement en l'un, et autrement en l'autre. Mais nous remettrons ces disputes au temps que nous aurons suffisant loisir pour parachever le livre des discours Philosophiques en langue vulgaire, ja par nous commencé. Maintenant revenons à nostre Autheur. Il dit Le globe de son ame. Parce que combien que l'ame estant incorporelle, ne peut avoir figure, ne ronde, ne quarrée, ny autre : si est-ce toutefois, qu'elle a affinité avecques le rond. Car le mouvement du rond se retourne en soy-mesme : et si fait aussi le mouvement de l'ame, si mouvement le faut appeller. Pour entendre cecy, considérons, que l'œil void bien toutes autres choses, mais il ne peut pas voir soy-mesme. Par ainsi son mouvement, c'est à dire, son action, ne retourne pas en soy, ains s'estend seulement aux autres choses. Mais l'ame non seulement peut entendre la nature des autres choses, ains aussi sa nature mcsme : qui est un grand argument pour l'immortalité. De là est, que sainct Denys au premier livre Des noms divins, dit le mouvement de l'ame estre circulier. Nostre Auteur dit, Les pas suivis. Pour ce qu'au mouvement d'un rond, toutes les parties s'entresuivent, comme tresbien demonstre Aristote au livre des questions Mechaniques, qui à ceste cause dit le cercle estre principe des merveilles. Ce Sonet précèdent ne se doit proprement appeller Sonet, mais un Lay. L'Auteur appelle les Sonets, qui ont plus de quatorze lignes, Lais, ou Virelais, vieux mots François.