‹ Œuvres complètes. Texte de 1578 publié avec compléments, tables et glossaireChapitre 50 sur 68 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

J'ay veu tomber (ô prompte inimitié) En sa verdeur mon espérance à terre, Non de rocher, mais tendre comme verre, Et mes désirs rompre par la moitié.

Dame où le ciel logea mon amitié, Et dont la main toute ma vie enserre, Pour un flateur tu me fais trop de guerre, Privant mon cœur de ta douce pitié.

Or s'il te plaist, fay moy languir en peine : Tant que la mort me dénerve et déveine, Je seray tien. Et plus-tost le Chaos

Se troublera de sa noise ancienne, Qu'autre beauté, qu'autre amour que la tienne, Sous autre joug me captive le dos.

MURET

J'ay veu tomber.) Il se plaint, que pour un faux rapport, sa dame estoit courroucée contre lu y, l'asseurant toutefois que quelque torment qu'elle luy sçache donner, il n'aimera jamais autre qu'elle. Le commencement est pris de la fin d'un Sonet de Pétrarque, qui est telle,

[Amor, Fortuna, e la mia mente schiva]

Lasso, non di diamante, ma d'un vetro Veggio di man cadevmi ogni speranza, Et tutt'i miei pensier romper nel mezzo.

Dénerve et déveine.) Mots faits à l'imitation de Pétrarque. [Son. 161. 1. 1604.]

Ronsard. •— Les Amours, t. I. 5

O doux parler, dont l'apast doucereux Nourrit tousjours la faim de ma mémoire : O front, d'Amour le Trofée et la gloire, O doux souris, O baisers savoureux :

O cheveux d'or, O coutaux plantureux De liz, d'oeillets, de porfyre, et d'ivoyre : O feux jumeaux, dont le ciel me fit boire A si longs traits le venin amoureux :

O vermeillons, O perlettes encloses, O diamans, O liz pourprez de roses, O chant qui peut émouvoir un Lion,

Et dont l'accent nos âmes vient espoindre : O corps parfait, de tes beautez la moindre Mérite seule un siège d'Ilion.

MURET

O doux parler.) Le Poëte absent de sa dame, remémore particulièrement aucunes de ses beautez, et souhaite les revoir. L'apast doucereux.) Il dit nourrir la faim de sa mémoire par l'apast douceureux du doux parler de sa dame : C'est à dire, qu'il paist son esprit de la souvenance du parler d'icelle. Trofée.) Ainsi disoit on anciennement, quand on avoit revestu quelque arbre ébranché, des despouilles de l'ennemy, pour monument de victoire. Et se dit en Grec xpô-jraiov, parce qu'on avoit de coustume de le dresser pour avoir tourné l'ennemy, lors qu'il se mettoit en fuite, qu'ils appelloient xporn^v. Coutaux plantureux.) Le sein abondant en ces couleurs, qu'il représente par les lis, œillets, porfyre, et ivoire. Feux jumeaux.) Les yeux par lesquels il dit à longs traits avoir beu le venin amoureux : ce qui se fait, parce que

les rayons des yeux de la dame sont comme voituriers de son esprit, et par la rencontre qu'ils font avecques les rayons de l'amant, se meslant parmy eux, se conduisent à son cœur, et de leur esprit estrangé empoisonnent l'esprit de celuy qui est outré. Apulée fait tresbien à ce propos, disant, Isti oculi tui per meos oculos ad intima delapsi praecordia, acerrimum meis medullis commovent incendium. Le ciel.) Selon les Astrologues, qui disent les corps inférieurs estre gouvernez par les célestes. Boire.) Telle manière de parler est en l'Epigramme en Grec, [Anthol. Pal. V, 226.]

'OcpOaXuol, téo uiypi; à'yjaacTS vÉ/Tap 'EpaJxojv , xâXXeoç àxp^xou Çcopoitctai Opa^És;; ;

Vermillons.) Les lèvres. Perlettes, Diamans.) Les dents. Lis pourprez de roses.) Blanches et vermeilles joues.

Verray-je point la saison qui m'apporte Ou trêve, ou paix, ou la vie, ou la mort, Pour edenter le soucy qui me mort Le cœur rongé d'une lime si forte ?

Verray-je point que ma Naïade sorte D'entre les flots, pour m'enseigner le port ? Viendray-je point, ainsi qu'Ulysse, à bord, Ayant au flanc son linge pour escorte ?

Verray-je point, que ces astres jumeaux, En ma faveur, encore par les eaux Montrent leur flame à ma Carène lasse ?

Verray-je point tant de vents s'accorder, Et calmement mon navire aborder, Comme il souloit, au havre de sa grâce ?

MURET

Verray-je point.) Ce Sonet tend au mesme argument que le précèdent, quant à l'absence de sa dame : mais il le diversifie d'une passion plus grande, accompaignée de la comparaison de soy à Ulysse, de sa dame à Leucothée, de qui nous dirons la fable. Edenter.) Oster la dent au soucy. Naiade.) Il appelle Cassandre Naiade, la comparant à Leucothée, Nymphe de mer, dite autrement Inon, fille de Cadme : laquelle par Junon poussée en fureur, parce qu'elle tenoit la main aux honneurs divins, qu'on donnoit à Bacchus, tenant entre ses bras un sien petit fils, qui avoit nom Melicerte, s'eslança de la pointe d'une roche en la mer : et là tous deux furent, à la requeste de leur ayeule Venus, receuz par Neptune entre les Dieux marins, le nom de Melicerte changé en Palemon, et celuy d'Inon en Leucothée. Ovide au quatriesme des Métamorphoses. Ceste Déesse, comme une tormente eut surpris Ulysse, au partir de l'Isle de Calypson, dans le vaisseau qu'il avoit luy-mesme charpenté de sa main, s'apparut à luy : et luy donnant un couvrechef, l'advertit, qu'il s'en couvrist l'estomach, et couvert en la sorte se gettaTst] dans les flots, et qu'ayant pris terre, il le luy regettast dans la mer. Ce qu'Ulysse pressé des vagues fit finablement, et par le moyen du linge, vint à bord. Le conte en est au cinquiesme de l'Odyssée. Escorte.) Guide, conduite. Astres jumeaux.) Les yeux. Il continue la métaphore de la mer. Carène.) La panse du navire. Partie pour le tout. Calmement.) Paisiblement, mot de marine. Havre.) Port.

Quel sort malin, quel astre me fit estre Jeune si fol, et de malheur si plein ? Quel destin lit, que tousjours je me plain De la rigueur d'un trop rigoureux maistre J.

Quelle des Sœurs à l'heure de mon estre Noircit le fil de mon sort inhumain ?

Et quel Daimon d'une senestre main Berça mon corps quand le ciel me fit naistre ?

Heureux les corps dont la terre a les os ! Bien-heureux ceux, que la nuit du Chaos Presse au giron de sa masse brutale !

Sans sentiment leur repos est heureux : Que suis- je, las ! moy chetif amoureux, Pour trop sentir, qu'un Sisyphe ou Tantale ?

MURET

Quel sort malin.) Il se plaint de sa condition, laquelle il dit estre si misérable, que les morts sont heureux au pris de luy. Quel sort malin.) Il met différence entre la fortune, et l'influxion des astres, comme quelques uns des Philosophes ont fait. Quel astre.) Selon l'opinion des Mathématiciens, qui disent l'heur et le malheur des hommes dépendre de l'influence des astres. Quel destin.) Selon les Stoiques, qui disent toutes choses estre gouvernées par le destin. D'un trop rigoureux maistre.) D'Amour. Quelle des Sœurs.) Des trois Parques filles de la nuict, par lesquelles la vie des hommes est filée, selon les Poètes. Et quel Daimon.) Daimons, en nostre religion, sont appeliez bons ou mauvais anges. La nuict du Chaos.) L'obscurité. Au giron de sa masse brutale.) Dans la terre. Qu'un Sisyphe ou Tantale.) J'en ay desja parlé ailleurs [XLIIII].

Divin Bellay, dont les nombreuses lois Par un[e] ardeur du peuple séparée,

Ont revestu l'enfant de Cytherée

D'arcs, de flambeaux, de traits, et de carquois

Si le doux feu, dont, jeune, tu ardois, Enflambe encor' ta poitrine sacrée Si ton oreille encore se recrée, U'ouyr les plaints des amoureuses vois :

Oy ton Ronsard, qui sanglotte et lamente, Pâle de peur pendu sur la tourmente, Croizant en vain ses mains devers les cieux,

En fraile nef, sans voile ne sans rame, Et loin du bord, où pour astre sa dame Le conduisoit du Fare de ses yeux.

MURET

Divin Bellay.) Il escrit ce Sonet à Joachim du Bellay Angevin, excellent Poëte François, comme ses œuvres de long temps semées par toute la France contraignent les envieux mesmes à le confesser : et le prie d'ouyr les complaintes qu'il fait, pour estre absent de sa dame, sans grande espérance de la revoir. Un presque semblable Sonet luy avoit escrit du Bellay, dans son Olive, lequel m'a semblé bon de mettre icy,

Divin lions ard, qui de l'arc à sept cordes Tiras premier au but de la mémoire Les traits œlez de la Françoise gloire, Que sur ton luth hautement tu accordes :

Fameux harpeur, et prince de nos Odes, Laisse ton Loir hautain de ta victoire, lit vien sonner au rivage de Loire De tes chansons les plus nouvelles modes.

Enfonce l'arc du vieil The bain archer, Où nul que toy ne sceut onc encocher Des doctes Sœurs les sagettcs divines.

Porte pour moy, parmy le ciel des Gaules Le sainct honneur des Nymphes Angevines, Trop pesant faix pour mes foibles espaules.

Dont.) Duquel. Ainsi quelquefois prennent les Latins, Unde. Virg. Genus unde Latinum. Les nombreuses loix.) Les carmes, vôfioi, s'appelloient anciennement chansons : comme en Aristophane, [ Eq., 9.]

çuvauX-av xXaûcrwfjtev 'OÀjjjltto'j voaov.

Depuis les loix furent appellées vôfiot : parce qu'on les faisoit en vers, afin que le peuple les chantast, et par tel moyen les retint plus aisément en mémoire. L'enfant de Cytherée.) Amour. Croizant en vain.) Il exprime le geste de ceux qui sont réduits à desespoir.

Quand le Soleil à chef renversé plonge Son char doré dans le sein du vieillard, Et que la nuit un bandeau sommeillard Des deux costez de l'Horizon alonge :

Amour adonc qui sape, mine et ronge De ma raison le chancellant rempart, Comme un guerrier en diligence part, Armant son camp des ombres et du songe.

Lors ma raison, et lors ce dieu cruel, Seul per à per d'un choc continuel Vont redoublant mille escarmouches fortes :

Si bien qu'Amour ne seroit le vainqueur Sans mes pensers, qui luy ouvrent les portes, Par la traison que me brasse mon cœur.

MURET

Quand le soleil.) Il veut représenter les discours qu'il fait la nuict, pensant à sa dame. Pour ce faire avec plus de grâce, il fait comme deux capitaines, Amour et Raison. Le camp d'Amour est armé des ténèbres de la nuict, et du songe. Raison a pour sa défense, le cœur, et les pensers. Il dit donc que par nuict, Amour vient donner des escarmouches à Raison : et qu'ils se combattent long temps ensemble. Mais que son cœur et ses pensers qui luy sont traistres, ouvrent les portes à l'Amour, qui par ce moyen, en fin demeure vainqueur sur la Raison. Quand le soleil.) Description de la nuict. Plonge son char.) Les Poètes disent que le Soleil se plonge au soir dans l'Océan, et en sort au matin. Dans le sein du vieillard.) Dans le sein de Neptune, dans la mer. Il appelle Neptune vieillard, à cause de l'escume de la mer, qui est semblable à poil blanc. Ou plustost, parce que beaucoup d'anciens, comme Thaïes le Milesien, ont dit l'eau estre principe de toutes choses. Pour laquelle cause Pindare a dit, rien n'estre meilleur que l'eau Apifftov p.sv »-)o. Homère semble avoir touché cestc opinion, disant [77. XIV, 201]

'Qxeavôç zi 0eS>v y^v£7'-v "/-a>- pQTÉpa Brfiûv

et en un autre lieu [II. XIV. 246]

' ûxeavov ottieo véveffiç rcàv'ueffffi ~.i~-r/.-'x\.

Et que la nuict.) Il feint que la nuict estend un bandeau, duquel elle clost les yeux aux hommes, et les endort. De l'Horizon.) En quelque lieu que nous soyons au descouvert, il semble que nous voyons comme un cercle, qui de tous costez arreste et achevé notre veuë. Tels cercles sont nommez en Grec Horizons. Ciceron [Divin. II, 44], Orbes qui coelum quasi médium dividunt, et aspectum nostrum defmiunt, qui à Graecis ôplÇovxeç nominan-

tur : à nobis, Finientes vectissimè vocari possunt. Procle en la Sphère, 'OptÇcov ècn xuxXoç ô 8iop(£cov ôijùv -ô, ts cpavepôv , xat xo àçpavs; \xipoç zo'J xo<T|j.ou. Sape, mine.) Saper et miner est presque tout un. Par la traison.) Traison icy n'a que deux syllabes. Ceste figure se nomme en Grec xpôcffiç, ou Tjvs/.cpwv^-n;.

Comme un Chevreuil, quand le printemps détruit Du froid hyver la poignante gelée, Pour mieux broutter la fueille emmielée, Hors de son bois avec l'Aube s'enfuit :

Et seul, et seur, loin de chiens et de bruit, Or' sur un mont, or' dans une valée, Or' près d'une onde à l'escart recelée, Libre, folastre où son pie le conduit :

De rets ne d'arc sa liberté n'a crainte Sinon alors que sa vie est attainte D'un trait meurtrier empourpré de son sang.

Ainsi j'alloy sans espoir de dommage, Le jour qu'un œil sur l'Avril de mon aage Tira d'un coup mille traits en mon flanc.

MURET

Comme un chevreuil.) Ce Sonet est aisé de soy. Il est prins de Bembo, qui escrit ainsi :

Si corne suol, poi che'l verno aspro e rio Parte, e da loco a le stagion migliori, Uscir col giorno la cervetta fuori Del suo dolce boschetto almo natio :

Et hor super un colle, hor longo un rio, Lontana de le case, e da pastori

Gir secura pascendo herbetta e ftori Ovunqae piu la porta il suo desio :

Ne terne di saetta, o d'altro inganno, Se non quand' ella c colla in mezzo il fianco Da buon acier, che di nascosto scochi.

Cosi senza lemer futur o affanno Moss'io Donna quel di, che bei vostr' occhi M'enipiagar lasso tutto 'l lato manco.

Ny voir flamber au point du jour les roses, Ny liz plantez sus le bord d'un ruisseau, Ny son de luth, ny ramage d'oyseau, Ny dedans l'or les gemmes bien encloses,

Ny des Zephirs les gorgettes décloses, Ny sur la mer le ronfler d'un vaisseau, Ny bal de Nymphe au gazouillis de l'eau, Ny voir fleurir au printemps toutes choses,

Ny camp armé de lances hérissé, Ny antre verd de mousse tapissé, Ny des forests les cymes qui se pressent,

Ny des rochers le silence sacré, Tant de plaisirs ne me donnent qu'un Pré, Où sans espoir mes espérances paissent.

Ny voir flamber.) Il dit, qu'il n'y a chose en ce monde qui luy donne tant de plaisir, qu'un Pré. [La plus grande partie de ce Sonnet est tiré de Pétrarque. 44. 2. 1604.] Les gemmes.) Les pierres précieuses. Des Zephirs.) Des petits ventelets, qui soufflent au printemps. Au gazouillis.) Au bruit.

Dedans un pré je vis une Naiade, Qui comme fleur marchoit dessus les fleurs, Et mignottoit un bouquet de couleurs, Echevelée en simple verdugade.

De son regard ma raison fut malade, Mon front pensif, mes yeux chargez de pleurs, Mon cœur perclus : tel amas de douleurs En ma franchise imprima son œillade.

Là je senty dedans mes yeux voiler Un dous venin, subtil à s'escouler Au fond de l'ame, où le mal est extresme :

Puis comme un liz de la gresle froissé Languist à bas, j'eu le cœur abaissé, Et dans mon feu je m'immolay moy-mesme.

MURET

Dedans un pré.) Il poursuit comme il fut surpris dedans un pré par les beautez d'une Naiade.

Quand ces beaux yeux jugeront que je meure, Avant mes jours me banissant là bas, Et que la Parque aura porté mes pas A l'autre bord de la rive meilleure :

Antres et prez, et vous forests, à l'heure, Pleurant mon mal, ne me dédaignez pas : Ains donnez moy sous l'ombre de vos bras, Une éternelle et paisible demeure.

Puisse avenir qu'un poëte amoureux, Ayant horreur de mon sort malheureux, Dans un cyprès note cet epigramme :

CI DESSOUS GIT UN AMANT VANDOMOIS, QUE LA DOULEUR TUA DEDANS CE BOIS POUR AIMER TROP LES BEAUX YEUX DE SA DAME.

MURET

Quand ces beaux yeux.) Sa vie et sa mort dépendent des yeux de sa dame. Par ainsi, dit il, que quand ses yeux l'auront condamné à mourir, il veut estre enterré en quelque lieu champestre, ombrageux, à l'escart, avecques l'Epitaphe tel comme il le descrit. Voy la cinquiesme Ode du quatriesme livre. A l'autre bord.) Aux champs Elysées. Dans un Cyprès.) Parce que c'est un arbre triste, et apte aux morts. Les anciens le disoient estre sacré à Pluton, et quand quelcun estoit mort dans la maison, ils mettoient des branches de Cyprès au devant pour enseigne. Quand ils brusloient le corps du mort, ils entournoient tout le feu de Cyprès : ce qui se faisoit, dit Varron, de peur que la puanteur n'offensast les assistans. A ceste cause Virgile appelle, Ferales cupressos, [Horace 1553], Invisas. Cest Epigramme.) Epigramme en grec signifie toute inscription.

Qui voudra voir dedans une jeunesse La beauté jointe avec la chasteté, L'humble douceur, la grave majesté, Toutes vertus, et toute gentillesse :

Qui voudra voir les yeux d'une Déesse, E1 de nos ans la seule nouveauté,

De cette Dame œillade la beauté, Que le vulgaire appelle ma maistresse.

Il apprendra comme Amour rit et mord, Comme il guarit, comme il donne la mort, Puis il dira, quelle estrange nouvelle !

Du ciel la terre empruntoit sa beauté.

La terre au ciel a maintenant osté La beauté mesme, ayant chose si belle.

MURET

Qui voudra voir.) Il dit le comble de toutes bonnes grâces estre en sa dame. Que le vulgaire appelle ma maistresse.) Il veut dire qu'elle est bien digne d'un plus magnifique nom. Ce carme est mot par mot tourné de Pétrarque. [Son. 224. 1. 1604.]

Tant de couleurs l'Arc-en-ciel ne varie Contre le front du Soleil radieux, Lors que Junon par un temps pluvieux Renverse l'eau dont la terre est nourrie :

Ne Jupiter armant sa main marrie En tant d'éclairs ne fait rougir les cieux, Lors qu'il punit d'un foudre audacieux Les monts d'Epire, ou l'orgueil de Carie :

Ny le soleil ne raïonne si beau, Quand au matin il nous monstre un flambeau Tout crespu d'or, comme je vy ma Dame

Diversement son visage acoustrer, Flamber ses yeux, et claire se monstrer, Le premier jour qu'elle ravit mon ame.

MURET

Tant de couleurs.) Pour monstrer quelle estoit la beauté de sa dame le jour qu'elle le ravit, il use de trois comparaisons : disant, qu'en l'Arc-en-ciel ne se monstre point une si grande, ne si belle variété de couleurs, comme elle estoit lors en sa face : qu'il ne sort point tant d'esclairs du ciel, quand il tonne, comme lors il sortit de ses yeux : que le Soleil au matin n'apparoit point si clair, comme sa face estoit claire. [Le commencement est de Pétrarque. Son. 13. 1. 1604.] Contre le front du Soleil radieux.) L'Arc-en-ciel se fait par une réverbération des rayons du Soleil. Voy Aristote au troisiesme des Météores. Lors que Junon.) Par Junon les Poètes n'entendent autre chose que l'a?r. Renverse.) Il dit proprement, renverse : car les vapeurs desquelles la pluye se fait, sont premièrement attirées de la terre. Lors qu'il punit.) Le foudre tombe sur les montagnes, ou sur les édifices haut eslevez. Et semble que Jupiter les vueille punir, parce qu'ils approchent trop près du ciel. Les monts d'Epire.) Acroceraunes, desquels j'ay parlé devant. [VIII] L'orgueil de Carie.) Le Mausolée, c'est à dire, le sepulchre du Roy Mausole, lequel fut si sumptueusement basty, qu'on le nombre entre les sept merveilles du monde. Voy Pline au 36. livre.

Quand j'appcrçoy ton beau poil brunissant, Qui les cheveux des Charités efface, Et ton bel œil qui les astres surpasse, Et ton beau teint sans fraude rougissant,

A front baissé je pleure gémissant, Dequoy je suis (faulte digne de grâce) Sous les accords de ma rime si basse, De tes beautez les honneurs trahissant.

Je connoy bien que je devroy me taire En t'adorant : mais l'amoureux ulcère Qui m'ard le cœur, vient ma langue enchanter.

Donque (mon Tout) si dignement je n'use L'ancre et la voix à tes grâces chanter, C'est le destin, et non l'art qui m'abuse.

MURET

Quand j'apperçoy.) Quand il considère les excellentes beautez de sa dame, il dit, qu'il a honte et regret de ne les pouvoir dignement descrire : cognoissant bien, qu'il faudrait se taire, ou en parler mieux. Mais la force de son amour est si grande, qu'elle le contraint d'entreprendre plus qu'il ne peut. Par ainsi, dit-il, que si en ceste part il ne s'acquitte entièrement de son devoir, il ne s'en faut pas prendre à luy, ains à son destin, qui l'a voulu adresser en si haut lieu, que la force de ses escrits n'y peut aucunement atteindre. Sans fraude.) Sans fard, sans vermeillon, à la mode des Latins, Sine dolo, arte, et fraude. Faulte digne de grâce.) Il confesse bien qu'il y a de la faute en luy, mais que toutefois telle faulte est digne de grâce, d'autant qu'elle ne procède pas de mauvais vouloir. De tes beautez les honneurs trahissant.) Car j'entrepren de les descrire : et après n'en puis venir à bout.

Ciel, ser, et vents, plains et monts découvers, Tertres vineux, et forests verdoyantes, Rivages tors, et sources ondoyantes, Taillis rasez, et vous bocages vers :

Antres moussus à demy-front ouvers, Prez, boutons, rieurs, et herbes rousoyantes,

Coutaus vineux, et plages blondoyantes, Et vous rochers escholliers de mes vers :

Puis qu'au partir, rongé de soin et d'ire, A ce bel œil Adieu je n'ay sceu dire, Qui près et loin me détient en esmoy,

Je vous supply, Ciel, aer, vents, monts, et plaines, Taillis, forests, rivages et fontaines, Antres, prez, fleurs, dites le luy pour moy.

MURET

Ciel, aer, et vents.) Contraint quelquefois de prendre congé de sa dame, et n'ayant pas le pouvoir de luy dire Adieu, il prie toutes les choses qu'il voit, de [le] luy dire en son nom. Tertres vineux.) Les tertres sont plus bas et déprimez que les montaignes, sur lesquels croissent les bons vins. Virgile, Et apertos Bacchus amat colles. Herbes rousoyantes.) Les Latins disent, Roscidae, ou rorulentae. Plages blondoyantes.) Couvertes de blez desia meurs. Escholliers de mes vers.) Comme Virgile dit, qu'Apollon faisoit apprendre aux Lauriers du fleuve Eurote ses vers, ainsi le Poète dit, que les rochers apprennent les siens.

Voyant les yeux de ma maistressc eslue, A qui j'ay dit, Seule à mon cœur tu plais, D'un si doux fruict, Amour, tu me repais, Que d'autre bien mon ame n'est goulue.

L'Archer, qui seul les bons esprits englue, Et qui ne daigne ailleurs perdre ses traits, M'esblouist tant du moindre de tes rais, Qu'il m'a du cœur toute peine tolùe.

Non, ce n'est point une peine qu'aimer : C'est un beau mal, et son feu doux-amer Plus doucement, qu'amèrement nous brûle.

O moy deux fois, voire trois bien-heureux, S'Amour me tue, et si avec Tibulle J'erre là bas sous le bois amoureux.

Voyant les yeux.) Il prend si grand plaisir à voir les yeux de sa dame, qu'il trouve douce toute la peine qu'il souffre en aimant : et dit mesmes, qu'il se tiendra trop heureux, si Amour est cause de sa mort. A qui j'ay dit, Seule à mon cœur tu plais.) Prins de Ovide, [Ars Amat. I, 42].

Elige, cui dicas, tu mihi sola places.

Ainsi Pétrarque,

Col dolce Jwnor, que d'amar quella liai preso, A cu'io dissi, tu sola à me piaci.

Et son feu doux-amer.) C'est ce que les Grecs disent, YÀ-jy.J-ixpov. Avec Tibulle.) Poëte Latin, qui a divinement traitté l'amour. Sous le bois amoureux.) Auquel on dit, que ceux qui sont morts en aimant, démènent leurs amours encore après leur mort.

L'œil qui rendrait le plus barbare appris, Qui tout orgueil en humblesse détrempe, Et qui subtil affine de sa trempe Le plus terrestre et lourd de nos espris,

Ronsard. — Les Amours, t. I. 6

M'a tellement de ses beautez épris, Qu'autre beauté dessus mon cœur ne rampe, Et m'est avis, sans voir un jour la lampe De ces beaux yeux, que la mort me tient pris.

Cela que l'air est de propre aux oiseaux, Les bois aux cerfs, et aux poissons les eaux, Son bel œil m'est. 0 lumière enrichie

D'un feu divin qui m'ard si vivement, Pour me donner et force et mouvement, Estes vous pas ma seule Entelechie ?

L'œil qui r endroit.) Il dit, que l'œil de sa dame l'a tellement ravy, que sa vie dépend entièrement de la lumière de cest œil. Et qui subtil affine de sa trempe.) Métaphore prinse des armuriers. Ne rampe.) Ramper est ce que les Latins disent, Repère. La lampe.) La lumière. O lumière enrichie.) Il adresse maintenant sa parole à l'œil qu'il avoit tant loué. Ma seule Entelechie.) Ma seule perfection, ma seule ame, qui causez en moy tout mouvement tant naturel, que volontaire. Entelechie en Grec signifie perfection. Aristote dit, et enseigne, que chacune chose naturelle a deux parties essentielles, c'est à sçavoir, la matière, qu'il nomme uXtq, ou xb u-jtoxei|jLevov, et la forme qu'il nomme elôoç, [xopcpT), ou êvxeXéyeta. Dit en outre, que ceste forme, ou Entelechie donne essence et mouvement en toutes choses. Tellement que ce qui fait les choses pesantes tendre en bas, et les légères en haut, n'est autre chose que leur Entelechie. Ce qui fait que les herbes, arbres, plantes, prennent nourrissement et accroissement, est aussi ceste forme essentielle, qui est en eux. Ce qui fait que les bestes sentent, qu'elles engendrent, qu'elles se mouvent de lieu en autre, n'est aussi que leur Entelechie, c'est à dire leur ame. Par ainsi ce divin Philosophe (car ainsi me

contraint sa grandeur de l'appeller) ce grand Aristote (duquel l'érudition a tousjours esté célébrée par les doctes, et de nostre temps, en l'Université de Paris, comme à l'envy, clabaudée par les ignorans) voulant définir l'ame, l'a dit estre èvxeXé^eiav triouatoç cpuaixoû ôpyavixoû : en laquelle définition le mot, Entelechie, signifie une forme essentielle, non pas un perpétuel mouvement, comme l'a exposé Ciceron, qui et en cest endroit, et en beaucoup d'autres, s'est monstre assez mal versé en la Philosophie d'Aristote.

Quand ma maistresse au monde print naissance, Honneur, Vertu, Grâce, Sçavoir, Beauté Eurent débat avec la Chasteté, Qui plus auroit sur elle de puissance.

L'une vouloit en avoir jouyssance, L'autre vouloit l'avoir de son costé :

Et le débat immortel eust esté Sans Jupiter, qui fit faire silence.

Filles, dit-il, ce ne seroit raison Qu'une pour elle eust toute la maison, Pource je veux qu'appointement on face.

L'accord fut fait : et plus soudainement Qu'il ne l'eut dit, toutes également En son beau corps pour jamais eurent place.

MURET [lire BELLEAU]

Quand ma maistresse.) Voulant descrire les perfections de sa dame, il feint par une belle invention, que le jour de sa naissance survint une querelle entre la vertu, la grâce, le sçavoir, la beauté, et la chasteté, pour sçavoir laquelle tiendroit seule son siège en si gentille créature,

accomplie de tant de perfections. En fin Jupiter appointe leur différent, donnant place également à toutes pour y demeurer.

De quelle plante, ou de quelle racine, De quel unguent, ou de quelle liqueur Oindroy-je bien la playe de mon cœur Oui d'os en os incurable chemine ?

Ny vers charmez, pierre, ny médecine, Drogue ny just ne romproient ma langueur, Tant je sen moindre et moindre ma vigueur Ja me trainer en la Barque voisine.

Las ! toy qui sçais des herbes le pouvoir, Et qui la playe au cœur m'as fait avoir, Guary mon mal, ton art fay moy cognoistrc.

Près d'Ilion tu blessas Apollon.

J'ay dans le cœur senty mesme aiguillon : Ne blesse plus l'eschollier, ny le maistre.

MURET

De quelle plante.) Il prie sa dame de luy donner guerison, tant pource qu'elle est cause de son mal, que pource que son seul regard luy peut donner allégeance. En la Barque voisine.) Dans la barque en laquelle Charon passe les âmes, et les simulacres des morts : de laquelle il se sent desja voisin.

Ja desja Mars ma trompe avoit choisie, Et dans mes vers ja Francus devisoit :

Sur ma fureur ja sa lance aiguisoit, Epoinçonnant ma brave poésie :

Ja d'une horreur la Gaule estoit saisie, Et sous le fer ja Sene tre-luisoit, Et ja Francus à Paris conduisoit Les os d'Hector et l'honneur de l'Asie :

Quand l'Archerot emplumé par le dos, D'un trait certain me plaiant jusqu'à l'os, De sa grandeur le Ministre m'ordonne.

Armes à Dieu. Le myrte Pafien Ne cède point au Laurier Delfien, Quand de sa main Amour mesme le donne.

MURET

Ja desja Mars.) Il dit, qu'il avoit délibéré d'escrire la Franciade, en laquelle il proposoit monstrer, comment Francus, autrement appelle Francion, fils de Hector, avec une grande multitude de Troyens, après que Troye fut par les Grecs mise à feu et à sang, s'en vint en France, édifia Paris, et donna commencement au peuple François : mais que s'estant desja mis à descrire toutes ces choses là d'un stile grave, et convenant à la matière, il fut navré d'Amour, et par ce moyen contraint à laisser ce tant brave suget, pour descrire les passions amoureuses. Ja desja Mars.) Tel est un lieu d'Ovide, au premier des Amours, [I, 1, 1.]

Arma gravi numéro, violentaque bella parabam Dicere, materia conveniente modis :

Par erat inferior versus : risisse Cupido Dicitur, atque unum surripuisse pedem.

Et ja Francus.) Pour entendre cecy, voy la première Ode du troisiesme livre. L'Archerot.) Amour. Me plaiant.) Me blessant. Le Myrte Pafien ne cède point an Laurier

Delfien.) C'est à dire, Il n'y a pas moins de gloire à bien chanter l'amour, qu'à descrire choses plus graves. Le Myrte, ou Meurte, est arbrisseau sacré à Venus. Pafien.) Vénérien : parce que Venus est déesse de l'Isle de Pafos. Au laurier Delfien.) C'est à dire, sacré au dieu Apollon, duquel le principal temple estoit en l'Isle nommée Delphe, que les anciens appelloient le nombril du monde.

Amour, que n'ay-jc en escrivant, la grâce Divine autant que j'ay la volonté ?

Par mes escrits tu serois surmonté Vieil enchanteur des vieux rochers de Thrace.

Plus haut encor que Pindare, et qu'Horace, J'appenderois à ta divinité Un livre enflé de telle gravité, Que du Bellay luy quitteroit la place.

Si vive encor Laure par l'Univers Ne fuit volant dessus les ïhusques vers, Que nostre siècle heureusement estime,

Comme ton nom, honneur des vers François Victorieux des peuples et des Roys, S'en-voleroit sus l'aile de ma rime.

MURET

Amour, que n'ay-je.) Il se deult, dequoy il n'a la grâce d'escrire pareille à son vouloir : car lors, dit-il, il outrepasserait tous les meilleurs Poètes, tant anciens que nouveaux. Vieil enchanteur.) Il entend Ofrée fils d'Apollon, et de Calliope : ou, comme disent les autres, d'Oeagre, qui est une montaigne en Thrace, et de Calliope, ou de Polymnie. D'iceluy dit on, que par la douceur de sa voix, et pour le son de sa harpe, il esmouvoit les oiseaux, les

bestes sauvages, voire mesme les bois et les pierres : appaisoit les vents, arrestoit le cours des rivières, et bref, faisoit mille autres choses incroyables. Par ainsi Pindare aux Pythies, le nomme père de tous les Musiciens. Il raconte ces merveilles de soy aux Argonautiques [Or-phica, rec. G. Hermann (1805), 435-441] (au moins si cest luy qui les a faites) disant ainsi,

"Est. 8'àxpot xâpirjva, xaé ày/.^a 8ev8p-/(svca

Q-qXîoj, •j'ir'/.y.; -.-. [it-.y. Spuaç fJXoôe -fr.zj;.

Ka! p au [xev irpdppiÇoi i~ ' auXiov iôpaxixovto, [= èppcoovxo]

lH-:pai t ' ï?>x7.j'i"i'fj\<. 8-7,pe<; 8'a'(ovTe<; àot8f(ç,

SityjXo'Y^ôç Ttootcàpotôsv àX'-xrxâÇovTsç l'fxifxvov.

Oltovoi :' IxoxXouvuo BoaûXia xevuaûpoio,

TapaoT; xexfX7)ûxTtv, b~; S'èXâôovxo xaXi^;.

Apolloire le tesmoigne aussi sur le commencement des Argonavtiques : et mesme dit, qu'on voit en Thrace quelques arbres arrengez en rond, qui le suivirent là, dis le pa/s de Pierie. Les femmes de Thrace, parce que depuis la perte de sa femme Eurydice, il avoit tout le sexe femiin en haine et horreur, se mutinèrent contre luy, et ui jour, ainsi qu'il chant oit, luy tournèrent sus, et le deshirerent en pièces. Voy Ovide en l'onziesme de la Métamorphose. Pindare.) Prince des neuf Lyriques Grecs, leqiel Horace dit TOd. IV, 2] estre si excellent, que qui \)udroit entreprendre de l'imiter, entreprendrait une hose du tout impossible. Thomas surnommé le Maistre Grammarien Grec, raconte, qu'Apollon l'aimoit tant, ju'il luy envoyoit tousjours partie des choses qui luy escient offertes : et mesmes aux sacrifices publiques, le 'restre l'appelloit à haute voix à venir disner avec le diei On dit, qu'il fit un hymne en la louange du dieu Pan, aquel le dieu print si grand plaisir, qu'il le chantoit lu mesmes par les montaignes. Quand les Lacedemonins mirent à sac la ville de Thebes, ils luy portèrent t( honneur, que jamais personne ne voulut toucher à samaison, devant laquelle il avait mis ce vers,

IItvSâp< -où MoutTomnoù tt.v ircsvav ur\ xaîsxe.

J'appenderois.) Pour j'appendroy. La lettre, s, y est adjoustée, à cause de la voyelle qui s'ensuit. Le mot est propre aux choses, qu'on dédie aux dieux, lesquelles on a coustume de pendre en ceste partie du temple, qui est nommée et par les Latins, et par les Grecs, Thdus. Laure.) La dame de Pétrarque. Thnsqiies.) Toscans.

Trompé d'esprit ma Circe enchanteresse Dedans ses fers m'enferre, emprisonné, Non par le goust d'un vin empoisonné, Ny par le just d'une herbe pécheresse.

Du fin Grégeois l'espée vangeresse, Et le Moly par Mercure ordonné, En peu de temps du breuvage donné Peurent forcer la force charmeresse.

Si qu'à la fin le Dulyche troupeau Reprint l'honneur de sa première peau, Et sa prudence au-paravant peu caute :

Mais pour mon sens remettre en mon crveau, Il me faudroit un Astolphe nouveau, Tant ma raison est aveugle en sa faute.

MURET

Trompé d'esprit ma Circe enchanteresse.) Comparant sa dame à Circe, il dit, qu'elle l'a tellemen fasché de ses enchantemens, que la bague de Roger n seroit pas suffisante pour le descharmer. Circe fille du Soleil, demeurante sur la coste d'Italie, fut grandeient renommée pour ses enchantemens : et croyoit orque par le moyen de certain gasteau, qu'elle bailloit «'manger, et d'un vin, qu'elle mistionnoit, elle muast :s hommes, les frappant de sa houssine, en tels animax que bon

luy sembloit. Ulysse, après la desfaite de Troye, errant sur la mer, print terre près la demeure de ladite Circe : et descouvrant une fumée en l'œr, s'apperceut que le pays estoit habité. Parquoy voulant cognoistre quelles gens y faisoient demeure, choisit par sort quelques uns de ses compaignons, et les y envoya. Lesquels arrivez à la maison de la Nymphe, furent par elle receuz, et festoyez à la mode accoustumée, si bien qu'ils furent tous changez en porcs, fors leur conducteur Euryloch, qui fuyant, vint raconter à Ulysse l'estrange mésaventure de ses compaignons. Ulysse fasché pour la perte de ses soldats, délibère chaudement d'y aller luy-mesme : et trouve en son chemin Mercure en la forme d'un Jouvenceau, qui luy donnant la contre-poison, l'enseigna, comme il pourroit se garentir des enchantemens, et ravoir ses hommes. Voy Homère aux dixiesme de l'Odyssée et Ovide, au quatorziesme de la Métamorphose. Herbe pécheresse.) Nuisante. Du fin Grégeois.) D'Ulysse renommé pour sa finesse et à ceste cause nommé par Homère iroXÛTpoiroç. L'espée vangeresse.) Parce que abordant Circe, comme Mercure l'avoit conseillé, il luy tendit l'espée nue, feignant la vouloir tuer. Moly.) Racine d'herbe, que Homère descrit en ces vers, [Od. X, 304]

'Pî^r, [jlev fj^Xav è'sxe, yâXaxTi Se l'ixeXov avôoç,

McôXu 3é uiv xaXIoofft 9eof.

Et Ovide, [Met. XIV, 291] Pacifer huic dederat florem Cyllenius album : Moly vocant superi : nigra radice tenetur.

Voy Pline au quatriesme chapitre du vingtcinquiesme livre. Le Dulyche troupeau.) Les soldats d'Ulysse, qui estoient changez en porcs. Dulyche estoit une Isle de laquelle Ulysse estoit seigneur. Astolphe nouveau.) Voyez l'Arioste, quant Astolphe remet le sens à Roland, qui estoit devenu furieux d'amours.

Les Elemens et les Astres, à preuve Ont façonné les rais de mon Soleil, Vostre œil, Madame, en beauté nompareil, Qui ça ne là son parangon ne treuve.

Dés l'onde Ibère, où le Soleil s'abreuve, Jusqu'à l'autre onde où il perd le sommeil, Amour ne voit un miracle pareil, Sur qui le Ciel tant de ses grâces pleuve.

Cest œil premier m'apprit que c'est aimer Il vint premier ma jeunesse allumer, Hault m'enlevant par ses fiâmes dardées :

Par luy mon cœur s'aela de la vertu Pour m'en-voler par un trac non batu Jusqu'au giron des plus belles Idées.

MURET

Les Elemens.) Il dit que les Elemens, et les Astres d'un commun accord, ont rendu les yeux de sa dame beaux en perfection. A preuve.) A qui mieux. La métaphore semble estre prinse des harnois. Les rais de mon Soleil.) Les beautez de madame. De's l'onde Ibère.) Dés la mer occidentale. Ibères sont peuples d'Espaigne. Jusqu'à l'autre onde où il perd le sommeil.) Jusques au Levant. Pleuve.) Abondamment respande. Jusqu'au giron des plus belles Idées.) Jusqu'à la divinité. Les Platoniques disoient en l'esprit de Dieu estre certains éternels patrons, et pourtraits de toutes choses, lesquels ils nommoient Idées.

î. LIVRE DES AMOURS 9I

Je para[n]gonne à vos yeux ce crystal, Qui va mirer le meurtrier de mon ame : Vive par l'œr il esclate une flame, Vos yeux un feu qui m'est saint et fatal.

Heureux miroër, tout ainsi que mon mal Vient de trop voir la beauté qui m'enflame : Comme je fay, de trop mirer ma Dame, Tu languiras d'un sentiment égal.

Et toutes- fois, envieux, je t'admire, D'aller mirer le miroër où se mire Tout l'univers en ses yeux remiré.

Va donq' miroër, et sage pren bien garde, Qu'en le mirant ainsi que moy ne t'arde, Pour avoir trop ses beautez admiré.

MURET

Je paragonne.) Il compare les yeux de sa dame à un miroër, duquel elle s'alloit mirer. Apres il parle à ce miroër, et dit, qu'il l'estime trop heureux d'aller mirer une si belle face : et craint toutefois, que comme il a esté enflamé par le regard de sa dame, le miroër aussi ne le soit. Le meurtrier de mon ame.) Ce visage qui me tue. Oui m'est saint et fatal.) Que le destin me contraint d'adorer. D'un sentiment égal.) Il prend icy sentiment pour escoulement. Escoulement est une maladie, quand le corps n'a plus que la peau : tabès en Latin. Le miroër où se mire Tout l'univers.) Il dit la beauté de sa dame estre si grande, que tout le ciel se mire dans elle.

Ny les combats des amoureuses nuits, Ny les plaisirs que les amours conçoivent, Ny les faveurs que les amans reçoivent, Ne valent pas un seul de mes ennuis.

Heureux ennuy, par ta faveur je puis Trouver repos des maux qui me déçoivent, Et par toy seul mes passions reçoivent Le doux oubly des tourmens où je suis.

Bienheureux soit mon tourment qui r'empire, Et le doux joug, soubs qui je ne respire : Bienheureux soit mon penser soucieux :

Bienheureux soit le doux souvenir d'elle, Et plus heureux le foudre de ses yeux, Qui cuist ma vie en un feu qui me gelle.

MURET

Ny les combats.) Il dit que l'ennuy qu'il a en aimant, vaut plus, et luy est plus > plaisant, que tous les biens que les autres y reçoivent.

Le sang fut bien maudit de la Gorgonne face, Qui premier engendra les serpens venimeux ! Ha, tu devois, Hélène, en marchant desus eux, Non écraser leurs reins, mais en perdre la race.

Nous estions l'autre jour en une verte place Cueillans m'amie et moy des bouquets odoreux :

Un pot de cresme estoit au milieu de nous deux, Et du laict sur du jonc cailloté comme glace.

Quand un vilain serpent de venin tout couvert, Par ne sçay quel malheur sortit d'un buisson vert Contre le pied de celle à qui je fais service,

Tout le cœur me gela, voyant ce monstre infait : Et lors je m'escriay, pensant qu'il nous eust fait Moy, un second Orphée, et elle, un' Euridice.

MURET {lire BELLEAU]

Le sang fut bien maudit.) Il déteste la race inhumaine des serpens, et dit que le sang de la Gorgonne qui les engendra, fut bien maudit, et qu 'Hélène ne leur devoit seulement froisser l'espine du dos, mais en perdre du tout la meschante et malheureuse engeance, pour l'outrage qu'un serpent avoit fait à sa maistresse, luy voulant mordre le pied. Le sang fut bien maudit.) Apres que Perseus eut tranché la teste de Méduse, il la prit par les cheveux, et l'emporta par les déserts d'Afrique, et du sang qui decouloit, nasquirent toutes sortes de serpens. Voy Ovide en sa Métamorphose. Ha, tu devois, Hélène.) Ceste fable est prise des Theriaques de Nicandre r3og- 312], où il raconte qu 'Hélène et son mary Menelaus retournans de Troye, vindrent surgir à une des bouches du Nil, qui depuis fut nommée Canope, du nom de son pilote, lequel voulant dormir, de fortune rencontra sur le sable un serpent nommé Aemorois, qui le mordit, et finalement le tua. Hélène marrie de la mort de son pilote, accourut, et de colère écrasa de ses pieds l'eschine de ce serpent, et luy en fit sortir les entrailles, et les nerfs qui font la ligature du dos : ce qu'il a dit par ce mot propre Arner, qui signifie rompre et froisser l'espine du dos. Depuis ceste heure là les serpens ont tousjours glissé à doz rompu.

E' y' è'xufxov, Tpotr(6cV '.0Ù7 ' iy yJÀ^izo œuXotç a'.'v ' 'E/ivr,, 6'te vfja itoX'juTûoipov Ttept NetXov

ëonrjdav, Bopéao Y.v.vSty -pocpyôvce; Ô|jloxXt',v ■ flfxo; àva^û^ovca Jcu6epvr)T7Jpa kàvcoôov.

Petit barbet, que tu es bienheureux, Si ton bon-heur tu sçavois bien entendre, D'ainsi ton corps entre ses bras estendre, Et de dormir en son sein amoureux !

Où moy je vy chetif et langoureux, Pour sçavoir trop ma fortune comprendre. Las ! pour vouloir en ma jeunesse apprendre Trop de raisons, je me fis malheureux.

Je vouldrois estre un pitaut de village, Sot, sans raison et sans entendement, Ou fagoteur qui travaille au bocage :

Je n'aurois point en amour sentiment.

Le trop d'esprit me cause le dommage, Et mon mal vient de trop de jugement.

MURET

Petit barbet.) Il loue le bon-heur d'un petit chien, qui jour et nuict reposoit entre les bras de sa dame, disant qu'il est bien heureux de ne sentir son bien : et quant à luy, que le trop de cognoissance qu'il a de son malheur, le rend misérable, et que la raison nous est trop cher vendue, qui nous a desillé les yeux, et adressé les moyens pour estre nous-mesmes forgerons de nostre maladventure. A la hn il souhaite avoir l'esprit aussi lourd et aussi grossier que le bûcheron, qui n'imagine autre chose, que de continuer son labeur dedans les bois.

Si je trespasse entre tes bras, Madame, Je suis content : aussi ne veux-je avoir Plus grand honneur au monde, que me voir En te baisant, dans ton sein rendre l'ame.

Celuy dont Mars la poictrine renflame, Aille à la guerre : et d'ans et de pouvoir Tout furieux, s'esbate à recevoir En sa poitrine une Espaignole lame :

Moy plus couhard, je ne requier sinon Apres cent ans, sans gloire, et sans renom, Mourir oisif en ton giron, Cassandre.

Car je me trompe, ou c'est plus de bon-heur D'ainsi mourir, que d'avoir tout l'honneur, Pour vivre peu, d'un monarque Alexandre.

MURET

Si je trespasse.) A la manière des Poètes, il dit, que les autres taschent à s'acquérir gloire par hautes entreprises, et faicts de guerre : car quant à soy, il aime mieux n'avoir point de renom, et mourir entre les bras de sa dame. Ainsi Tibulle, [I, 1, 73.]

Nunc levis est tractanda Venus : dum frangere postes

Non pudet, et rixas inservisse juvat.

Hîc ego dux, milesque bonus : vos signa, tubaeque Ite procul, cupidis vulnera ferte viris. Et Properce, [I, 6, 27-30] Multi longinquo periere in amore libcnter, In quorum numéro me quoque terra tegat. Non ego sum laudi, non natus idoneus armis. Hanc me militiam fata subir e volunt.

Que d'avoir tout l'honneur.) Contre l'opinion d'Achille, qui aima mieux estendre sa renommée que sa vie : comme il dit luy mesme au premier de l'Iliade. Mais toutefois après sa mort il s'en repentit, confessant à Ulysse, qu'il aimeroit mieux vivre, et estre serviteur de quelque pauvre laboureur, que d 'estre là bas, ayant empire sur tous les morts. Voy l'onziesme de l'Odyssée. C'est ce que dit Ingénie en Euripide [1251], que celuy est insensé, qui désire mourir, et que la plus malheureuse vie vaut mieux que la plus belle mort.

Matvsxat S' 0; su/E-ai 8aveïv ■ xaxcôç Çfiv xpeTstrov, fj Oaveïv xaXôbç.

Pour voir ensemble et les champs et le boit, Où ma guerrière avec mon cœur demeure, Aime Soleil, demain avant ton heure Monte à cheval, et galope bien fort.

Les champs heureux, où l'amiable effort De ses beaux yeux ordonne que je meure Si doucement, qu'il n'est vie meilleure Que les soupirs d'une si douce mort !

A costé droit, sur le bord d'un rivage Reluist à part l'angelique visage Mon seul thesor qu'avarcment je veux.

Là ne se voit fonteinc ny verdure, Qui ne remonstre en elles la figure De ses beaux yeux et de ses beaux cheveux.

MURET

Pour voir ensemble.) Se délibérant d'aller le lendemain voir sa dame, il prie le Soleil de se lever plustost que de coustume. Telle invention est en un Sonet de Bembo,

[Sento l'odor da lunge, e'I fresco, e l'ora]... Sorgi da l'onde avanti à l'usât' hora Dimane, o Sole, et ratto à noi ritorna : Ch' io possa il Sol, che le mie notti aggiorna, Veder piu tosto, et tu medesmo ancora.

Pour voir ensemble.) Afin que nous deux allions voir ensemble. Aime Soleil.) Les Latins donnent à certains dieux cest epithete, Almus, comme à Veste, qui est la terre, à Venus, à Ceres, au Soleil : parce que d'iceux dépend la nourriture des hommes. Les Italiens n'ayans autre mot propre à exprimer la force du Latin, ont en leur langue dit, Almo. Parquoy, veu que les François n'en ont point, il ne doit sembler estrange, si le Poëte à l'exemple des Italiens a dit Aime. Avarement.) Convoiteusement.

Pardonne moy, Platon, si je ne cuide Que sous le rond de la voûte des Dieux, Soit hors du monde, ou au profond des lieux Que Styx entourne, il n'y ait quelque vuide.

Si l'aer est plein en sa voûte liquide, Qui reçoit donc tant de pleurs de mes yeux, Tant de soupirs, que je sanglote aux cieux, Lors qu'à mon dueil Amour lasche la bride ?

Il est du vague, ou certes s'il n'en est, D'un œr pressé le comblement ne naist : Plus-tost le ciel, qui piteux se dispose

A recevoir l'effet de mes douleurs, De toutes pars se comble de mes pleurs, Et de mes vers qu'en mourant je compose.

Ronsard. — Les Amours, t. I. y

g8 I. LIVRE DES AMOURS

MURET

Pardonne moy.) Les anciens ont esté en grand doute, s'il y a du vuide ou non. Leucippe, Democrite, Epicure, disoient qu'ouy, et que si tout estoit plein, il n'y auroit point de mouvement. Leurs raisons sont amplement déduites par Lucrèce au premier livre. Les autres, comme les Stoiques, disoient bien, sous le ciel n'estre rien de vuide : mais que pardelà le ciel estoit un vuide infiny. Toutefois la plus receùe, et comme je croy, la plus vraye opinion est celle de Platon, d'Aristote, d'Empedocle, affermans ne sous le ciel, ne delà le ciel, rien n'estre vuide, et que ce qui nous pourroit sembler vuide, est plein d'un aer, lequel se pressant, cède, et donne lieu aux corps fermes et solides. Voy Aristote au quatriesme de Physique, et Jerosme Cardan au premier livre de Subtilité. L'Auteur toutefois usant du privilège des Poètes, ausquels il a tousjours esté libre d'affermer choses fausses, impugner choses vrayes, ainsi que bon leur a semblé, pour mieux adapter le tout à leurs conceptions, feint icy ne pouvoir approuver ceste dernière opinion, disant, qu'il gette tant de souspirs et de pleurs, qu'il faut nécessairement qu'il y ait quelque vuide pour les recevoir. A la fin il dit, que si tout est plein, ce n'est pas de l'aer, ains plustost des pleurs qu'il gette, et des carmes qu'il compose. Styx.) Un des cinq fleuves d'Enfer- Liquide.) Clair, transparent. Du vague. )Du vuide.

Je meurs, Paschal, quand je la voy si belle, Le front si beau, et la bouche et les yeux, Yeux le séjour d'Amour victorieux, Qui m'a blessé d'une flèche nouvelle.

Je n'ay ny sang, ny veine, ny moùellc, Qui ne se change : et me semble qu'aux cieux

Je suis ravy, assis entre les Dieux,

Quand le bon heur me conduit auprès d'elle.

Ha ! que ne suis- je en ce monde un grand Roy ? Elle seroit tousjours auprès de moy :

Mais n'estant rien il faut que je m'absente

De sa beauté dont je n'ose approcher, Que d'un regard transformer je ne sente Mes yeux en fleuve, et mon cœur en rocher.

MURET [lire BELLEAU]

Je meurs Paschal.) Ce Sonet est assez aisé de soy. [Il appert par ce Sonnet, et plusieurs autres, qu'ils ne sont tous faicts pour Cassandre, mais pour d'autres qu'il a aimées. 1587.]

Si jamais homme en aimant fut heureux, Je suis heureux, icy je le confesse, Fait serviteur d'une belle maistresse Dont les beaux yeux ne me font malheureux.

D'un autre bien je ne suis désireux :

Honneur, beauté, vertus, et gentillesse Ainsi que fleurs honorent sa jeunesse, De qui je suis saintement amoureux.

Donc si quelqu'un veut dire que sa grâce Et sa beauté toutes beautez n'efface, Et qu'en amour je ne vive contant,

Le desfiant au combat je l'appelle, Pour luy prouver que mon cœur est constant, Autant qu'elle est sur toutes la plus belle.

MURET [lire BELLEAU]

Si jamais homme en aimant fut heureux.) Ce Sonet en forme de mascarade, est assez facile de soy. [Ce Sonet, à ce que je puis conjecturer, est fait pour la mommerie d'un amoureux bien fortuné qui veut combattre contre tous ceux qui n'estimeront sa maistresse aussi belle que luy. 1567.]

LXXXIIII

Chère maistresse à qui je doy la vie, Le cœur, le corps, et le sang, et l'esprit, Voyant tes yeux Amour mesme m'apprit Toute vertu que depuis j'ay suyvie.

Mon cœur ardent d'une amoureuse envie Si vivement de tes grâces s'éprit, Que d'un regard de tes yeux il comprit Que peut honneur, amour et courtoisie.

L'homme est de plomb, ou bien il n'a point d'yeux, Si te voyant il ne voit tous les cieux En ta beauté qui n'a point de seconde.

Ta bonne grâce un rocher retiendroit :

Et quand sans jour le monde deviendroit, Ton oeil si beau seroit le jour du monde.

MURET [lire BELLEAU]

Chère maistresse.) Ce Sonet est facile. [Ce Sonet, à ce que je puis entendre, fut fait pour une Damoyselle [M. de Limeuil] qui meritoit autant de bonne fortune comme elle estoit bien née, de gentil esprit et de bonne maison. Le Poëte l'honnore tellement en ce Sonet qu'il attribue à la gentilesse de ses yeux son bien dire et toute l'excellence de ses vers. 1567.]

Douce beauté, qui me tenez le cœur, Et qui avez durant toute l'année Dedans voz yeux mon ame emprisonnée, La faisant vivre en si belle langueur :

Ha que ne puis-je atteindre à la hauteur Du ciel tyran de nostre destinée ?

Je changerois sa course retournée, Et mon malheur je mu'rois en bon heur.

Mais estant homme il faut qu'homme j'endure Du ciel cruel la violence dure Qui me commande à mourir pour voz yeux.

Donques je viens vous présenter, madame, Ce nouvel an, pour obéir aux cieux, Le cœur, l'esprit, le corps, le sang et l'ame.

MURET [lire BELLEAU]

Douce beauté, qui me tenez le cœur.) Le Poëte m'a quelquefois dit, que ce Sonet n'est point fait pour représenter sa passion, mais pour quelque autre dont il fut prié, désirant infiniment n'estre point recherché de tels importuns, qui luy font plus de desplaisir en luy communiquant leurs amours, qu'il n'a de plaisir à chanter les siennes.

L'onde et le feu sont de ceste machine Les deux seigneurs que je sen pleinement, Seigneurs divins, et qui divinement Ce faix divin ont chargé sus l'eschine.

Bref toute chose ou terrestre, ou divine, Doit son principe à ces deux seulement : Tous deux en moy vivent également, En eux je vy, rien qu'eux je n'imagine.

Aussi de moy il ne sort rien que d'eux, Et se suyvans en moy naissent tous deux : Car quand mes yeux de trop pleurer j'apaise,

Rassérénant les flots de mes douleurs, Lors de mon cœur s'exhale une fornaise, Puis tout soudain recommencent mes pleurs.

MURET

L'onde, et le feu.) Nulle chose ne peut estre engendrée sans chaleur, et sans humeur. Parquoy l'Auteur dit le feu et l'eau estre principes de toutes choses : et adj ouste, qu'il les sent perpétuellement en soy, ayant tousjours l'eau aux yeux, et le feu dans le cœur. L'onde et le feu.) Ainsi Ovide au premier des Métamorphoses, [430- 433]-

Ouippe ubi temperiem sumpsere humorque , calorque, Concipiunt, et ab his oriuntur cuncta duobus : Cumque sit ignis aquœ pugnax, vnpor humidus omnes Res créât : et discors concordia fœtibus apta est.

Si l'cscrivain de la Grégeoise armée Eust veu tes yeux, qui serf me tiennent pris, Les faits de Mars n'eust jamais entrepris, Et le Duc Grec fust mort sans renommée.

l'.i si Paris, qui vit en la valée La grand' beauté dont son cœur fut épris,

î. LIVRE DES AMOURS I03

Eust veu la tienne, il t'eust donné le pris, Et sans honneur Venus s'en fust allée.

Mais s'il advient ou par le vueil des deux, Ou par le trait qui sort de tes beaux yeux, Que d'un hault vers je chante ta conqueste,

Et nouveau Cygne on m'entende crier, Il n'y aura ny myrthe ny laurier Digne de toy, ny digne de ma teste.

MURET

Si l'escrivain.) Il dit, que si Homère eust veu sa dame, il n'eust jamais escrit d'autre chose que d'elle. Si Paris l'eust veuë, il luy eust adjugé la pomme d'or, plustost qu'à Venus : Et que s'il peut chanter ses beautez, comme il l'a entrepris, il obtiendra une gloire incomparable. Le Duc Grec.) Achille.

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