‹ Œuvres complètes. Texte de 1578 publié avec compléments, tables et glossaireChapitre 60 sur 68 · CLXXXIII · texte numérisé non relu

CLXXXIII

Au fond d'un val esmaillé tout au rond De mille fleurs, de loin j'avisay celle, Dont la beauté dedans mon cœur se celé, Et les douleurs m'apparoissent au front.

De bois toffus voyant le lieu profond, J'armay mon cœur d'asscurance nouvelle,

Pour luy chanter les maux que j'ay pour elle, Et les tourmens que ses beaux yeux me font.

En cent façons desja ma foible langue Estudioit sa première harangue, Pour soulager de mes peines le fais :

Quand un Centaure envieux de ma vie, L'ayant en croppe, au galop l'a ravie, Me laissant seul, et mes cris imparfais.

MURET

Au fond d'un val.) Il dit, que se promenant quelquefois en un lieu solitaire il apperceut sa dame, et incontinent accourut vers elle, pourpensant desja la manière qu'il devoit tenir à luy déclarer la grandeur de sa peine. Mais celuy qui la menoit en croppe, donna des espérons au cheval, et l'en emmena. Quand un Centaure.) Ainsi appelle-il celuy qui menoit sa dame en croppe. Les Poètes feignent, comme j'ay dit devant, que les Centaures estoient à demy hommes, à demy chevaux. Mais au vray, ce furent peuples de Thessalie, qui premiers montèrent à cheval : et le simple peuple les appercevant de loing, par derrière jugeoit qu'ils estoient my-chevaux et my hommes, xevxçv en Grec, est à dire, piquer.

CLXXXIIII

Veufve maison des beaux yeux de ma dame. Qui près et loin me paissent de douleur, Je t'accompare à quelque pré sans fleur, A quelque corps orfelin de son ame.

L'honneur du ciel est-ce pas ceste flame, Qui donne à tous et lumière et chaleur ? Ton ornement est-ce pas la valeur De son bel œil, dont la force me pâme ?

Soient tes buffets chargez de masse d'or, Et soient tes murs retapissez encor De broderie en fils d'or enlassée/

Cela, Maison, ne me peut resjouyr, Sans voir chez toi ceste Dame, et l'ouyr, Que j'oy tousjours, et voy dans ma pensée.

MURET

Veufve maison.) Il parle à une maison, en laquelle sa dame avoit quelquefois coustume de résider : et dit, que comme le Soleil est l'ornement du ciel, ainsi l'œil d'icelle estoit l'ornement de la maison, qui fait qu'elle estant absente, il ne sçauroit aucunement prendre plaisir. Me pasme.) Me fait pasmer. Retapissez.) Pour tapissez, le composé pour le simple : comme en Virgile, tenditque, fovetque, pour contenait. Et mille autres tels.

Puis qu'aujourd'huy pour me donner confort, De ses cheveux ma maistresse me donne : D'avoir receu, mon cœur, je te pardonne, Mes ennemis au dedans de mon Fort.

Non pas cheveux, mais un filé bien fort Qu'Amour me lasse, et que le ciel m'ordonne, Où franchement captif je m'abandonne En si beau poil, le lien de ma mort.

D'un si beau crin le Dieu que Déle honore, Son col de laict blondement ne décore, Ny les flambeaux du chef Egyptien,

Quand de leurs feux les astres se couronnent, Maugré la nuict ne reluisent si bien Que ces cheveux qui mes bras environnent.

MURET

Puis qu' aujourd' huy . ) Il loue des cheveux de sa dame qu'elle luy avoit donnez pour en faire des brasselets Mes ennemis.) Amour et ses supposts. Voy ce que j'ay dit sur ce Sonet [LVIII], Quand le Soleil. D'un si beau crin.) Il dit que les cheveux d'Apollon, ne ceux de la Royne Bérénice, ne furent jamais si beaux, comme ceux que sa dame luy a donnez. Le Dieu que De'le honore.) Apollon qui est toutefois loué d'avoir belle perruque. Orphée, [Hymn., XXXIII, 9]

/pjjoxôjjLa y.aOxoà; cpv'uux;, ^pr,a[xo'jç t' âvaœaîvwv.

Ny les flambeaux du chef Egyptien.) Bérénice Royne d'Egypte, à cause d'un vœu qu'elle avoit fait pour son mary Ptolemée, surnommé Evergete (lequel estoit aussi son frère) appendit ses cheveux, qu'elle avoit merveilleusement beaux, au temple de Venus. Le lendemain ils n'y furent point trouvez. Lors un grand Mathématicien nommé Connon, pour appaiser le Roy qui en estoit fasché, luy fit accroire que les dieux les avoient fait venir au ciel, et les avoient changez en un Astre de sept estoiles, lequel est encores aujourd 'huy nommé la Perruque de Bérénice. Callimach en fit une Elégie, qui a esté tournée en Latin par Catulle [LXVI, 1], et se commence,

Omnia qui magni dispexit sidéra mundi.

Je m'asseuroy qu'au changement des cieux, Cet an nouveau romprait ma destinée, Et que sa trace en serpent retournée Adouciroit mon travail soucieux :

Mais puisqu'il est neigeux et pluvieux, Baignant son front d'une humide journée,

Cela me dit qu'au cours de ceste année J'escouleray ma vie par mes yeux.

O toy qui es de moy la quinte essence, De qui l'humeur sur la mienne a puissance, Ou de tes yeux serene mes douleurs,

Ou bien les miens alambique en fontaine, Pour estoufer mon amour et ma peine Dans le ruisseau qui naistra de mes pleurs.

MURET

Je m'asseuroy.) Il dit qu'il esperoit, qu'au changement de l'année son destin se changeroit aussi, et qu'il ne seroit plus si asprement tormenté. Mais voyant le dernier jour de Décembre, et le premier de Janvier estre pluvieux, il prend de là un présage qu'il pleuvera son ame par les yeux, c'est à dire, que il se consumera de pleurs tout le long de l'année. A la fin il prie sa dame, ou qu'elle appaise ses pleurs, ou qu'elle luy en face tant getter, que le ruisseau qui en sortira, soit suffisant pour y estoufer sa flame. Et que sa trace en serpent retournée.) Il semble que l'an se retourne en soy mesmes, comme un serpent : d'où mesme il a prins le nom, car, An, en composition de mots Latins signifie quelque rondeur. De là sont Annus, annulus, ambio, ambustus, ambesus, et tels autres. Virgile, [Georg. II, 402]

Atque in se sua per vestigia volvitar annus.

A ceste occasion les Egyptiens, comme tesmoigne Orus Apollo, voulant peindre l'an, peignoient un serpent mordant sa queue. La quinte essence.) La meilleure et plus pure partie. Si tu veux entendre plus amplement que c'est à dire, quinte essence, voy un livre appelle le Ciel des Philosophes. Alambique.) Fay distiller.

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