‹ Œuvres complètes. Texte de 1578 publié avec compléments, tables et glossaireChapitre 59 sur 68 · CLXXVIII · texte numérisé non relu

CLXXVIII

0 traits fichez jusqu'au fond de mon ame, () folle emprise, ô pensers repensez, 0 vainement mes jeunes ans passez, 0 miel, ô fiel, dont me repaist ma dame :

O chaut, ô froid, qui m'englace et m'cnflame, O prompts désirs d'espérance cassez,

O douce erreur, ô pas en vain trassez,

O monts, ô rocs, que ma douleur entame :

O terre, ô mer, chaos, destins et cieux, O nuict, ô jour, ô Mânes stygieux, O fiere ardeur, ô passion trop forte :

O vous Daimons, ô vous divins esprits, Si quelque amour quelquefois vous a pris, Voyez, pour Dieu, quelle peine je porte.

O trait fichez.) Il invoque toutes les choses qu'il peut ou voir, ou penser, et les prie de contempler la grandeur de la peine qu'il souffre. Un Sonet tout semblable est dans Pétrarque, qui se commence, O passi sparsi.

D'espérance cassez.) Vuides d'espérance. Il prend, cassé, ainsi que les Latins prennent, Cassus. Virgile, \Mn. II, 85]

Demisere neci : nunc cassum lumine htgent.

Mânes.) Mânes se nomment en Latin les âmes sorties des corps. Il faut naturaliser et faire François ce mot là, veu que nous n'en avons point d'autre.

En me bruslant, il fault que je me taise : Car d'autant plus qu'esteindre je me veux, Plus le désir me r'allume les feux, Qui languissoient sous une morte braise.

Si suis- je heureux (et cela me r'appaise) De plus souffrir que souffrir je ne peux, Et d'endurer le mal dont je me deulx.

Je me deulx ? non, mais dont je suis bien aise.

Ronsard. — Les Amours, t. I. 13

194 î- LIVRE DES AMOURS

Par ce doux mal j'adoray la beauté, Oui me liant d'une humble cruauté, Me desnoua les liens d'ignorance.

Par luy j'appris les mystères d'Amour, Par luy j'appris que pouvoit l'espérance, Par luy mon ame au ciel fit son retour.

En me bruslant.) Combien qu'il sente une douleur insupportable, si faut-il qu'il la souffre en se taisant. Car en se plaignant, il ne fait que plus fort allumer son feu. Si est-il toutefois heureux d'estre en tel poinct martyre, veu que la beauté de sa Dame luy a esté premièrement occasion de se desempestrer de l'ignorance, et de peu à peu eslever son esprit à la contemplation de la beauté des choses célestes et divines. Je me deulx ? non.) Ceste figure est nommée par les Grecs È^av'pOoxTt;. Les François la peuvent nommer, Correction.

Amour et Mars sont presque d'une sorte : L'un en plein jour, l'autre combat de nuit, L'un aux rivaux, l'autre aux gend'armes nuit, L'un rompt un huis, l'autre rompt une porte :

L'un finement trompe une ville forte, L'autre coiment une maison séduit :

L'un le butin, l'autre le gain poursuit, L'un deshonneur, l'autre dommage apporte.

L'un couche à terre, et l'autre gist souvent Devant un huis à la froideur du vent : L'un boit mainte eau, l'autre boit mainte larme.

Mars va tout seul, les Amours vont tous seuls : Qui voudra donc ne languir paresseux, Soit l'un ou l'autre, amoureux, ou gendarme.

MURET

Amour et Mars.) C'est une comparaison des amoureux, et des gendarmes, prinse entièrement d'une Elégie d'Ovide [Am. I, ix, 1] qui se commence

Militât omnis amans, et habet sua castra Cupido.

Rivaux.) Compagnons d'amour. Les François ont pour le jourd'huy mal appliqué ce mot de Ribault, pour signifier un Rufien. Au contraire c'est un nom d'honneur, et qui honnestement poursuit une dame, que Rival.

Jamais au cœur ne sera que je n'aye, Soit que je tombe en l'obli du cercueil, Le souvenir du favorable accueil, Oui reguarit et rengregeâ ma playe.

Cette beauté, pour qui cent morts j'essaye, Me saluant d'un petit ris de l'œil, Se présenta si bénigne à mon dueil, Qu'un seul regard de tous mes maux me paye.

Si donc le bien d'un espéré bon jour, Plein de caresse, après un long séjour, En cent nectars mon espérance plonge,

Quel paradis m'apporterait ce bien, Si bras à bras d'un amoureux lien Je la tenois tant seulement en songe ?

MURET Jamais au cœur.) Il se resjouyt d'un salut, que sa

dame luy avoit donné avec un gracieux souzris : prévoyant par là, combien de joye lui apportera le don de jouyssance.

Seul je m'avise, et nul ne peut sçavoir Si ce n'est moy, la peine que je porte : Amour trop fin comme un larron emporte Mon cœur d'emblée, et ne le puis r'avoir.

Je ne devois donner tant de pouvoir A l'ennemy qui a la main si forte, Mais au premier le retenir de sorte Qu'à la raison obeist le devoir.

Or c'en est fait ! il a pris la carrière : Plus je ne puis le tirer en arrière : Opiniastre, il est maistre du frein.

Je cognois bien qu'il entraine ma vie . Je voy ma faulte, et si ne m'en soucie, » Tant le mourir est beau de vostre main !

MURET [lire BELLEAU]

Seul je m'avise.) Il est aisé de soy. Au premier.) Dés le commencement.

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