‹ Œuvres complètes. ThéatreChapitre 114 sur 336 · SCÈNE m. — La Tisbe, Rodolfo · texte numérisé non relu

SCÈNE m. — La Tisbe, Rodolfo

La Tisbe, à Rodolfo. — ... On ne sait pas tout ce que nous avons souvent de vertu et de courage. Hélas I si tu savais comme j'ai souficrt toute ma vie! Oh! comme tu l'aimes, cette femme! Tout à l'heure tu en parlais, et j'aurais mieux aimé que tu me tordisses les entrailles. Oh! tue-moi! Puisque Dafne a tout entendu, puisqu'elle était là, à deux pas, séparée seulement par une porte, tu es bien sûr de ce que tu Ëiis. Mon pauvre ami, ce n'est pas moi qui te dirai rien pour t'en empêcher, va! Oh! oui, nous sommes bien heureuses, nous autres! On nous applaudit au théâtre. Que cette femme joue bien la Rosmonda! On nous admire...

Rodolfo. — ... Par le ciel, je crois que vous vous en vantez, misérable! Ah! empoisonnée! Et vous le dites! Et vous ne vojez pas que vous me rendez foui Madame! Madame! il faut que je venge la femme assassinée, et vous avez (ait votre crime, et je vais feire le mien! C'est Êiit! c'est dit! (il la frappe.)

NOTES DE UEDITEUR.

HISTORIQUE D'ANGELO

M"** Victor Hugo, le plus autorisé des «témoins», nous £ait ainsi l'histoire des représentations à^An^do en 183 j^'^ :

he Rpt s'amme tombé n'avait pas empêché le Théâtre-Français de lui redemander une pièce depuis la réussite éclatante de Lacrke Borgta, M. Jouslin de Lasalle éunt revenu en février 1835, M. Victor Hugo lui répondit qu'il achevait dans ce moment un drame qui exigeait deux actrices de premier ordre. Le Théitre-Français avait M"* Mars et pouvait engager M"** Dorval, qui éuit libre, mais il s'agissait de savoir si M"* Mars consentirait \ jouer avec M" Dorval. Quant k celle-ci, elle jouerait avec qui l'on voudrait.

L'auteur lut Angeiô \ M"* Mars. L'actrice habitait rue de la Tour-des-Dames, dans un hôtel oh l'on arrivait par une avenue et par des escaliers en amphithéâtre. L'auteur fut introduit dans un salon meublé selon le goût Empire. Un goût plus récent j était représenté par un ubleau- pendule figurant une église de village dont le clocher k cadran carillonnait les heures. Ce carillon se mêla à la lecture d*Angelo,

M"* Mars fut très aimable, et loua même le drame en des termes auxquels elle n'avait pas accoutumé l'auteur d*Hemant\

— Certainement, je jouerai, dit-elle, et avec votre M"* Dorval ! Les deux rôles sont très beaux. \^jons, vite, quel est le mien ?

— Celui que vous choisirez.

Catarina, mariée, chaste, convenait à

merveille au talent honnête et décent de M"* Mars; mais la Tisbé, fille des rues, violente, déréglée, semblait faite pour le talent bohème et libre de M- Dorval. M"' Mars préféra donc la Tisbé.

'*' yi^or Hugo raconté par mu Témoin de sa vie.

Le drame, dans son eut primitif, avait cinq actes. La mort d'Homodéi, au lieu d'être en récit, était en action. Rodolfo allait punir l'espion dans un bouge de bandits où se mêlaient le vin et le sang. Après la lecture au comité, MM.Tajlor et Jouslin de Lasalle vinrent trouver l'auteur; l'acte des bandits les inquiétait; le Koi samme avait dû en partie sa chute au bouge de Salubadil; le bouge d'Homodéi ferait tomber ylxtgr/?; il n'était pas indispensable au drame; la mort d'Homodéi pouvait être racontée en quelques mots; ils obtinrent de l'auteur la suppression de l'acte.

Les répétitions furent curieuses par la rencontre des deux actrices célèbres. M"* Mars traitait M"* Dorval avec la hauteur aristocratique d'une comédienne du Théâtre-Français forcée de s'encanailler avec une échappée du boulevard; elle n'en sentait pas moins que c'était une rivale sérieuse, elle était en même temps humiliée et effrayée. M"** Dorval, elle, ^tait souple et caressante; elle répondait aux brutalités par des flatteries; elle était toute prête a se trouver bien hardie, en effet, de mettre son pied mélodramatique sur ces nobles planches du Théâtre-Français; elle se faisait tout humble et toute petite, quitte a se redresser devant le public.

Elle répétait en dedans, ne démasquait aucun effet, était terne, éteinte, nulle. M"* Mars se rassurait et se félicitait du bon calcul qu'elle avait fait en prenant le rôle qui lui allait peu; mais comme Catarina allait encore moins \ M"* Dorval! Cette femme sans frein et sans retenue dans un rôle de pureté et de dignité! elle était capable d'j être sifHée. Mais, k une répétition, M"** Dorval s'oublia et joua tellement que Tespérance de M"* Mars s'évanouit du coup. Elle ne put se contenir et, au troisième acte.

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interrompit Tacccs de colore de Catarina contre Angelo et contre la Tisbé.

— Dites donc, monûeur Hugo, quelle mine voulez- vous que je fasse , moi , pendant que madame m'injurie de cette agréable façon ? Est-ce que vous ne trouvez pas les injures qu'elle me dit bien longues ?

— Pas plus longues, madame, que celles que vous lui dites, vous, \ Tac te précédent.

— Oh ! moi, dit M"* Dorval, je ne uouve pas les injures de madame trop longues. Quand les choses sont si belles, j*ai autant de plaisir \ les écouter qu*k les dire.

M'** Mars se tut. Mais, le lendemain, elle trouva qu'elle avait \ dire bien des choses inutiles, qu'elle ne savait comment se tirer de toutes ces grandes phrases, et que son rôle aurait besoin de larges coupures. L'auteur refusa de rien couper \ M"* Mars, et M"* Dorval put dire tout son rôle.

M"* Dorval, s'éunt trahie une fois, ne se gcna plus pour répéter de son mieux. Caurina, empoisonnée par son mari, va mourir dans son oratoire. M** Dorval, \ ce moment, fut si touchante et si vraie, que les quelques personnes présentes l'applaudirent.

L'acte fini. M"* Mars vint k l'auteur.

— M)us n'écoutez pas mes conseils, lui dit-elle en essayant de sourire ; je viens pourtant vous en donner encore un. Si j'éuis de vous, je changerais le genre de mort de Catarina. Toujours du poison î M>tis en avez mis dans Henta/t/^ vous en avez mis dans Lncrke Borgia, vous en remettez dans Angelo, Vraiment, c'est trop. D'abord, ce n'est pas beau \. voir, ces contorsions. C'était bon dans Htmanij parce que c'était la première fois.

— Ce n'était pas encore la première fois, madame. Je n'ai pas inventé le poison, je l'emploie, comme Corneille Ta employé dans KodogMne, comme Shakespeare Ta employé dans Kom/o et Juliette, ce qui ne l'a pas empêché de l'employer encore dans Hamlet, On l'avait employé bien des fois avant Hemani et on l'emploiera bien des fois après Angflo, moi tout le premier.

N'ayant pas encore réussi de ce côté, l'actrice en vint aux voies de fait, et, k la répétition suivante, k l'instant o\x M"** Dorval se dirigeait en chancelant ven l'oratoire, M*"* Mars, qui était de l'autre côté, traversa le théâtre et vint tout bonnement se camper

dé façon a cacher aux specuteurs la sortie de Catarina.

Cela dépassait la guerre permise. L'auteur intervint et rappela k l'actrice que sa place était de l'autre côté. Elle répondit qu'elle se trouvait mieux oh. elle était. M. Victor Hugo reprit qu'il était, lui, de l'avis contraire, et que c'était k l'auteur de juger ce qui valait mieux pour la pièce. Elle répliqua que c'était k l'actrice de juger ce qui valait mieux pour l'actrice. Il eut beau dire, elle refusa absolument de bouger. Alors il perdit patience, comme k Hentam, Il déclara qu'il avait rencontré bien souvent l'envie, mais que c'était la première fois qu'il la voyait s'avouant et s'éulant. Et k quoi bon ? qu'est-ce que M"* Mars espérait ? Est-ce qu'elle s'imaginait qu'elle annulerait M"' Dorval, son égale en talent et en succès ? Et, comme elle tressaillait k ce mot, il le répéta : — \^trc égale, entendezvous, en ulent et en succès! et si ce que je vous dis vous déplaît, vous êtes libre de rendre le rôle. Du reste, il est inutile que nous continuions k répéter. La pièce sera jouée comme je l'entends, ou elle ne sera pas jouée.

Cela dit, il leva la répéddon et quitta le théâtre...

Dans la soirée, M. Victor Hugo reçut une lettre de M"* Dorval :

« Si M"* Mars ne veut pas céder, faites-lui la concession qu'elle demande. Ce n'est pas seulement dans cette sorde qu'est le succès, mais aussi dans les adorables choses qu'il n'est pas en son pouvoir d'enlever. Est-ce votre ouvrage seul, dites, que vous avez voulu défendre ? J'ai emporté et je garde l'idée que vous avez voulu me protéger aussi, et j'en suis fière et heureuse. Mais ne vous fichez pas tout k fait contre M"* Man. \^us êtes toujours prêt k prendre de ces résolutions qui me font trembler. S'il me fallait laisser ce rôle, qui seul me retient au théâtre, je serais bien triste. »

Le directeur n'était pas moins suppliant :

(( J'apprends k mon arrivée que vous avez eu de nouvelles difficultés pour une position de scène, et que vous ne voulez plus revenir k la répétition de votre ouvrage si M"* Mars ne fait pas ce que vous désirez. Je pense que vous avez raison de demander que Ton exécute ce que vous exigez; mais est-il bien indispensable au succès de l'ouvrage que cette

ANGELO

position soit précisément celle que vous demandez? Ne pourrait- on arranger la scène de manière k ne point vous nuire et k satisfaire tout le monde ? Il me semble qu'une place occupée un peu plus en face ou un peu plus de côté ne peut en rien empêcher le succès d'un ouvrage comme le v6tre. Vous avouerez qu'après des études faites, des dépenses très fortes engagées, mm réultai très difficiît tn parUi obtenu, il serait bien cruel d'être arrêté au moment de la représenution. Soyez le plus raisonnable, je vous en prie, venez demain \ la répétition, et nous arrangerons tout cela. Voyez l'embarras dans lequel je me trouverais, moi, et fautes un peu pour un pauvre directeur ce que vous ne feriez pas pour vous-même. Je compte sur vous demain, et venez, je vous en supplie, avec des idées de conciliation. »

M. Victor Hugo alla le lendemain \ la répétition. Au moment de la mort de Catarina. M"* Mars se mit d'elle-même \ la place qu'il lui avait indiquée. Elle était fort radoucie. Après la répétition, elle le pria de venir voir ses costumes. U s'empressa d'y aller. Pour ses costumes de dona Sol, il lui avait apporté de très beaux destins de M. Louis Boulanger d'après les tableaux et les gravures du temps; elle les avait trouvés hideux et lui avait dit «de remporter ces barbouillages d. Elle avait coiffé dona Sol d'un béret qui avait été l'étonnement des peintres, nombreux \ Heruani, Le béret de dona Sol reparaissait sur la tête de Tisbé, avec des enjolivements qui faisaient hésiter l'œil entre un turban et une roue de cabriolet.

— Ah ! dit l'auteur consterné, vous allez remettre encore cela ?

— Oui; cette coiffure me va très bien. Elle me fait toute jeune. \bus avez vu mon portrait de Gérard, en moscovite ? C'est cette coiffure-1^.

M. Victor Hugo hasarda que la Tisbé n'était pas précisément une moscovite, mais une italienne; mais il n'insisu pas, ne voulant pas recommencer les querelles pour un détail d'habillement.

La veille de la représentation, il eut soin de se faire montrer l'affiche. Comme il l'avait prévu, le nom de M"* Mars éclatait en veddte et celui de M** Dorval était relégué obscurément après les figurants.

— D y a une erreur, dit-il.

— Laquelle ? fit le régisseur.

M"* Mars se trouvait 1^. M. Victor Hugo lui présenta l'affiche :

— Madame va vous le dire.

— Oh! je ne me mêle pas de l'affiche! dit-elle, en tournant le dos et en sortant.

Le directeur objecu que la vtdette était un privilège de M"* Mars, que tous, excepté elle, étaient égaux et affichés par rang d'ancienneté, les pensionnaires après les sociétaires, et que M** Dorval, la dernière venue, devait être la dernière nommée. M. Victor Hugo repartit que M** Dorval, spécialement engagée pour son drame, n'était pas une pensionnaire ordinaire, et que, d'ailleurs, du moment qu'on faisait une exception pour une autre, on pouvait en faire une pour elle. M"* Dorval eut la vedette aussi.

M"* Mars était de fort mauvaise humeur en s'habillant pour la représentation.

— Excusez-moi si je ne cause pas, dit-elle \. l'auteur. Mais c'est vous qui me pressez, puisque vous m'avez mise de la première scène. V6\x& savez que c'est la première fois que je joue en lever de rideau.

L'auteur alla chercher meilleur visage dans la loge de M"* Dorval. Elle lui sauto au cou, dit qu'elle n'avait jamais eu de plus beau rôle, qu'elle en raffolait, et de Tisbé aussi, et de toute la pièce, et elle interpellait son mari qui était présent : — N'est-ce pas. Merle ? M. Merle acquiesçait, moins froidement qu'^ son ordinaire; il était, de ta. nature, assez indifférent, et craignait d'être de mauvais ton en épousant trop les admirations de sa femme.

Il y avait dans la salle deux publkt bien distincts, celui de M"* Mars et celui de M™* Dorval, les gens graves, gourmés, empesés, pinces, enrichis ou titrés, que les artistes appellent les hoMrgfokj et les specuteurs ardents, jeunes, vivants, tumultueux, désordonnés, que le monde appelle les bohhttes.

L'entrée de M"* Mars fut saluée chaleureusement par les hottrgeûù et par les claqucurs. Les hbèmes s'abstinrent. Le premier acte intéressa et charma. M. Beauvallet fut un Angelo saisissant. M"* Mars dit, sans profondeur, mais avec une sensibilité très bien jouée, le récit de sa mère sauvée du gibet. La scène de la fi^ rentrait mieux dans ses habitudes de comédie; elle en dsela chaque mot, et y fut applaudie d'un bout ï l'autre. Il n'y eut pas dans tout l'acte un seul moment d'opposition.

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C'était maintenint le tour de M"* Dorval. Quand elle parut, les bohèmes essayèrent de lui faire ^ elle aussi «une entrée)», mais ils furent chutes par les bourgeois , et un peu par les claqueurs. La grande actrice sentit qu'il fallait vaincre ou périr, et joua, non avec son talent ordinaire, mais avec son talent extraordinaire. Elle fut d'une telle réalité, d'une passion si jeune, d'un abandon si chaste, que les bourgeois mêmes furent entraînés, et soupçonnèrent presque la distance qu'il y a d'un talent composé ^ un talent spontané.

M"* Mars était dans les coulisses, attendant sa scène.

— Eh bien, dit-elle 2i l'auteur, j'espère qu'on l'applaudit assez, votre actrice.

— De laquelle parlez-vous ? demanda poliment l'auteur.

— Oh ! de celle ^ qui vous avez donné le meilleur rôle.

M. Victor Hugo aurait pu lui répondre qu'elle avait choisi, mais il venait d'apercevoir )l la main de Tisbé la lampe avec laquelle elle entre dans la chambre de Caurina. C'était une lampe tragique et mythologique, retrouvée évidemment dans les fouilles d'Herculanum. H n'en dit rien, pour ne pas mécontenter la comédienne \ l'instant de sa scène principale, mais il ne put se taire en lui voyant sur la tète son éternel béret. Il lui fit remarquer que, pour sauver Catarina, elle allait dire ^ Angelo qu'elle était venue en manteau d'homme et qu'elle «avait aussi le chapeau » ; le public se demanderait comment Angelo pouvait croire au chapeau en voyant le turban.

— Bah! dit-elle, est-ce que le public fait attention k ces choses-lk ?

Et Tisbé entra chez Catarina avec une lampe anrique et un bonnet russe. Du reste, le public, en effet, n'eut pas l'air de s'en apercevoir.

M"* Mars n'avait pas la véhémence et l'emportement qu'il fallait pour les violences de Tisbé. Elle y fut médiocre. M"* Dorval, avec quelques mots, mit le succès de son côté. M"* Man, inférieure dans l'insulte, reprit le dessus dans le sacrifice, et réfuu les soupçons d' Angelo avec une mélancolie et une noblesse qui refirent l'égalité entre les rivales.

Au troisième acte, par un de ces hasards des représenutions qui déconcertent les pré-

visions les plus sÀres, M** Dorval joua mal la scène qu'elle avait si bien répétée. Elle manqua d'autorité dans sa révolte contre son mari; sa sortie même, dont M"* Man s'était tant effrayée, fut applaudie, mais sans ardeur. Le grand succès de l'acte fut pour M. Beauvallet qui, droit dans son jusuucorps de velours écarlate, le cou nu, les cheveux rgs, le regard dur, eut une inflexibilité de marbre.

Le dernier acte faillit être compromis par un accident de mise en scène. On avait prévu que l'air froid des coulisses se prédpiunt dans l'air embrasé d'une salle comble agiterait les rideaux du lit où est cachée Catarina, crue morte et enterrée dans les caveaux du palais. On avait paré k cet inconvénient en cousant aux rideaux des tringles de fer supporunt des poids. Mais le courant d'air fut tel que les poids ne purent résister. D fallut que deux machinistes se glissassent k plat ventre sous le lit et maindnssent le rideau ; mais le vent le faisait trembler dans leurs mains et les découvrait par insunts au public, que cela faisait rire. M"* Mars se uoubla et joua gauchement, et la pièce aurait mal fini, sans M"* Dorval dont le réveil fut d'une grâce étonnée et charmante qui rétablit le succès. Quand Rodolfo la prit dans ses bras, elle eut la légèreté d'une ombre qui revient \ la vie, la poésie d'Eurydice ramenée sur la terre.

Aftgrlo avait réussi. La réussite persista aux représentarions suivantes. M'** Mars s'était résignée au succès de M"* Dorval et se contentait du sien.

Angelo fut la première pièce de Victor Hugo dont la première reprcsenution put être constamment applaudie sans protestation et sans tumulte. Les fidèles, un peu déconcertes, s'étonnaient de vaincre ainsi sans combattre. Le registre de la Comédie-Française porte :

Grand succès, M^ Mars et Dorval rappelées. La rencontre des deux grandes actrices fut, en effet, pour beaucoup dans la réussite et dans l'éclat de cette représentation. Jules Janin, à plus de vingt ans de distance, en évoquait le radieux souvenir ^*^

<•) Hi0oire de la lÀUérature dramatique, t. VI, 185J.

ANGELO

Ô visions de notre jeunesse! 6 fantômes évanouis 1 6 belles heures d'autrefois! quand tout nous était sourire , enchantement, rêves, concerts, fantaisies! M"* Mars, la perfection même, enfant prëdeux de Molière élevée sur les genoux de Marivaux, intelligente beauté, limpide et douce voix d'une inaltérable fraîcheur; M"* Dorval, violente et sans frein, sans loi ni règle, comédienne par hasard et par instinct, comme M"* Mars est comédienne par la nature et par l'étude, comédienne avec son cœur, comme M"* Mars est comédienne avec son esprit. Quelles fêtes ! et quelles soirées!

Donc, en dcpit d'une presse hostile, Angelo, joué pendant les chaleurs de Tctc, en mai, juin et juillet, n'en eut pas moins, en 1835, trente -six représentations de suite, avec une moyenne de 2, 2 54 francs, chiffre des plus élevés à une époque oîi la Comédie - Française n'avait pas quinze cents francs de frais journaliers. Aussi le drame futil repris dès l'année suivante. Mais cette fois. M"* Mars, qui décidément n'avait pas été aussi victorieuse qu'elle l'avait cru, abandonna la Tisbe à sa rivale, qui remplit, elle, le rôle, tout le rôle. Catarina fut jouée par M"* Volnys. La pièce resta au répertoire en 1837 et 1838 et eut en tout soixante -deux représentations.

Elle ne fut ensuite reprise au Théâtre- Français qu'en 18 jo. Et ce fut alors une autre grande actrice qui, à son tour, jeta un vif éclat sur les représentations à^ Angelo : Rachel y joua la Tisbe.

C'était la première fois qu'elle passait de la tragédie classique au drame romantique, de Racine à Victor Hugo, et sûrement c'était là un vériuble événement littéraire. Il fut malheureusement entravé par de graves événements politiques. Dans la même semaine oà la Comédie-Française donnait cette reprise à^Angeh, l'Assemblée nationale agitait la question de vie ou de mort du suffrage universel. Le gouvernement de Louis

Bonaparte voulait rayer des listes un grand tiers des électeurs. Le 18 mai, Victor Hugo assistait à la reprise à^ Angelo; le 20, il montait à la tribune de l'Assemblée pour défendre le droit des citoyens.

Un article du SUcle, paru quelques jours après sous la signature de Charles de Matharel, nous donne assez l'état des esprits :

C'était en 1835. ^^ • comme nous étions alors pleins d'ardeur, d'enthousiasme et d'amour pour cet^e grande chose qu'on appelle l'Art! A dix heures, le jour de la première représentation à^ Angelo j nous déjeunions, trois de mes amis et moi, k la queue du théâtre, avec des petits pains et du chocolat ^ nous entrions dans la salle \ sept heures, c'est-k-dire après neuf heures d'attente, et nous grimpions k nos places au paradis. Voir M"* Mars et M"** Dorval en présence, la Comédie dans son expression la plus radieuse, le Drame dans sa représentation la plus saisissante, c'était la chose capitale.

Combien les temps sont changés! M"* Rachel, la grande tragédienne, a quitté Corneille et Racine pour Victor Hugo, comme M"* Mars, son illustre devancière, avait quitté Molière et Marivaux, et, k part le monde des lettres, c'est \ peine si l'on s'est informé de cette fière tenutive... La politique a tout envahi; elle a tout couvert de son grand voile noir, tricolore, rouge ou blanc. — «N'applaudissez pas, disait-on k c6té de nous, Victor Hngo efi nn ronge!»

Sans trop s'occuper du tribun on applaudit tout de même le poète à cette reprise de i8jo, et l'on acclama Tactrice. Rachel, dans la Tisbe, marqua de son empreinte géniale ce râle de grande coquette tragique. Dédaigneuse avec Angelo, terrible avec Caurina, elle fut si amoureuse avec Rodolfo, si tendrement, si passionnément, si douloureusement amoureuse, qu'elle fit pleurer tous ceux qu'elle avait l'habitude de faire frémir. A coté d'elle, sa jeune sœur, Rébecca Félix, était bien charmante et bien touchante dans le rôle de

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Catarina et promettait un avenir que sa mort prématurée a tristement interrompu.

La représentation fut triomphale pour Rachel entre tous ses triomphes et acheva , en même temps, de consacrer le succès d^A/tgelo, dont le rôle principal, — un des plus beaux rôles de femme qui soient au théâtre , — avait été ainsi successivement joue par les trois plus illustres comédiennes du siècle, Mars, Dorval et Ra- Hrhcl. Sarah Bernhardt fut la quatrième.

Apres une série de vingt reprcsen- Utions , Rachel maintint Angelo à son répertoire jusqu'en 18 ji. Puis commencèrent pour Angelo, comme pour tout le théâtre de Victor Hugo, les vingt ans d'exil du second Empire.

Après 1870, il y eut successivement trois projets de reprise A^ Angelo : à la Comédie-Française, sous la direction Emile Perrin, avec M'** Croizette dans la Tisbe et M*'* Sarah Bernhardt dans Catarina ; en 1885 , à la Porte-Saint-Martin , sous la direction Duquesnel , M"* Sarah Bernhardt devant jouer cette fois laTisbe 5 en 1900, à la Comédie-Française, direction Jules Claretie, avec M"*' Weber et Bartet.

L'honneur de la reprise à* Angelo, après cinquante-cinq ans d'interruption , appartient au théâtre Sarah-Bernhardt et à Sarah Bernhardt elle-même. La première rcprésenution eut lieu le 7 février

On réublit à la scène pour cette reprise le troisième acte, la Mort d'Homodei, qui avait été supprimé, à la Comédie-Française, comme on l'a vu par le récit de M"* Victor Hugo, sur les insunces de MM. Taylor et Jouslin de la Salle. Victor Hugo avait toujours jugé cet acte nécessaire; il l'avait conçu , il l'avait écrit de premier jet avec les autres, et il est à sa place dans le manuscrit original. Il marque d'ailleurs le revirement de l'action, la lettre de

Rodolfo interceptée. Enfin, le personnage original d'Homodei , auquel M. de Max donna tout son relief, achève de se poser dans cet acte shakspearien.

L'effet du drame sur cette génération nouvelle fut considérable; laissons Ca tulle Mendès raconter cette belle première représentation :

Est il besoin de dire que le succès a été immense? Vingt rappels^ acclamations, ovations interminables; et il n*y a rien de plus beau que l'enthousiasme de Paris. . . Le plus grand des poètes était interprété par la plus grande des comédiennes. De Ik, tout naturellement un parfait triomphe^ et ce fut une admirable soirée.

. . . J'ai dit l'enthousiasme qui a fètc M"" Sarah Bernhardt ; ce qu'il serait impossible d'exprimer, c'est la nouveauté de talent qu'elle a montrée dans le rôle de la Tisbe. Que Sarah Bernhardt^ miiaculeusement jeune, soit charmante, tendre, furieuse, pathétique, c'est ce qui n'a rien d'extraordinaire. Mais, cette fois, elle l'est d'une manière imprévue, qu'on ne lui connaissait pas. Oh! que d'amour, que de bonté, que de sacrifice, dans un idéal si réel, tout de même si vivant 1 On dirait que la souplesse de ce corps, si passionnée et si cMine, a comme des caresses d'âme aimante N'est-il pas prodigieux que M"** Sarah Bei nhardt, après unt de créations sublimes, puisse se dépasser, et que, si extrêmement admirée, elle trouve le moyen d'être plus admirable encore! — A côté d'elle, M. de Max, qui, de jour en jour, sans rien perdre de sa fougue, de ses naturels et superbes em^ portements, les soumet \ une plus sûre maîtrise de pensée et de volonté, a fait d'Homodei une très intéressante figure, sinistre k la fois et finement furtive, terrible avec quelque jeune grâce. — M. Desjardins donne au personnage d' Angelo un bel air d'aristocratie pompeuse et, si l'on peut dire, délicatement barbare. — M"* Suzanne Seylor, M"' Kerwich, nous offrent joliment Reginella et Dafné. Et M"* Blanche Dufrêne, très remarquable, donne généreusement \ Catarina tout ce qu'elle a de tendresse, de langueur et de beauté.

IMrBIMKBtB RATIOSALK.

ANGELO

LES REPRÉSENTATIONS

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