ACTE I. — DON SALLUSTE
Demander où? comment? quand? pourquoi? Mon sang bout! Je l'aime follement! Je l'aime, voilà tout!
DON césAR.
Là, ne te fâche pas.
RU Y BLAS, tombant épuisé et pile sur le fauteuil.
Non. Je souffre. — Pardonne.
Ou plutôt, va, fiiis-moi. Va-t'en, frère. Abandonne Ce misérable fou qui porte avec effroi Sous l'habit d'un valet les passions d'un roi !
DON CÉSAR, lui posant la main sur l'épaule.
Te fiiirl — Moi qui n'ai pas souffert, n'aimant personne.
Moi, pauvre grelot vide où manque ce qui sonne.
Gueux, qui vais mendiant l'amour je ne sais où,
A qui de temps en temps le destin jette un sou.
Moi, cœur éteint, dont l'âme, hélas! s'est retirée.
Du spectacle d'hier affiche déchirée.
Vois-tu, pour cet amour dont tes regards sont pleins.
Mon frère, je t'envie autant que je te plains!
Moment de silence. Ils se tiennent les mains serrées en se regardant tous les deux avec une expression de tristesse et d'amitié confiante.
Entre don Salluste. Il s'avance k pas lents, fixant un regard d'attention profonde sur don César et Ruy Blas, qui ne le voient pas. Il tient d'une main un chapeau et une épée qu'il apporte en entrant sur un fauteuil, et de l'autre une bourse qu'il dépose sur la table.
DON SALLUSTE, k don César.
Voici l'argent.
A la voix de don Salluste, Ruy Blas se lève comme réveillé en sursaut, et se tient debout, les yeux baissés, dans l'attitude du respect.
DON CÉSAR, k part, regardant don Salluste de travers.
Hum! le diable m'emporte!
Cette sombre figure écoutait à la porte. Bah! qu'importe, après tout!
Haut k don Salluste.
Don Salluste, merci.
Il ouvre la bourse, la répand sur la uble et remue avec joie les ducats, qu'il range en piles sur le tapis de velours. Pendant qu'il les compte, don Salluste va au fond, en regardant derrière lui s'il n'éveille pas l'attention de don César. Il ouvre la petite porte de droite. — A un signe qu'il hït, trois alguazils armés d'épées et vêtus de noir en sortent. Don Salluste leur montre mystérieusement don César. Ruy Blas se dent immobile et debout près de la uble comme une statue, sans rien voir ni rien entendre.
DON SALLUSTE, bis^ aux alguazils.
Vous allez suivre, alors qu'il sortira d'ici. L'homme qui compte là de l'argent. — En silence Vous vous emparerez de lui. — Sans violence. — Vous l'ircz embarquer, par le plus court chemin, A Dénia. —
U leur remet un parchemin scellé.
Voici Tordre écrit de ma main. — Enfin, sans écouter sa plainte chimérique, Vous le vendrez en mer aux corsaires d'Afrique. Mille piastres pour vous. Faites vite à présenti
Les trois alguazils s'inclinent et sortent. DON CÉSAR, achevant de ranger ses ducats.
Rien n'est plus gracieux et plus divertissant Que des écus à soi qu'on met en équilibre.
U £aLit deux parts égales et se tourne vers Kuy Blas.
Frère, voici ta part. —
Comment!
DON CESAR, lui montrant une des deux piles d*or.
Prends! viens! sois libre!
DON SALLUSTE, qui les observe, a part.
Diable!
RUY BLAS, secouant la tète en signe de refus.
Non. C'est le cœur qu'il faudrait délivrer. Non, mon sort est ici. Je dois y demeurer.
DON CÉSAR
Bien. Suis ta fantaisie. E^-tu fou? suis-je sage.'^ Dieu le sait.
Il ramasse l'argent et le jette dans le sac, qu'il empoche. DON SALLUSTE, au fond, k part, et les observant toujours.
A peu près même air, même visage.
DON CÉSAR, ît Ruy Blas.
Adieu.
Ta main!
Ils se serrent la main. Don César sort sans voir don Salluste, qui se tient k Técart.