ACTE I. — DON SALLUSTE
Sous un dais orné du globe impérial, Il est, dans Aranjuez ou dans TEscurial,
— Dans ce palais, parfois, — mon frère, il est un homme Qu'à peine on voit d'en bas, qu'avec terreur on nomme 5 Pour qui, comme pour Dieu, nous sommes égaux tousj Qu'on regarde en tremblant et qu'on sert à genoux 5 Devant qui se couvrir est un honneur insigne j
Qui peut faire tomber nos deux têtes d'un signe 5
Dont chaque fantaisie est un événement 5
Qui vit, seul et superbe, enfermé gravement
Dans une majesté redoutable et profonde ,
Et dont on sent le poids dans la moitié du monde.
Eh bien! — moi, le laquais, — tu m'entends, eh bien! oui.
Cet homme-là I le roi! je suis jaloux de lui!
DON CÉSAR
Jaloux du roi!
Hé! oui, jaloux du roi! sans doute.
Puisque j'aime sa femme!
DON cisAR.
Oh! malheureux!
Ecoute.
Je l'attends tous les jours au passage. Je suis Comme un fou! Ho! sa vie est un tissu d'ennuis, A cette pauvre femme! — Oui, chaque nuit j'y songe. — Vivre dans cette cour de haine et de mensonge. Mariée à ce roi qui passe tout son temps A chasser! Imbécile! — un sot! vieux à trente ans! Moins qu'un homme! à régner comme à vivre inhabile.
— Famille qui s'en va! — Le père était débile Au point qu'il ne pouvait tenir un parchemin.
— Oh! si belle et si jeune, avoir donné sa main A ce roi Charles Dçux! Elle! Quelle misère!
— Elle va tous les soirs chez les sœurs du Rosaire, Tu sais ? en remontant la rue Ortaleza. Comment cette démence en mon cœur s'amassa. Je l'ignore. Mais juge! elle aime une fleur bleue D'Allemagne... — Je fais chaque jour une lieue,
THÉÂTRE. — ni. 23
IMrRIMCRIK RATIOXALB.
Jusqu'à Caramanchcl, pour avoir de ces fleurs.
J'en ai cherché partout sans en trouver ailleurs.
J'en compose un bouquet, je prends les plus jolies...
— Ohl mais je te dis là des choses, des folies! —
Puis à minuit, au parc royal, comme un voleur,
Je me glisse et je vais déposer cette fleur
Sur son banc favori. Même, hier, j'osai mettre
Dans le bouquet, — vraiment, plains-moi, frère! — une lettre!
La nuit, pour parvenir jusqu'à ce banc, il faut
Franchir les murs du parc, et je rencontre en haut
Ces broussailles de fer qu'on met sur les murailles.
Un jour j'y laisserai ma chair et mes entrailles. j Trouvc-t-elle mes fleurs, ma lettre? je ne sai. I Frère, tu le vois bien, je suis un insensé.
DON CÉSAR
Diable! ton algarade a son danger. Prends garde. Le comte d'Onate, qui l'aime aussi, la garde Et comme un majordome et comme un amoureux. Quelque reître, une nuit, gardien peu langoureux. Pourrait bien, frère, avant que ton bouquet se fane, Te le clouer au cœur d'un coup de pertuisane. — Mais quelle idée! aimer la reine! ah çà, pourquoi? Comment diable as-tu fait ?
RUY BLAS, avec emportement.
ErSt-ce que je sais, moi!
— Oh! mon âme au démon! je la vendrais pour être Un des jeunes seigneurs que, de cette fenêtre. Je vois en ce moment, comme un vivant affront, Entrer, la plume au feutre et l'orgueil sur le front ! Oui, je me damnerais pour dépouiller ma chaîne. Et pour pouvoir comme eux m'approcher de la reine Avec un vêtement qui ne soit pas honteux! Mais, ô rage! être ainsi, près d'elle! devant eux! En livrée! un laquais! être un laquais pour elle! Ayez pitié de moi, mon Dieu!
Se rapprochant de don César.
Je me rappelle.
Ne demandais-tu pas pourquoi je l'aime ainsi. Et depuis quand?... — Un jour... — Mais à quoi bon ceci? C'est vrai, je t'ai toujours connu cette manie! Par mille questions vous mettre à l'agonie!