ACTE III. — RUY BLAS
/Rome vous trompe j il faut ne risquer qu'à demi / Une armée en Piémont, quoique pays amij vLa Savoie et son duc sont pleins de précipices.
La France pour vous prendre attend des jours propices.
L'Autriche aussi vous gucttcfrit l'infant bavarois
Se meurt, vous le savez. —/Quant à vos vice-rois.
Médina, fou d'amour, wnplit Naples d'esclandres,
Vaudémont vend Milan, Legaftez perd les Flandres.
Quel remède à cela ?/^ L'état est indigent.
L'état est épuisé de troupes et d'argentj
Nous avons sur la mer, où Dieu met ses colères.
Perdu trois cents vaisseaux, sans compter les galères.
Et vous osez!... — Messieurs, en vingt ans, songez-y,
Le peuple, — j'en ai feiit le compte, et c'est ainsi! —
Portant sa charge énorme et sous laquelle il ploie.
Pour vous, pour vos plaisirs, pour vos filles de joie.
Le peuple misérable, et qu'on pressure encor, !
A 5ué quatre cent trente millions d'or! •
} Et ce n'est pas assez! et vous voulez, mes maîttC84Tr.— ^ ' i Ah! j'ai honte pour vouslj^r Au dedans, routiers, reîtres, lC^\^nt battant le pays et brûlant la moisson.
L escopette est braquée au coin de tout buisson.
Comme si c'était peu de la guerre des princes.
Guerre entre les couvents, guerre entre les provinces.
Tous voulant dévorer leur voisin éperdu.
Morsures d'affamés sur un vaisseau perdu !
Notre église en ruine est pleine de couleuvres j
L'herbe y croît. Quant aux grands, des aïeux, mais pas d'œuvres.
Tout se fait par intrigue et rien par loyauté.
L'Espagne est un égout où vient l'impureté
De toute nation. — Tout seigneur à ses gages
A cent coupe-jarrets qui parlent cent langages.
Génois, sardes, flamands. Babel est dans Madrid.
L'alguazil, dur au pauvre^ au riche s'attendrit.
La nuit on assassine, et chacun crie : A l'aide!
— Hier on m'a volé, moi, près du pont de Tolède! —
La moitié de Madrid pille l'autre moitié. /^Tous les juges vendus. Pas un soldat payé.
Anciens vainqueurs du monde. Espagnols que nous sommes.
Quelle armée avons-nous? A peine six mille hommes, \ Qui vont pieds nus. pes gueux, des juifs, des montagnards,
S'habillant d'une loque et s'armant de poignards. .
Aussi d'un régiment toute bande se double.
Sitôt que la nuit tombe, il est une heure trouble
Où le soldat douteux se transforme en larron.
Matalobos a plus de troupes qu'un baron.
Un voleur feit chez lui la guerre au roi d'Espagne. r Hélas! les paysans qui sont dans la campagne f Insultent en passant la voiture du roi.
Et lui, votre seigneur, plein de deuil et d'effroi.
Seul, dans l'Escurial, avec les morts qu'il foule,
^Courbe son front pensif sur qui l'empire croule !
— Voilà! — L'Europe, hélas! écrase du talon Ce pays qui fut pourpre et n'est plus que haillon. L'état s'est ruiné dans ce siècle funeste.
Et vous vous disputez à qui prendra le reste ! Ce grand peuple espagnol aux membres énervés. Qui s'est couché dans l'ombre et sur qui vous vivez, Expire dans cet antre où son sort se termine. Triste comme un lion mangé par la vermine !
— Charles-Quint, dans ces temps d'opprobre et de terreur. Que fais-tu dans u tombe, ô puissant empereur.'^
Oh! lève-toi! viens voir! — Les bons font place aux pires.
, Ce royaume effrayant, fait d'un amas d'empires,
! Penche... Il nous faut ton bras! au secours, Charles-Quint!
I Car l'Espagne se meurt, car l'Espagne s'éteint!
] Ton globe, qui brillait dans ta droite profonde. Soleil éblouissant qui faisait croire au monde Que le jour désormais se levait à Madrid, Maintenant, astre mort, dans l'ombre s'amoindrit. Lune aux trois quarts rongée et qui décroît encore. Et que d'un autre peuple effacera l'aurore ! Hélas ! ton héritage est en proie aux vendeurs. Tes rayons, ils en font des piastres! Tes splendeurs. On les souille! — O géant! se peut-il que tu dormes.^ — On vend ton sceptre au poids ! un tas de nains difformes Se taillent des pourpoints dans ton manteau de roi 5 Et l'aigle impérial, qui, jadis, sous ta loi. Couvrait le monde entier de tonnerre et de flamme. Cuit, pauvre oiseau plumé, dans leur marmite infâme!
Les conseillers se taisent consternés. Seuls, le marquis de Priego et le comte de Camporcal redressent la tcte et regardent Ruy Blas avec colère. Puis Camporeal^ après avoir parlé k Priego, va k la table, écrit quelques mots sur un papier, les signe et les fait signer au marquis.
LE CO^ÏTE DE CAMPOREAL, désignant le marquis de Priego et remettant le papier k Ruy Blas.
Monsieur le duc, — au nom de tous les deux, — voici Notre démission de notre emploi.