ACTE V. — LE TIGRE ET LE LION
Il revient vers la table.
— Oh! le page a trouvé Guritan, c'est certain. Il n'était pas encor huit heures du matin.
Il fixe son regard sur la fiole.
— Pour moi, j'ai prononcé mon arrêt, et j'apprête Mon supplice, et je vais moi-même sur ma tête Faire choir du tombeau le couvercle pesant.
J'ai du moins le plaisir de penser qu'à présent Personne n'y peut rien. Ma chute est sans remède.
Tombant sur le fauteuil.
Elle m'aimait pourtant! — Que Dieu me soit en aide! Je n'ai pas de courage!
Il pleure.
Oh! l'on aurait bien dû Nous laisser en paix!
Il cache sa tcte dans ses mains et pleure k sanglots.
Dieu!
Relevant la tcte et comme égaré, regardant la fiole.
L'homme, qui m'a vendu Ceci, me demandait quel jour du mois nous sommes. Je ne sais pas. J'ai mal dans la tête. Les hommes Sont méchants. Vous mourez, personne ne s'émeut. Je souffre! — Elle m'aimait! — Et dire qu'on ne peut Jamais rien ressaisir d'une chose passée! — Je ne la verrai plus! — Sa main que j'ai pressée. Sa bouche qui toucha mon front. . . — Ange adoré ! Pauvre ange! — Il faut mourir, mourir désespéré! Sa robe où tous les plis contenaient de la grâce. Son pied qui fait trembler mon âme quand il passe. Son œil où s'enivraient mes yeux irrésolus, Son sourire, sa voix... — Je ne la verrai plus! Je ne l'entendrai plus! — Enfin c'est donc possible.*^ Jamais!
II avance avec angoisse sa main vers la fiole ; au moment oh il la saisit convulsivement, la porte du fond s'ouvre. La reine paraît, vêtue de blanc, avec une mante de couleur sombre, dont le capuchon, rejeté sur ses épaules, laisse voir sa tcte pâle. Elle tient un: lanterne sourde k la main, elle la pose k terre, et marche rapidement vers Ruy Blas.