L'ODÉON
Monsieur,
Je viens d'être officiellement avisé que la représentation de Jl«y Bloi est interdite.
En présence du cas de force majeure résulunt de cette interdiction , notre traité devient nul et non avenu, et j'ai le regret de vous en informer.
U Direêeur du Tb/âtre de fOdéon, De Chilly.
V^ici la réponse de Victor Hugo :
A M. LoMtt Bonaparte, aux Tuileries.
Monsieur,
J'ai rhonncur de vous accuser réception de la lettre que m'a écrite le directeur du Théâtre impérial de l'Odéon.
Victor Hugo.
Hautevillc House, 8 décembre 1867.
Ruy Blas dut attendre, et ne fut repris à rOdéon, sous la même direction, qu'après la guerre et la Commune, le 19 février 1872.
L'interprétation était digne de l'œuvre.
Ruy Blas, c'était Lafontaine, qui, avec quelques inégalités, eut l'honneur de rappeler souvent Frederick j don César, c'éuit Mélingue, spirituel, élégant, charmant ; don Salluste , c'était GefFroy, glacial, insolent, terrible. Mais la figure idéale , ce fut celle de Sarah Bernhardt , qui , toute jeune alors , eut , dans le rôle de la Reine, un charme de pureté, de tendresse et de mélancolie qui ne sera point dépassé.
Le succès fut éclaunt. Du 19 février au 31 mai , clôture de la saison , la pièce , jouée tous les jours, eut de suite cent trois représentations constamment acclamées.
Le 4 avril 1879, Kuy Blas entra au répertoire de la Comédie-Française pour n'en plus sortir jamais. Il trouva là aussi une troupe de premier ordre, la poésie de Mounet-Sully, la verve de Coquelin , l'autorité de Febvre, et il retrouva la grâce de Sarah Bernhardt. Chaque fois que Ruy Blas est offert au public , l'effet est certain et la salle est comble.
Les représentations de Ruy Blas y malgré une interruption de plus de trente ans, ont produit jusqu'ici (juillet 1904) deux millions trois cent cinquante mille francs (exactement : 2,351,767 fr. oj).
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REVUE DE LA CRITIQUE
La critique avait reproché à Marie Tudor et à AHgeh d'être des drames en prose, des mélodrames, disait -elle.
Victor Hugo, avec Ruy Bios, revenait au drame en vers et, par là même sans doute , à quelque poésie. Mais la réaction commencée contre le mouvement romantique ne s'arrêta pas à ce détail. Ruy Bios fut attaqué aussi violemment , plus violemment peut-être, que Marie Tudor et Angeh. L'apostrophe aux ministres et le cinquième acte furent seuls absous, même par les ennemis. En revanche, le quatrième acte fut condamné, même par quelques-uns des amis.
Nous ne citerons , comme échantillon, qu'une seule de ces attaques passionnées $ elle est prise dans la Rmme des Deux-Mondes et sig»ée de Gustave Planche, critique sérieux et fort réputé en son temps :
...Le quatrième icte de Kmj Blat est le plus hirdi défi que M. Hugo lit jamais adressé au bon sens et au goût de son auditoire. L'arrivée de don César par la cheminée, le pillage de la garde-robe et du buffet de Ruy Blas^ le dialogue de don César et de la duègne, sont dignes de Bobèche et de Galimafiré, k la gaieté près, car il nous est impossible de trouver dans ce quatrième acte autre chose qu'un cjnisme révoltant.
... Il j a un abîme entre le style à^Hemani et le style de Kmj Blat. L'auteur fouille dans le dictionnaire comme dans la roue de la loterie. Les mots ne lui coûtent rien et il les entasse avec une profusion sans exemple. Il fait de la verbosité la première loi du style.
. . .Toute la pièce n'est qu'un puéril enussement de scènes impossibles. Il semble que l'auteur se soit proposé de prendre la mesure de la patience publique. L'auditoire de la première représenudon a fait preuve, nous l'avouons, d'une rare longanimité pi a écouté sans murmurer une pièce qui ne relève ni de la réalité historique, ni de la réalité humaine, ni de la poésie lyrique, ni du mélodrame,
THéÂTE.B. — m.
dont les acteurs se traitent mutuellement comme autant de pantins incapables de sentir et de penser. Mais cette longanimité, nous l'espérons, ne sera pas imitée par la foule, car, si Rmj Blat était applaudi, il faudrait proclamer la ruine de la poésie draoutique.
On voit à quel diapason était monté , en 1838, le ton de la critique hostile. En 1872, quelle revanche! La presse, à peu près unanime et le public tout entier, tun public de postérité», dit Saint-Victor, acclamèrent la reprise de Bjfj Bios et remirent ce grand drame à la place qu'il ne cessera plus d'occuper.
Le Moniteur.
Théophile Gautibil.
...Jamais la vie dramatique ne fut menée avec une aisance si souveraine, avec une puissance si absolue. Le poète, lui, peut tout exprimer, depuis les effusions les plus lyriques de l'amour, jusqu'aux plus minutieux deuils d'étiquette, de blason et de généalogie, depuis la plus haute éloquence jusqu'k la plaisanterie la plus hasardeuse, passant du sublime au grotesque sans le moindre effort, mêlant tous les tons dans le plus magnifique langage que le théâtre ait jamais parlé. La franchise de Molière, la grandeur de Corneille, l'imagination de Shakespeare, fondus au creuset d'Hugo, forment ici un airain de Corinthe supérieur \ tous les méuux.
Théophile Gautier se plaît à rappeler ce que fut dans le rôle de Ruy Blas Frédérick-Lemaîtrc :
. . . Ruy Bias eut bien vite raison de Robert Macaire. De ce tas de haillons laissés k ses pieds s'élança, comme un dieu qui sort du tombeau, Frederick, le grand Frederick que vous savez, mélancolique, passionné, le Frederick plein de force et de grandeur, qui sait trouver des larmes pour attendrir, des tonnerres pour menacer, qui a la voix, le regard et le geste, le Frederick de Faust, de Richard
IHrMHBMB lATlOBALB.
Darlington et de Gennaro, — c'est-k-dirc le plus grand tragédien et le plus grand comédien moderne.
Le Figan
Auguste ViTU.
...Pris dans son ensemble, Kuy Blat vit surtout par le style. Envisagé sous cet aspect, Rmj Bios est une œuvre sans pareille, écrite dans une langue étincelante, souple, familière et grande, qui parcourt avec une agilité merveilleuse toute la gamme des sentiments humains. Quelle surprenante fantaisie que ce rôle de don César, qui tient k lui seul le quatrième acte — un hors-d'œuvrc , mais un chefd'œuvre! — Les cuirs de Cordoue n*ont pas plus d*arabcsques, les poignards florentins plus de ciselures, ni les dessins de Callot plus de caprice. Ce vers Protée veut tout, sait tout et dit tout.
La jeunesse vigoureuse, la sève, la flamme intense circulent dans les rameaux touffus de cet arbre magique, où toute pensée s'épanouit en fleurs éclatantes, lumineuses et diaprées. Si jamais la poésie française était perdue, on la retrouverait entière dans Rmj Bios.
La Trejie.
Paul DE Saint-Victor.
Kmj Blat est dans la mémoire et l'esprit de tous; il enchante depuis quarante ans les imaginations et les âmes. On le sait par cœur, c'est le mot. C'est un chef-d'œuvre en tous sens, et même de facture. Son intrigue, si complexe et si audacieuse, est tissue, tramée, nouée maille k maille, avec une dextérité si rapide qu'elle emporte toutes les objections. . . Dès la première scène, ce drame redoutable vous tient et ne vous lâche plus. Des ravissements de l'amour vous passez aux effrois de la haine et de la vengeance ; les rayons se mêlent aux éclairs ; les sanglots du désespoir sont entrecoupés par le chant de la fanuisie. Ruy Blas émeut, don Salluste consterne. César étincelle, la Reine séduit et enchante; au fond, les ruines d'un empire qui tombe et s'écroule.
Que dire du style, la plus belle langue dramatique qu'on ait jamais parlée au théâtre } Rien n'égale la vigueur, la soudaineté , la souplesse, le luxe exquis, la solennité pénétrante de ce vers, qui détache l'image, qui grave la pensée, qui monte d'un coup d'aile au plus haut de la passion et de la grandeur, pour
planer dans la rêverie ou redescendre au caprice grotesque ou au deuil familier. Et pas une faiblesse dans les spirales de son vol, pas une fcitigue dans cet essor perpétuel. C'est tantôt le tranchant solide d'une épéc, untôt la floraison d'une luxuriante arabesque. C'est l'éclat de l'arme et la splendeur du joyau, la flamme qui brûle et la fusée qui éblouit. Chaque passion jette son cri, chaque fantaisie sa roulade, chaque souffrance son gémissement, dans cette symphonie magnifique qui remplit l'âme et ravit l'esprit. On sort de W comme d'un concert où toutes les fibres de l'être auraient été tourmentées et caressées
tour a tour.
Le Voltaire,
Emile Zola.
De tous les drames de Victor Hugo , Kmj Blat est le plus scénique, le plus humain, le plus vivant. En outre, il contient imc partie comique, ou plutôt une partie fantaisiste superbe. C'est pourquoi Kmj Blat, même avant Hema/tt'j restera au répertoire de la Comédie- Française k côté du C/d et à^ AMdromofMe. , ,
C'est que les vers de Kmj Blat seroiu l'éternelle gloire de notre poésie. Ici la discussion s'arrête, il faut s'incliner devant le génie.
Quelle brusque et prodigieuse fan^re dans la langue que ces vers de Victor Hugo ! Us ont éclaté comme un chant de clairon au milieu des mélopées sourdes et balbutiantes de la vieille école classique. C'était un souflle nouveau, une bouffée de grand air, un resplendissement de soleil. Et ils restent aujourd'hui, ils resteront toujours, des bijoux ciselés avec un art exquis. Au détour d'un hémistiche , au coin d'une césure, il y a de soudaines échappées : c'est un paysage qui se déroule; c'est une fière attitude qui s'indique, c'est un amour qui passe, c'est une pensée immortelle qui s'envole. Oui, musique, lumière, couleur, parfum, tout est lîi. Les vers de Victor Hugo sentent bon, ont des voix de cristal, resplendissent dans de l'or et de la pourpre. Jamais la langue humaine n'a eu cette rhétorique vivante et passionnée.
Je ne connais pas de vers plus fins et plus colorés, travaillés avec plus de soin et de largeur que les tirades de don César au premier acte et au quatrième. La reine et Ruy Blas sont deux lyres qui se répondent. On est ravi a la terre, on applaudit avec transport.
NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE
Rmj Blat, — Œuvres complètes de Victor Hugo, Drame. Paris, H. Dclloyc, 1838.
Édition originale, in-8*.
Rmj Blat, drame en cinq actes, par Victor Hugo. — Leipzig, chez Brockhaus et Avenarius( imprimerie Béthune et Pion), 1838, in-12. Edition imprimée en France pour lutter contre les contrefaçons étrangères.
Kuy Bios,.. — Théâtre de Victor Hugo, de l'Académie française , deuxième série. Paris, Charpentier, 1841, in-i8. Edition collective; prix : 3 fr. 50.
Rmj Blat... — Œuvres de Victor Hugo, tome IX. Furne et C", rue Saint-André-des- Arts, n* 55, 1841, in-8'.
Rmj Blat, — Paris, Michel Lévy, 1845.
Editi<hi grand in-8' ï deux colonnes.
Rmj Blat, — Œuvres illustrées de Victor Hugo, édition J. Hetzel. Paris, Marescq et O* et Blanchard, 1853, grand in-8'' k deux colonnes.
Rmj Blat, — Théâtre de Victor Hugo, Paris, édition J. Hetzel (s. d.). Réimpression de la précédente.
Rmj Blat.., — Œuvres de Victor Hugo, Drame IV. Alexandre Houssiaux, libraireéditeur, rue du Jardinet-Saint-André-des-Arts, n* 3 (imprimerie Simon Raçon et C'*), 1856. Édition in-8% ornée de vignettes.
Rmj Blat, drame en cinq actes, en vers, nouvelle édition» — Paris, Michel Lévy frères, rue Auber, n* 3 (imprimerie J. Claye), 1872. Édition in -8'. Eau -forte d'Ed. Morin.
Rmj Blat, drame en cinq actes, en vers. — Michel Lévj frères (imprimerie J. Clayc), 1872. Édition in-i8, publiée k 2 francs.
Rmj Blat.., — Œuvres de Victor Hugo, Théâtre IV. Paris, A. Lemerre, 1876, petit in-12 ; prix : 6 francs.
Rmj Blat, — Paris, Calmann Lévy, éditeur (imprimerie Quantin), 1879, in-i8; prix : 2 francs.
Rmj Blat, — Œuvres complètes de Victor Hugo, Drame IV. Edition définitive, Paris, Hetzel-Quantin , 1880, in -8'; prix : 7 fr. jo.
Rmj Blat, — Victor Hugo illustré, Théâtre. Paris, E. Hugues (s. d.), grand in-8'* \ deux colonnes.
Rmj Blat, . . — Œuvres complètes de Victor Hugo, Drame IV. Édition nationale, Emile Tesurd et C**, 1887, petit in-4% illustrations de Lucien Mélingue.
Rmj Blat, — Petite édition définitive, in-i6 (s. d.), Hetzel-Quantin; prix : 2 francs.
Rmj Blat, — Paris, librairie L. Conquet, rue Drouot, n* 5 (typographie G. Chamerot), 1889, grand in-8% un portrait et 15 compositions d* Adrien Moreau, gravés \ Teau-forte par Champollion.
Rmj Blat. — Édition \ 25 centimes le volume, 2 volumes in-32, Jules Rouff et C'% Cloître Saint-Honoré, Paris (s. d.).
Rmj Blat. . . — Imprimerie nationale, Paris , Paul Ollendorff , Chaxxssée d'Antin , n* 50 , grand in-8% publié \ 10 francs.
NOTICE ICONOGRAPHIQUE
Fri/dénck.'Lmaltre, rôle de Ruy Blas, dessiné et gravé sur acier par Geoffroy, 1838, Paris y imprimerie Chardon. — Publié par l'Afiifh.
Fr^Mck^'Lmaltre, costume de Ruy Blas; Alexandre Mam^n, costume de don Salluste. — N*' 12 j9 et 1260 de la collection Martinet, chez Hautecœur. — Martinet, éditeur, rue du Coq, n* 15, Paris.
Kmj Bloi menafout d$m SaUuHe, lithographie Caboche, 1838. — "Le Monde dramatique,
Schtes de Kmj Blas, dessins de Foulquier et de Riou, gravés sur bois. — J. Hetzel, Paris, Marescq et C* et Blanchard, 1853.
Kmj Blat menaçant d$n SaUnHe, acte V, eauforte de Morin. — Michel Lévy, 1872.
Monnet'Sutty, rôle de Ruy Blas, photogravure Goupil, d'après le cliché Waleiy, Paris, Ludovic Baschet, éditeur. — Publié par la Com/die-Franfaùe.
Kmj Blat poursuivant don SaUuHe, acte V, scène ni, Adrien Marie, 1879. — UlttuHration,
Mounet'SuUy, Ruy Blas; Coquelin, don César; Fehvrtj don Salluste, dessins d'Adrien Marie; Af"' Sarab Bembardt, la Reine, deux dessins de Louise Abbéma. — La Vie moderne, 1879.
Don César devant son or, acte I*', scène m; la Reine écoutant la lettre du Koi, acte II , scène m ; la sche des minifhes, acte III, scène 11 ; don César et don Guritan, acte IV, scène v; la Reine et Ruy Blas, acte V, scène iv, dessins de Daniel Vierge. — Le Monde iffuffr/, 1879.
Don C/sar comptant ses icm, acte I*', scène n, portrait de M/linffte par Lucien Mélingue.
Coquelin, dans don César, par Jacquet, photogravure de Goupil, publié dans le Livre d^or de ViOor Hug>, 1882.
Scènes de Rjiy Bios, 15 compositions d'Adrien Moreau, gravées k Teau-forte par Champollion. — Conquet, Paris, 5, rue Drouot, 1889.
La Reine haitant au front Rmj Blas, acte III ; don C/sar et la duègne, acte IV; don SaSuSh menaçant la Reine, acte V : dessins de Lucien Mélingue, gravés k l'eau-forte par Léopold Flameng, Gaujean et A. Mongin. — Édition nationale, Tesurd, 1887, Paris.
Don César de Ba^, peinture de Roybet. ~ Maison de Victor Hugo.
SALONS
1846. Don César de Ba^n, peinture d'E. Bataille.
1879. Portrait de Sarab Bembardt dans la Reine, médaillon bronze argenté deMathieu- Meiunier.
1882. Dona Maria de Neuhourg, statuette par
M** la comtesse de Multedo.
1883. Doua Maria de Neuhourg, sutuette,
terre cuite par M"* la comtesse de Multedo.
1890. Paul Monnet, réle de don SaUuHe, peinture de Paul Robert.
1893. Rny Bios, statuette plâtre de Didier Début.
1902. Gravure sur bois, d'après un dessin de Tofani, par Charles-Julien Clément.
Fac-similé du titre écRiT par Victor Hugo
EN tÉtE du manuscrit ORIGINAL DES BuRCRA VES.
Au temps d'Eschyle, la Thcssalie était un lieu sinistre. Il y avait eu là autrefois des géants 5 il y avait là maintenant des Êintômcs. Le voyageur qui se hasardait au delà de Delphes et qui franchissait les forêts vertigineuses du Mont Cncmis, croyait voir partout, la nuit venue, s'ouvrir et flamboyer l'œil des cyclopcs ensevelis dans les marais du Sperchius. Les trois mille occanides cplorées lui apparaissaient en foule dans les nuées au-dessus du Pinde; dans les cent vallées de l'Œta il retrouvait l'empreinte profonde et les coudes horribles des cent bras des hécatonchires tombés jadis sur ces rochers; il contemplait avec une stupeur religieuse la trace des ongles crispés d'Encclade sur le flanc du Pélion^ il n'apercevait pas à l'horizon l'immense Prométhée couché, comme une montagne sur une montagne, sur des sommets entourés de tempêtes, car les dieux avaient rendu Prométhée invisible; mais, à travers les branchages des vieux chênes, les gémissements du colosse arrivaient jusqu'à lui, passant; et il entendait par intervalles le monstrueux vautour essuyer son bec d'airain aux granits sonores du mont Othrys. Par moments, un grondement de tonnerre sortait du mont Olympe, et dans ces instants-là le voyageur épouvanté voyait se soulever au nord, dans les déchirures des monts Cambunicns, la tête diflbrme du géant Hadcs, dieu des ténèbres intérieures; à l'orient, au delà du mont Ossa, il entendait mugir Céto, la femmebaleine ; et à l'occident, par-dessus le mont Callidrome, à travers la mer des Alcyons, un vent lointain, venu de Sicile, lui apportait l'aboiement vivant et terrible du gouf&e Scylla. Les géologues ne voient aujourd'hui dans la Thcssalie bouleversée que la secousse d'un tremblement de terre et le passage des eaux diluviennes; mais, pour Eschyle et ses contemporains, ces plaines ravagées, ces forêts déracinées, ces blocs arrachés et rompus, ces lacs changés en marais, ces montagnes renversées et devenues informes, c'était quelque chose de plus formidable encore qu'une terre dévastée par un déluge ou remuée par les volcans; c'était l'cfirayant champ de bataille où les titans avaient lutté contre Jupiter.
Ce que la Êible a invente, Thistoire le reproduit parfois. La fiction et la réalité surprennent quelquefois notre esprit par les parallélismes singuliers qu'il leur découvre. Ainsi, — pourvu néanmoins qu'on ne cherche pas dans des pays et dans des faits qui appartiennent à l'histoire ces impressions surnaturelles, ces grossissements chimériques que l'œil des visionnaires prête aux faits purement mythologiques; en admettant le conte et la légende, mais en conservant le fond de réalité humaine qui manque aux gigantesques machines de la fable antique, — il y a aujourd'hui en Europe un lieu qui, toute proportion gardée, est pour nous, au point de vue poétique, ce qu'était la Thessalie pour Eschyle, c'est-à-dire un champ de bataille mémorable et prodigieux. On devine que nous voulons parler des bords du Rhin. Là, en effet, comme en Thessalie, tout est foudroyé, désolé, arraché, détruit; tout porte l'empreinte d'une guerre profonde, acharnée, implacable. Pas un rocher qui ne soit une forteresse, pas une forteresse qui ne soit une ruine; l'extermination a passé par làj mais cette extermination est tellement grande, qu'on sent que le combat a dû être colossal. Là, en effet, il y a six siècles, d'autres titans ont lutté contre un autre Jupiter. Ces titans, ce sont les burgravesj ce Jupiter, c'est l'empereur d'Allemagne.
Celui qui écrit ces lignes, — et qu'on lui pardonne d'expliquer ici sa pensée, laquelle a été d'ailleurs si bien comprise qu'il est presque réduit à redire aujourd'hui ce que d'autres ont déjà dit avant lui et beaucoup mieux que lui; — celui qui écrit ces lignes avait depuis longtemps entrevu ce qu'il y a de neuf, d'extraordinaire et de profondément intéressant pour nous, peuples nés du moyen âge, dans cette guerre des titans modernes, moins fentastique, mais aussi grandiose peut-être que la guerre des titans antiques. Les titans sont des mythes, les burgraves sont des hommes. Il y a un abîme entre nous et les titans fils d'Uranus et de Ghê; il n'y a entre les burgraves et nous qu'une série de générations; nous, nations riveraines du Rhin, nous venons d'eux; ils sont nos pères. De là entre eux et nous cette cohésion intime, quoique lointaine, qui fait que, tout en les admirant parce qu'ils sont grands, nous les comprenons parce qu'ils sont réels. Ainsi, la réalité qui éveille l'intérêt, la grandeur qui donne la poésie, la nouveauté qui passionne la foule, voila sous quel triple aspect la lutte des burgraves et de l'empereur pouvait s'oflfrir à l'imagination d'un poëte.
L'auteur des pages qu'on va lire était préoccupé de ce grand sujet, qui dès longtemps, nous venons de le cfcre, sollicitait intérieurement sa pensée, lorsqu'un hasard, il y a quelques années, le conduisit sur
les bords du Rhin. La portion du public qui veut bien suivre ses travaux avec quelque intérêt a lu peut-être le livre intitule U Rhin, et sait par conséquent que ce voyage d'un passant obscur ne fut autre chose qu une longue et fentasque promenade d'antiquaire et de rêveur.
La vie que menait l'auteur dans ces lieux peuplés de souvenirs, on se la figure sans peine. Il vivait là, on doit en convenir, beaucoup plus parmi les pierres du temps passé que parmi les hommes du temps
f)résent. Chaque jour, avec cette passion que comprendront les archeoogues et les poètes, il explorait quelque ancien édifice démoli. Quelquefois c'était dès le matin; il allait, il gravissait la montagne et la ruine, brisait les ronces et les épines sous ses talons, écartait de la main les rideaux de lierre, escaladait les vieux pans de mur, et là, seul, pensif, oubliant tout, au milieu du chant des oiseaux, sous les rayons du soleil levant, assis sur quelque basalte vert de mousse ou enfoncé jusqu'aux genoux dans les hautes herbes humides de rosée, il déchiffiait une inscription romane ou mesurait l'écartement d'une ogive, tandis que les broussailles de la ruine, joyeusement remuées par le vent au-dessus de sa tête, faisaient tomber sur lui une pluie de fleurs. Quelquefois c'était le soir; au moment où le crépuscule ôtait leur forme aux collines et donnait au Rhin la blancheur sinistre de l'acier, il prenait, lui, le sentier de la montagne, coupé, de temps en temps, par quelque escalier de lave et d'ardoise, et il montait jusqu'au burg démantelé. Là, seul comme le matin, plus seul encore, car aucun chevrier n'oserait se hasarder dans des heux pareils à ces heures que toutes les superstitions font redoutables, perdu dans l'obscurité, il se laissait aller à cette tristesse profonde qui vient au cœur quand on se trouve, à la tombée du soir, placé sur quelque sommet désert, entre les étoiles de Dieu, qui s'allument splendidement au-dessus de notre tête, et les pauvres étoiles de l'homme, qui s'allument aussi, elles, derrière la vitre misérable des cabanes, dans l'ombre, sous nos pieds. Puis l'heure passait, et quelquefois minuit avait sonné à tous les clochers de la vallée qu'il était encore là, debout dans quelque brèche du donjon, songeant, regardant, examinant l'attitude de la ruine, étudiant, témoin importun peut-être, ce que la nature fait dans la solitude et dans les ténèbres 5 écoutant, au milieu du fourmillement des animaux nocturnes, tous ces bruits singuliers dont la légende a fait des voix; contemplant, dans l'angle des salles et dans la profondeur des corridors, toutes ces formes, vaguement dessinées par la: lune et par la nuit, dont la légende a fait des spectres. — Comme on le voit, ses jours et ses nuits étaient pleins de la même idée; et il
tâchait de dérober -à ces ruines tout ce qu'elles peuvent apprendre à un penseur.
On comprendra aisément qu'au milieu de ces contemplations et de ces rêveries les burgraves lui soient revenus à Tesprit. Nous le répétons, ce que nous avons dit en commençant de la Thessalie, on peut le dire du Rhin : il a eu jadis des géants, il a aujourd'hui des fentômes. Ces fentômes apparurent à l'auteur. Des châteaux qui sont sur ces collines sa méditation passa aux châtelains qui sont dans la chronique, dans la légende et dans l'histoire. Il avait sous les yeux les édifices, il essaya de se figurer les hommes; du coquillage on peut conclure le mollusque, de la maison on peut conclure l'habitant. Et quelles maisons que les burgs du Rhin! et quels habitants que les burgraves! Ces grands chevaliers avaient trois armures : la première était mite de coxxtage, c'était leur cœur 5 la deuxième d'acier, c'était leur vêtement $ la troisième de granit, c'était leur forteresse.
Un jour, comme l'auteur venait de visiter les citadelles écroulées qui hérissent le Wisperthal, il se dit que le moment était venu. Il se dit, sans se dissimuler le peu qu'il est et le peu qu'il vaut, que de ce voyage il fallait tirer une œuvre, que de cette poésie il Êillait extraire un poëme. L'idée qui se présenta à lui n'était pas sans quelque grandeur, il le croit. La voici :
Reconstruire par la pensée, dans toute son ampleur et dans toute sa puissance, un de ces châteaux où les burgraves, égaux aux princes, vivaient d'une vie presque royale. Aux dou^ème et trei^me siècles, dit Kohlrausch, le titre de hurgrave prend rang immédiatement au-defious du titre de roi'^^\ Montrer dans le burg les trois choses qu'il contenait : une forteresse, un palais, une caverne^ dans ce burg, ainsi ouvert dans toute sa réalité à l'œil étonné du spectateur, installer et faire vivre ensemble et de fi-ont* quatre générations, l'aïeul, le père, le fils, le petit-fils j faire de toute cette famille comme le symbole palpitant et complet de l'expiation; mettre sur la tête de l'aïeul le crime de Caïn, dans le cœur du père les instincts de Nemrod, dans l'âme du fils les vices de Sardanapale, et laisser entrevoir que le petit-fils pourra bien un jour commettre le crime tout à la fois par passion comme son bisaïeul, par férocité comme son aïeul et par corruption comme son père 5 montrer l'aïeul soumis à Dieu, et le père soumis à l'aïeul 5 relever le premier par le repentir, et le second par la piété filiale, de sorte que l'aïeul puisse être auguste et que le père puisse être grand, tandis que les deux géné-
^'^ Tome I". 4* cpoquc. Maison de Souabc.
rations qui les suivent, amoindries par leurs vices croissants, vont s*enfonçant de plus en plus dans les ténèbres. Poser de cette façon devant tous et rendre visible à la foule cette grande échelle morale de la dégradation des races qui devrait être l'exemple vivant éternellement dressé aux yeux de tous les hommes, et qui n a été jusqu'ici entrevue, hélas! que par les songeurs et les poètes 5 donner une figure à cette leçon des sages 5 faire de cette abstraction philosophique une réalité dramatique, palpable, saisissante, utile.
Voilà la première partie et, pour ainsi parler, la première face de l'idée qui lui vint. Du reste, qu'on ne lui suppose pas la présomption d'exposer ici ce qu'il croit avoir faitj il se borne à expliquer ce qu'il a voulu faire. Cela dit une fois pour toutes, continuons.
Dans une famille pareille, ainsi développée à tous les regards et à tous les esprits, pour que l'enseignement soit entier, deux grandes et mystérieuses puissances doivent intervenir, la fatalité et la providence; la fatalité qui veut punir, la providence qui veut pardonner. Quand l'idée qu'on vient de dérouler apparut à l'auteur, il songea sur-le-champ que cette double intervention était nécessaire à la moralité de l'œuvre. Il se dit qu'il fallait que dans ce palais lugubre, inexpugnable, joyeux et tout-puissant, peuplé d'hommes de guerre et d'hommes de plaisir, regorgeant de princes et de soldats, on vît errer, entre les orgies des jeunes gens et les sombres rêveries des vieillards, la grande figure de la servitude 5 qu'il fallait que cette figure fut une femme, car la femme seule, flétrie dans sa chair comme dans son âme, peut représenter l'esclavage complet 5 et qu'enfin il fallait que cette femme, que cette esclave, vieille, livide, enchaînée, sauvage comme la nature qu'elle contemple sans cesse, farouche comme la vengeance qu elle médite nuit et jour, ayant dans le cœur la passion des ténèbres, c'est-à-dire la haine, et dans l'esprit la science des ténèbres, c'est-à-dire la magie, personnifiât la fatalité. Il se dit d'un autre côté que, s'il était nécessaire qu'on vît la servitude se traîner sous les pieds des burgraves, il était nécessaire aussi qu'on vît la souveraineté éclater au-dessus d'eux 5 il se dit qu'il fellait qu'au milieu de ces princes bandits un empereur apparut 5 que, dans une œuvre de ce genre, si le poète avait le droit, pour peindre l'époque, d'emprunter à l'histoire ce qu'elle enseigne, il avait également le droit d'employer, pour Élire mouvoir ses personnages, ce que la légende autorise 5 qu'il serait beau peut-être de réveiller pour un moment et de faire sortir des profondeurs mystérieuses où il est enseveli le glorieux messie militaire que l'Allemagne attend encore, le dormeur impérial de
Kaiscrslautern, et de jeter, terrible et foudroyant, au milieu des géants du Rhin, le Jupiter du douzième siècle, Frédéric Barberousse. Enfin, il se dit qu'il y aurait peut-être quelque grandeur, tandis qu'une esclave représenterait la fatalité, à ce qu'un empereur personnifiât la providence. Ces idées germèrent dans son esprit, et il pensa qu en disposant de la sorte les figures par lesquelles se traduirait sa pensée, il pourrait, au dénouement, grande et morale conclusion, à son sens du moins, faire briser la fatalité par la providence, l'esclave par Tempereur, la haine par le pardon.
Comme, dans toute œuvre, si sombre qu elle soit, il faut un ra:yon de lumière, c'est-à-dire un rayon d'amour, il pensa encore que ce n'était point assez de crayonner le contraste des pères et des enfiints, la lutte des burgraves et de l'empereur, la rencontre de la fatalité et de la providence 5 qu'il fallait peindre aussi et surtout deux cœurs qui s'aiment 5 et qu'un couple chaste et dévoué, pur et touchant, placé au centre de l'œuvre et rayonnant à travers le drame entier, devait être l'âme de toute cette action.
Car c*est là, à notre avis, une condition suprême. Quel que soit le drame, qu'il contienne une légende, une histoire ou un poème, c'est bien; mais qu'il contienne avant tout la nature et l'humanité. Faites, si vous le voulez, c'est le droit souverain du poëte, marcher dans vos drames des statues, faites-y ramper des tigres 5 mais, entre ces statues et ces tigres, mettez des hommes. Ayez la terreur, mais ayez la pitié. Sous ces griffes d'acier, sous ces pieds de pierre, faites broyer le cœur humain.
Ainsi l'histoire, la légende, le conte, la réalité, la nature, la famille, l'amour, des mœurs naïves, des physionomies sauvages, les princes, les soldats, les aventuriers, les rois, des patriarches comme dans la Bible, des chasseurs d'hommes comme dans Homère, des titans comme dans Eschyle, tout s'offrait à la fois à l'imagination éblouie de l'auteur dans ce vaste tableau à peindre, et il se sentait irrésistiblement entraîné vers l'œuvre qu'il rêvait, troublé seulement d'être si peu de chose, et regrettant que ce grand sujet ne rencontrât pas un grand poète. Car là il y avait, certes, l'occasion d'une création majestueuse 5 on pouvait, dans un sujet pareil, mêler à la peinture d'une famille féodale la peinture d'une société héroïque, toucher à la fois des deux mains au sublime et au pathétique, commencer par l'épopée et finir par le drame.
Après avoir, comme il vient de l'indiquer et sans se dissimuler d'ailleurs son infériorité, ébauché ce poëme dans sa pensée, l'auteur
se demanda quelle forme il lui donnerait. Selon lui, le poëme doit avoir la forme même du sujet. La règle : Neve minor, neu sit qmnto, etc., n'a qu'une valeur secondaire à ses yeux. Les Grecs ne s'en doutaient pas, et les plus imposants chefs-d œuvre de la tragédie proprement dite sont nés en dehors de cette prétendue loi. La loi véritable, la voici : Tout ouvrage de l'esprit doit naître avec la coupe particulière et les divisions spéciales que lui donne logiquement l'idée qu'il renferme. Ici, ce que l'auteur voulait placer et peindre, au point culminant de son œuvre, entre Barberousse et Guanhumara, entre la providence et la fatalité, c'était l'âme du vieux burgrave centenaire Job le Maudit, cette âme qui, arrivée au bord de la tombe, ne mêle plus à sa mélancolie incurable qu'un triple sentiment : la m^on, l'Allemagne, la famille. Ces trois sentiments donnaient à l'ouvrage sa division naturelle. L'auteur résolut donc de composer son drame en trois parties. Et en effet, si l'on veut bien remplacer un moment en esprit les titres actuels de ces trois actes, lesquels n'en expriment que le fait extérieur, par des titres plus métaphysiques qui en révéleraient la pensée intérieure, on verra que chacune de ces trois parties correspond à l'un des trois sentiments fondamentaux du vieux chevalier allemand : maison, Allemagne, famille. La première partie pourrait être intitulée YHo^h talitâ; la deuxième, la Patrie; la troisième, la Paternité.
La division et la forme du drame une fois arrêtées, l'auteur résolut d'écrire sur le frontispice de l'œuvre, quand elle serait terminée, le mot triloffe. Ici, comme ailleurs, trilogie signifie seulement et essentiellement poëme en trois chants ou diame en trois actes. Seulement, en l'employant, l'auteur voulait réveiller un grand souvenir, glorifier autant qu'il était en lui, par ce tacite hommage, le vieux poëte de XOreUie qui, méconnu de ses contemporains, disait avec une tristesse fière : Je consacre mes œuvres au temps ; et aussi peut-être indiquer au public, par ce rapprochement bien redoutable d'ailleurs, que ce que le grand Eschyle avait fait pour les titans, il osait, lui, poëte malheureusement trop au-dessous de cette magnifique tâche, essayer de le faire pour les burgraves.
Du reste, le pubhc et la presse, cette voix du public, lui ont généreusement tenu compte, non du talent, mais de l'intention. Chaque jour cette foule sympathique et intelligente qui accourt si volontiers au glorieux théâtre de Corneille et de Mohère, vient chercher dans cet ouvrage, non ce que l'auteur y a mis, mais ce qu'il a du moins tenté d'y mettre. Il est fier de l'attention persistante et sérieuse dont le public veut bien entourer ses travaux, si insuffisants qu'ils soient, et.
sans répéter ici ce qu'il a déjà dit ailleurs, il sent que cette attention est pour lui pleine de responsabilité. Faire constamment effort vers le grand, donner aux esprits le vrai, aux âmes le beau, aux cœurs 1 amour, ne jamais offrir aux multitudes un spectacle qui ne soit ime idée, voilà ce que le poëte doit au peuple. La comédie même, quand elle se mêle au drame, doit contenir ime leçon et avoir sa philosophie. De nos ^ours, le peuple est grand; pour être compris de lui, le poëte doit être sincère. Rien n'est plus voisin du grand que Thonnête.
Le théâtre doit faire de la pensée le pain de la foule.
Un mot encore, et il a fini. Les Burgraves ne sont point, comme Tont cru quelques esprits, excellents d ailleurs, un ouvrage de pure Êmtaisie, le produit d un élan capricieux de l'imagination. Loin de là : si une œuvre aussi incomplète valait la peine d'être discutée à ce point, on surprendrait peut-être beaucoup de personnes en leur disant que, dans la pensée de l'auteur, il y a eu tout autre chose qu'un caprice de l'imagination dans le choix de ce sujet, et, qu'il lui soit permis d'ajouter, dans le choix de tous les sujets qu'il a traités jusqu'à ce jour. En effet, il y a aujourd'hui une nationalité européenne, comme il y avait, du temps d'Eschyle, de Sophocle et d'Euripide, une nationalité grecque. Le groupe entier de la civilisation, quel qu'il lut et quel qu'il soit, a toujours été la grande patrie du poëte. Pour E-schyle, c'était la Grèce; pour Virgile, c'était le monde romain; pour nous, c'est l'Europe. Partout où est la lumière, l'intelligenee se sent che2 elle et est chez elle. Ainsi, toute proportion gardée, et en supposant qu'il soit permis de comparer ce qui est petit à ce qui est grand, si Eschyle, en racontant la chute des titans, faisait jadis pour la Grèce une œuvre nationale, le poëte qui raconte la lutte des burgraves fait aujourd'hui pour l'Europe une œuvre également nationale, dans le même sens et avec la même signification. Quelles que soient les antipathies momentanées et les jalousies de fi-ontières, toutes les nations policées appartiennent au même centre et sont indissolublement liées entre elles par une secrète et profonde unité. La civilisation nous fait à tous les mêmes entrailles, le même esprit, le même but, le même avenir. D'ailleurs, la France qui prête à la civilisation même sa langue universelle et son initiative souveraine, la France, lors mêoie que nous nous unissons à l'Europe dans une sorte de grande nationalité, n'en est pas moins notre première patrie comme Athènes était la première patrie d'Eschyle et de Sophocle. Ils étaient athéniens comme nous sommes français, et nous sonmies européens comme ils étaient grecs.
Ceci vaut la peine d'être développé. L'auteur le fera peut-être
quelque jour. Quand il l'aura fait, on saisira mieux l'ensemble des ouvrages quil a produits jusqu'ici 5 on en pénétrera la pensée; on en comprendra la cohésion. Ce faisceau a un Éen. En attendant, il le dit et il est heureux de le redire, oui, la civilisation tout entière est la patrie du poëte. Cette patrie n'a d'autre frontière que la hgne sombre et Êitale où commence la barbarie. Un jour, espérons-le, le globe entier sera civilisé, tous les points de la demeure humaine seront éclairés, et alors sera accompli le magnifique rêve de l'intelligence : avoir pour patrie le monde et pour nation l'humanité.
25 mars 1843.
PERSONNAGES
JOB, burgravc de HcppcnhcfF.
MAGNUS, fils de Job, burgravc de Wardeck.
HATTO, fils de Magnus, marquis de Vérone, burgravc de Nollig.
GORLOIS, fils de Hatto (bâtard), burgravc de Sarcck.