ACTE V. — Le tigre et le lion. — <f aoÂt
A la page du fciux titre , au-dessus du chiffre romain V, un griffonnage presque illisible. Ce vers touchant de Ruy Blas :
Elle n'aimait personne et nous étions heureux.
Puis , ces vers de la reine , prête à signer la lettre que lui présente don Salluste :
Oui, je suis bien assez misérablement folle, Et bien assez perdue, hélas,
pour cela.
La page qui suit , numérotée 68 , est encore une feuille de brouillon , oubliée par hasard, mais plus précieuse que l'autre en ce que celle-ci se rapporte au tragique et superbe dernier acte et qu'il est émouvant d'y lire , écrits pour la première fois et sous le coup de l'inspiration , des mots , des cris , consacrés déjà par les applaudissements de plusieurs générations , tels que :
Je crois que vous venez d'insulter votre reine. . . J'ai l'habit d'un laquais et vous en avez l'âme ! . . .
Reproduisons cette page, embryon de tout le dénouement :
... Il n'est plus temps Madame de Neubourg n'est plus reine d'Espagne.
Vous pourrez, car cela m'est égal.
Sans être inquiétés gagner le Portugal
Je suffoquais Je m'appelle Ruy Blas et je suis un laquais Que dit-il, juste Dieu? — Je dis que je me nomme Ruy Blas et que je suis le valet de cet homme
Eh bien oui, folle que vous êtes.
Et vous l'avez feit duc afin d'être duchesse Je crois que vous venez d'insulter votre reine. N'allez pas là, n'en prenez pas la peine. J'ai pousse le verrou depuis longtemps déjà A nous deux nous Élisons un assemblage infime J'ai l'habit d'un laquais et vous en avez l'âme L'amant que vous donniez à la reine d'Espagne Ce n'est pas un laquais, c'est mieux, c'est le bourreau.
Victor Hugo a passe la plume sur tous ces vers à mesure qu'il les employait :
Pardonnez, ayez pitié de moi!
Tout le jour comme un fou j'ai couru par la ville. Comme un fou. Bien souvent même on m'a regarde. En passant près du mail nouvellement fonde. J'ai senti vaguement à travers mon délire Une femme du peuple essuyer sans rien dire Les gouttes de sueur qui tombaient de mon front.
Au bas de la page, en travers, ces lignes jetées :
Ayez pitié!... Eh bien, oui, je pardonn.
J'ai besoin de toi, vis. Je t'aim
Vous n'avez donc pas vu ce que je viens de faire.
Du manuscrit de l'acte V lui-mcme, nous ne trouvons à conserver que ces variantes :
RUY BLAS, à don SaUustc.
Marquis, jusqu'à ce jour Satan te protégea.
Mais, s'il veut t'arracher de mes mains, qu'il se montre!
Oh! de nos deux démons c'est la grande rencontre!
Avant d'exécuter le jugement de Dieu,
Voyons, lève ton front, que je le voie un peu.
L'amant que tu donnais à cette reine, traître.
C'est bien mieux qu'un laquais, c'est le bourreau, mon maître.
C'est dit, monsieur! allez là dedans prier Dieu.
DON SALLUSTE
Quoi! sérieusement, oser!...
RUY BLAS, avec un sourire eÉFrayant, Non. C'est un jeu !
LA REINE, à genoux.
Grâce!
RUY BLAS,lcvint l'cpcc.
NonI
DON SALLUSTE
Un instant!. . . Ruy Blas.
Il Élut finir.
DON SALLUSTE, se jetant sur lui.
Traître! — Au secours! on veut m*cgorger!...
RUY BLAS, le poussant dans le cabinet.
Te punir!
Le dernier acte de Ruy Blas a été terminé /< 11 ao&t i8}8, 7 hturts du soir, — 240 vers. — Ruy Blas a en tout 2,352 vers.
NOTES DE UÉDITEUR.
HISTORIQUE DE RUY BLAS
Vers Tan 1836, les pseudo-classiques, Casimir Delavigne et Scribe en tcte, étaient rois au Théâtre-Français et en écartaient avec ferveur les romantiques.
Victor Hugo en était réduit à faire exécuter ses traités par autorité de justice. D'un autre côté , l'auteur de Lucrèce Borgia était irrémédiablement brouillé, depuis Marie Ttukr, avec le théâtre du drame , la Porte-Saint-Martin. Il n'était pas d'ailleurs le seul à se plaindre et Alexandre Dumas avait eu comme lui maille à partir avec les deux théâtres.
«Un jour, raconte M"* Victor Hugo^*^, M. Alexandre Dumas vint chez M. Victor Hugo et lui rapporu une conversation qu'il avait eue avec le duc d*Orléans. Le prince s'informant pourquoi il ne faisait plus rien jouer, il lui avait répondu que la littérature nouvelle n'avait pas de théâtre; qu'elle n'avait jamais été chez elle au Théâtre -Français, qu'elle j avait été quelquefois tolérée, jamais acceptée 5 que sa vraie sc^ne eût été la Portc- Saînt-Martin, mais que les procédés du directeur en avaient éloigné tout ce qui avait du ulent ou seulement de la dignité, et qu'on y était tombé aux exhibitions des ménageries ambulantes; qu'entre le Théâtre -Français, voué aux morts, et la Porte -Saint -Martin, vouée aux bêtes, l'art moderne était sur le pavé. U avait ajouté que ce n'était pas lui seul qui se plaignait, que tous les auteurs du drame disaient comme lui, ^ commencer par M. Victor Hugo , qui ne faisait plus de pièces que de loin en loin et qui en aurait fait deux par an s'il avait eu un théâtre.
«Le duc d'Orléans avait dit que c'était Ik,
^'' ViH^r Hugo raconté par im Témoin de sa vie.
en effet, un eut de choses impossible, que l'art contemporain avait droit \ un théâtre et qu'il en parlerait \ M. Guizot.
« — Maintenant, conclut M. Alexandre Dumas, il faut que vous alliez voir Guizot. J'ai persuadé le prince, persuadez le ministre.
« — Un théâtre, c'est tr^ bien, dit M. Victor Hugo, mais il faudrait un directeur.
«M. Alexandre Dumas n'avait personne dont il pût répondre.
« — Connaissez - vous quelqu'un , vous ? demanda-t-il \ M. Victor Hugo.
« — Oui et non. Je reçois un journal de théâtre qui est entièrement dans nos idées et qui nous défend tous les deux, évidemment avec conviction. . . On m'a dit que le rêve du directeur de ce journal, le Ihi-Vht, serait d'être directeur de théâtre.
« — Anténor Jolj? dit M. Alexandre Dumas. Mais il n'a pas le sou.
« — Avec un privilège il trouvera de l'argent. »
Victor Hugo , peu crédule à des paroles de prince , laissa passer quelques semaines sans bouger.
«... A quelque temps de W, un ami commun dit \ M. Victor Hugo que M. Guizot s'étonnait de ne pas le voir et avait \ lui parler. U j alla le lendemain matin.
« — Eh bien , lui dit M. Guizot en le vojant entrer, vous ne voulez donc pas de votre théâtre ?
«M. Guizot lui dit de la façon la plus ouverte et la plus cordiale qu'il avait raison de demander un théâtre, que rien n'était plus légitime, qu'k un art nouveau il £dlait un théâtre nouveau, que la Comédie-Français« , scène de tradition et de conservation, n'était
HISTORIQUE DE KUY BLAS
pas Tarènc qu'il fallait k la littérature originale et militante, que le gouvernement ne faisait que son devoir en créant un théâtr; pour ceux qui créaient un art.
« — Maintenant, ajouta M. Guizot, réglons les termes du privilège.
«Le ministre et Técrivain s'entendirent, et M. Guizot écrivit de sa main les conditions du théâtre, qui étaient très larges, mais exclusivement littéraires. M. Victor Hugo demanda le droit a la musique ; il se souvenait de l'effet produit dans Lscrke Borgia par le contraste de la chanson \ boire et du psaume; il rêvait de mêler plus amplement encore le chant à la parole; il voulait que l'art tout entier fut possible, depuis les symphonies de la Tempête jusqu'aux chœurs de Prom/tb/e, M. Guizot accorda tout.
« — Maintenant, dit-il, il ne nous manque plus que la signature du ministre de l'intérieur. Mais je lui ai déjk parlé et nous sommes d'accord. Allez le voir demain, il vous remettra votre privilège.
« — Mon privilège ? interrogea M. Victor Hugo.
« — Sans doute! c'est \ vous que nous donnons le théâtre.
« — Je ne le prends pas ! Je fais de l'art et non du commerce. Je ne veux d'aucun privilège pour moi, ni comme directeur, ni comme auteur. Ce n'est pas pour moi que je demande un théâtre, c'est pour toute la génération nouvelle, qui n'en a pas.
« — Soit, dit M. Guizot; mais, pour donner un théâtre, il faut que nous le donnions k quelqu'un. Avez-vous un directeur ?
« — Oui ; M. Anténor Jolj.
« — Je ne le connais pas; mais, si vous répondez de lui, cela suffit. Menez-le demain chez M. de Gasparin.
«M. Victor Hugo, en rentrant, écrivit un mot k M. Anténor Joly, qui accourut le lendemain matin.
« — J'ai une nouvelle k vous apprendre, lui dit M. Victor Hugo; c'est que vous avez un théâtre.
«La reconnaissance de M. Joly fut égale k son ébahissement. Il tenait son rêve ! M. Victor Hugo coupa court k ses remercîments en lui disant qu'on les attendait au ministère de l'intérieur. M. Anténor Joly avait un cabriolet k la porte, ils j montèrent tous deux et furent bientôt dans le cabinet de M. de Gasparin.
« Pendant qu'on allait chercher le privilège dans les bureaux, M. Victor Hugo répéta devant M. de Gasparin ce qu'il avait dit devant M. Guizot :
« — Il est bien entendu que le théâtre est k la littérature et non k moi. M. Anténor Joly me demandera des pièces s'il y trouve son intérêt, mais il sera aussi libre de ne pas m'en demander que je serai libre de lui en refuser. Il sera un directeur comme un autre et je serai un auteur comme un autre. Il ne s'engage qu'k une chose, c'est k faire de son théâtre le théâtre de la littérature vivante.
«On vint dire des bureaux que le privilège n'était pas prêt et ne pouvait l'être que dans une heure. Il fut convenu que M. Anténor Joly reviendrait dans la journée.
«En sortant, le nouveau directeur dit k M. Victor Hugo :
« — Puisque vous voulez que j'aie le droit de m'adresser k qui bon me semble, je m'adresse k vous et je vous demande ma pièce d'ouverture.
« M. Victor Hugo lui répondit qu'il serait temps de penser k l'ouverture de la salle quand il y aurait une salle et une troupe, et M. Anténor Joly le quitta pour chercher de l'argent, un terrain et des acteurs.»
Tout cela fut difficile à trouver.
L'argent surtout n'est pas bien littéraire ; des mois et des mois s'écoulèrent. Enfin Anténor Joly déterra un bailleur de fonds; c'était un vaudevilliste enrichi, nomme de Villeneuve, lequel exigeait deux conditions : il serait codirecteur et le drame devrait alterner sur le nouveau théâtre avec l'opéra-comique. Mais Anténor Joly affirmait que cette dernière condition serait une clause morte : son associé comprenait lui-même que ce que le public attendait, c'était un théâtre de drame , et le drame , le lendemain du triomphe d'une œuvre nouvelle de Victor Hugo, prendrait possession de la place sans conteste et sans partage.
Victor Hugo, auquel Anténor Joly présenta son associe, promit une pièce et se mit à écrire Kuy Bios, Il ne voulut d'ailleurs, à ce théâtre qu'il avait donné pour rien et dont on avait offert
à Antcnor Joly soixante mille francs, que les conditions de ses traites avec le Théâtre-Français et la Porte-Saint-Martin , — une prime de cinq mille francs et dix pour cent sur les recettes.
Le choix de l'emplacement du théâtre n'alla pas non plus sans difficultés. Victor Hugo était pour un terrain qui se trouvait libre près de la porte Saint-Denis j mais la construction d'un théâtre neuf eût exige un capital considérable, il fallut se contenter d'une salle toute bâtie. Une seule était disponible, la salle Ventadour, abandonnée par les chanteurs italiens; elle était mal située, cachée en quelque sorte dans un pâté de maisons , loin du boulevard et de toute grande voie. On la rajeunit du moins un peu par ce nom qu'indiqua Victor Hugo :
Théâtre de la Kenaifiance.
«M. Anténor Joly vint un matin avec la maquette d'une nouvelle espîice de théâtre. Selon lui, la rampe ne s'expliquait pas; cette rangée de quinquets qui sortait de terre était absurde; dans la réalité, on était éclairé par en haut et non par en bas; la rampe était un contre-sens; les acteurs n'étaient plus des hommes, etc. — La maquette présentait un nouveau système; les quinquets éclairaient, comme le soleil, du haut de portants dissimulés dans la coulisse; on ne serait plus au théâtre, on serait dans la rue, dans un bois, dans une chambre. M. Victor Hugo s'opposa k la suppression de la rampe. Il répondit que la réalité crue de la représentation serait en \j. désaccord avec la réalité poétique de la pièce, que le drame n'était pas la vie même , mais la vie transfigurée en art, qu'il était donc bon que les acteurs fussent transfigurés aussi , qu'ils l'étaient déjk par leur blanc et par leur rouge, qu'ils l'étaient mieux par la rampe, et que cette ligne de feu qui séparait la salle de la scène était la frontière naturelle du réel et de l'idéal». »
Il restait encore à former la troupe.
Victor Hugo , en signant le traité , n'avait exigé qu'un acteur, c'était Frédcrick- Lemaître.
'■ Viâor Hugo raconte' par un Témoin de sa vie.
En ce moment-là, le grand comédien remportait un succès éclatant et traversait une crise grave. Il avait rencontré, un beau soir, dans un mélodrame quelconque, un râle banal de bandit, dont, par la toute-puissance du génie, il avait fait un type : il avait créé Robert Macaire. Robert Macaire, c'était la Blague, la blague de la vertu, la blague du crime, la blague de l'amour, la blague de tout. Il avait campe sur la scène ce drôle avec une verve et une outrance aristophanesques ; c'était sinistre et comique, c'était cynique et grandiose.
La vogue avait été prodigieuse, les représentations succédaient aux représentations, le public ne se lassait pas d'applaudir Robert Macaire. Mais Frederick, lui, se lassa bientôt de le jouer; il essaya de reprendre d'autres rôles , on ne le lui permit pas ; à Paris et dans les départements, chaque fois qu'il jouait Robert Macaire, la salle était comble; si l'affiche l'annonçait dans une autre pièce, la salle était vide. Auteurs et directeurs ne le voyaient plus que dans des rôles ultra-bouffons. Le pauvre grand acteur, déclassé, désolé, ne pouvait plus se dépouiller de cette souquenille de Nessus.
Aussi , quelle fut sa joie quand on lui proposa un engagement à la Renaissance, avec la perspective d'une grande création dans une œuvre nouvelle de Victor Hugo ! Il y aurait sans doute le principal rôle et il se débarbouillerait dans cette ambroisie.
Cependant , Victor Hugo écrivait Ruy Bios, et, le rôle de don César prenant les développements qu'on sait, il disait à Anténor Joly : Il y aura dans la pièce un rôle à côté où Frederick serait merveilleux , mais il nous faudrait deux Frederick. Le directeur proposait, pour Ruy Blas, Guyon, un comédien de talent, qu'il voulait engager ; mais Victor Hugo répondait : Frédéric k-Lemaître seul peut jouer Ruy Blas. Le 29 août 1838, Victor
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Hugo, le foyer du théâtre n'cunt pas encore aménage , lut Kuy Bios aux acteurs et à quelques intimes chez lui , dans le salon de la place Royale. Le drame fut écoute avec une admiration qui croissait d'acte en acte. Frederick n'était pas le moins enthousiaste ^ mais, après le quatrième acte, qui appartient tout entier à don César, il devint inquiet. Le râle était exquis , mais c'était un rôle bouffon. 11 avait entendu chuchoter le nom de Guyon et il ne voyait , parmi les acteurs présents, personne pour le rôle de Zafari. La lecture terminée, tandis que tous s'empressaient autour de Victor Hugo , il s'en alla seul , perplexe , à la fenêtre et se mit à tambouriner des doigts sur la vitre. Antcnor Joly vint à lui. — A quoi pensez-vous ?M)us ne remerciez pas Victor Hugo? Frederick se retourna brusquement , et , d'un ton bourru ; — Qu'est-ce que je joue? — Eh mais, vous jouez Ruy Blas. Oh! alors, Frederick rayonnant courut à Victor Hugo et se confondit en effusions de reconnaissance et de joie.
La salle de la Renaissance était loin d'être prête , les premières répétitions de Kuy Bios se firent sur la petite scène du Conservatoire; mais, à la rentrée des classes , il fallut bien répéter au théâtre , dans le désordre et le vacarme des ouvriers de toute sorte , depuis le maçon jusqu'au tapissier.
«Un jour ^*^, au commencement du troisième acte, M. Victor Hugo, trouvant que deux acteurs se plaçaient mal, se leva pour aller les placer lui-même. Il était k peine debout qu'une large barre de fer tomba de la voûte précisément sur le fauteuil qu'il quittait. Sans la faute de ces acteurs, il était tué roide.
«Le drame ne courait pas moins de dangers que Tauteur. M. Anténor Joly n*avait pas résisté k la musique autant qu*il Tavait promis; en même temps que Kuy Blas, on répétait un opéra-comique, et le codirecteur, qui
*'' Viif or Hugo raconté par un Témoin de sa vie, \
était le vrai puisqu'il avait l'argent, fort rare aux répétitions de R«y Bîoi, n'en manquait pas une de Ladj MeîvtL
(cLa mélomanie de la vraie direction se révélait en tout. Une fois, en arrivant, M. Victor Hugo vit des. menuisiers et des tapissiers occupés \ séparer en stalles les banquettes du parterre. M. Anténor Joly lui expliqua, que le théâtre, vu sa situation, ne pouvait pas compter sur le public des boulevards, que sa clientèle serait la fashion et la grande bourgeoisie, qu'il fallait donc faire un théâtre confortable et riche. M. Victor Hugo répondit que la fashion aurait les stalles d'orchestre, les stalles dé balcon et les loges, mais qu'il entendait qu'on laissât au public populaire ses places, c'cst-k-dire, le parterre et les galeries; que c'était pour lui le vrai public, vivant, impressionnable, sans préjugés littéraires, tel qu'il le fallait \ l'art libre; que ce n'était peut-être pas le public de l'opéra, mais que c'était le public du drame; que ce public-lk n'avait pas l'habitude d'être parqué et isolé dans sa stalle, qu'il n'éuit jamais plus ardent, plus intelligent et plus content que lorsqu'il était enussé, mêlé, confondu; et que, quant k lui, si on lui retirait son parterre, il retirerait sa pièce. Les banquettes ne furent pas stallées.
«Il n'y avait plus k compter sur les jeunes gens d*Hemani; la célébrité était venue pour quelques-uns, l'âge pour tous; parmi les rapins de 1830, les uns étaient maintenant des maîtres et pensaient k leurs propres œuvres; les autres, n'ayant pu faire leur trouée en art, y avaient renoncé, et, commerçants, industriels, mariés, faisaient pénitence de leurs péchés d'enthousiasme cl de littérature. Ceux mêmes qui étaient restés écrivains, peintres et amis avaient quitté la bohème pour la bourgeoisie, s'éuient coupé les cheveux, avaient reconnu le chapeau et la redingote de tout le monde, avaient des femmes ou des maîtresses qu'ils ne pouvaient mener au parterre ni aux combles, trouvaient de mauvais goût les acclamations forcenées et applaudissaient quelquefois du bout des gants.
« Une nouvelle génération arrivait. Quelque temps auparavant, un jeune homme de seize k dix-sept ans, qui achevait ses études au collège Charlemagne, voisin de la place Royale, s'était présenté chez M. Victor Hugo ; c'était
M. Auguste Vacqucric. Il avait amené , bientôt après, un de ses camarades de classe, M. Paul Mcurice. Tous deux devinrent, et sont restés, les plus sûrs et les plus intimes amis de M. Victor Hugo.
«Le soir de la première représentation, la salle n'était pas terminée; les portes des loges, posées précipitamment, grinçaient sur leurs gonds et ne fermaient pas; les calorifères ne chauffaient pas ; le froid de novembre glaçait les specuteurs. Les femmes furent obligées de remettre leurs manteaux, leurs fourrures et leurs chapeaux, et les hommes leurs paletots. On remarqua que le duc d'Orléans eut la politesse de rester en habit. La pièce dégela le public. Les trois premiers actes, très bien joués, et plus que très bien, par M. Frederick, saisirent la salle. Le quatrième, que M. Saint-Firmin dit avec finesse, mais sans voix et sans éclat, fut moins heureux. Le succès reprit plus énergique au cinquième, où M. Frédérick-Lemaître dépassa les plus grands comédiens. La manière dont il arracha le pardessus de sa livrée, dont il alla tirer le verrou, dont il frappa l'épée sur la table, dont il dit k don Salluste :
Tenci , Pour an homme d'etpnt , vraiment , voas m*ctonnet I
dont il revint demander pardon k la reine, dont il but le poison, tout fut grand, vrai, profond, splendide, et le poète eut cette joie si rare de voir revivre la figure qu'il avait rêvée.»
Le succès de la première représentation de Ruy Bios se maintint aux représentations suivantes 5 seul , l'exquis quatrième acte était assez vivement conteste. Le directeur vaudevilliste s'obstinait néanmoins à se faire concurrence à lui-même avec les pièces à musique. Victor Hugo demanda à l'Agence des Auteurs dramatiques de lui fournir un état comparatif des recettes du drame et de l'opcra-comique et envoya cette pièce à Antcnor Joly, avec la lettre qui suit ;
«Je vous engage, mon cher Antcnor, à vérifier et à méditer les chiflfres ci-joints que je reçois à l'instant et que je vous envoie tout de suite. Si après cela vous per-
sistez, je n'aurai rien à dire ni à faire. En attendant, je suis toujours votre ami
«Lundi 18 [février 1839].»
Not,' (U l'Affnce.
Du 8 novembre au 31 janvier, Kfty Bios a eu trenU-six représenutions qui ont produit un total de 81,969 fr. aj, ce qui donne, pour chaque représenution, une moyenne de 2,276 fr. 90.
Dans le même laps de temps, l'autre spectacle, composé d'opéras et de vaudevilles (souvent trois et quatre pièces par représentation et k chaque semaine des pièces nouvelles), l'autre spectacle a produit un toul de 61,307 fr. jo; ce qui donne, pour chacune, une moyenne de 1,186 fr. 22.
Ainsi , moyenne de Kuy Bloi : 2,276 fr. 90. Moyenne de Tautrc specucle : 1,186 fr. 22. Moitié moins d'argent que Rjry B/at.
Le pauvre directeur littéraire n'aurait pas demande mieux que de ne pas « persister». Il s'empressa de communiquer la lettre et les chifFres au directeur musical, qui repondit majestueusement : «C'est moi qui ai fourni les fonds j je suis libre de perdre mon argent de la façon qu'il me plaît. »
Ruy Bios eut à la Renaissance une série de 49 représentations qui donnèrent la somme totale de 94,406 fr. 75.
Deux ans après , le drame cuit repris sur la scène de la Porte -Saint -Martin (11 août 1 841). Frcdcrick-Lemaître jouait toujours Ruy Blas. Le rôle de don César était échu à un comédien nommé Raucourt, qui, au rebours de Saint-Firmin, le joua en dehors avec une verve moins distinguée, mais franchement communicative. Le quatrième acte produisit alors tout son effet.
La pièce eut à la Porte-Saint-Martin à peu près la même fortune qu'à la Renaissance; 48 représentations donnèrent un total de 95,037 fr. 10.
Ruy Blas subit ensuite la longue éclipse 'l
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de l'Empire et fat dix-huit ans interdit, avec tout le théâtre de Victor Hugo.
11 y eut pourtant une heure où Ton put espérer que cet interdit barbare allait être levé. Apres l'amnistie, la plupart des exiles étaient rentres en France j Victor Hugo résistait, mais il n'y avait pas de raison pour que son œuvre restât proscrite aussi , et le cri universel la réclamait. La pression de l'opinion publique fut telle que le gouvernement impérial dut céder. Le 21 juin 1867, Hernani éuit repris à la Comédie-Française. La représenution fut triomphale, il y eut devant cette grande poésie retrouvée une acclamation formidable. Formidable, en effet 5 le gouvernement sentit là une protestation et une menace.
Cependant MM. de Chilly et Félix Duquesnel, qui di ri geaient alors l'Odéon , heureux de voir le répertoire de Victor Hugo rendu enfin à l'art, s'étaient empressés de demander au poète pour leur théâtre la reprise de Kuy Bios, Un traité avait été conclu à des conditions magnifiques 5 une distribution hors ligne avait été arrêtée : Ruy Blas, Francis Bertpn 5 don César, Mélingue; don Salluste, Beauvallet} la Reine, M"' Jane Essler; trois de ces acteurs étaient allés à Bruxelles prendre les instructions de l'auteur.
Le 8 décembre, Victor Hugo reçut à Guernesey ce message :
THEATRE IMPERIAL p^Hs , 5 déccmbrC 1867.