PREMIÈRE PARTIE. — L'AÏEUL
KARL
Un lieu lugubre, Hermann. Un endroit redoute.
Un essaim de corbeaux, sinistre, épouvanté.
Tourne éternellement autour de la montagne.
Le soir, leurs cris affreux, lorsque Tombrc les gagne.
Font fuir jusqu'à Lautern le chasseur hasardeux.
Des gouttes d'eau, du front de ce rocher hideux,
Tombaient comme les pleurs d'un visage terrible.
Une caverne sombre et d'une forme horrible
S'ouvrait dans le ravin. Le comte Max Erdmond
Ne craignit pas d'entrer dans la nuit du vieux mont.
U s'aventura donc sous ces grottes funèbres.
Il marchait. Un jour blême éclairait les ténèbres.
Soudain, sous une voûte au fond du souterrain.
Il vit dans l'ombre, assis sur un fauteuil d'airain,
Les pieds enveloppés dans les plis de sa robe.
Ayant le sceptre à droite, à gauche ayant le globe,
Un vieillard effrayant, immobile, incliné,
Ceint du glaive, vêtu de pourpre, et couronné.
Sur une table faite avec un bloc de lave.
Cet homme s'accoudait. Bien que Max soit très brave
Et qu'il ait guerroyé sous Jean le Bataillard,
Il se sentit pâlir devant ce grand vieillard
Presque enfoui sous l'herbe et le lierre et la mousse.
Car c'était l'empereut Frédéric Barberousse !
Il dormait, — d'un sommeil farouche et surprenant.
Sa barbe, d'or jadis, de neige maintenant,
Faisait trois fois le tour de la ublc de pierre.
Ses longs cils blancs fermaient sa pesante paupière.
Un cœur percé saignait sur son écu vermeil.
Par moments, inquiet, à travers son sommeil,
II portait vaguement la main à son épée.
De quel rêve cette âme éuit-elle occupée ?
Dieu le sait.
HERMANN
Est-ce tout ?
KARL
Non. Écoutez encor.
Aux pas du comte Max dans le noir corridor, L'homme s'est réveillé j sa tête morne et chauve S'est dressée, et, fixant sur Max un regard fauve, Il a dit, en rouvrant ses yeux lourds et voilés : — Chevalier, les corbeaux se sont-ils envolés? —
5o8 LES BURGRAVES.
Le comte Max Edmond a répondu : — Non, sire. A ce mot, le vieillard a laisse sans rien dire • Retomber son front pâle, et Max, plein de terreur, A vu se rendormir le fantôme empereur !
Pendant que Karl a parlé, tous les prisonniers sont venus se grouper autour de lui et l'ont écouté avec une curiosité toujours croissante. Jossius s*est approché des premiers, dès qu*il a entendu prononcer le nom de Barberousse.
HERMANN, éclaunt de rire.
Le conte est beau !
HAQyiN, à Karl.
S'il faut croire la renommée, Frédéric s'est noyé devant toute l'armée Dans le Cydnus.
JOSSIUS.
Il s'est perdu dans le courant.
J'étais là. J'ai tout vu. Ce fut terrible et grand. Jamais ce souvenir dans mon cœur ne s'émousse. Othon de Wittclsbach haïssait Barberousse j Mais, quand il vit son prince à la merci des flots. Et que les Turcs sur lui lançaient leurs javelots, Othon de Wittelsbach, palatin de Bavière, Poussa son cheval noir jusque dans la rivière. Et, s'ofFrant seul aux coups pleuvant avec fureur, Il cria : Commençons par sauver l'empereur!
HERMANN
Ce fut en vain.
jossius.
En vain les meilleurs accoururent.
Soixante-trois soldats et deux comtes moururent En voulant le sauver.
KARL
Cela ne prouve pas Que son spectre n'est point dans le val du Malpas.
SWAN
Moi, l'on m'a dit, — la fable est un champ sans limite! — Qu'échappé par miracle, il s'était fait ermite, Et qu'il vivait cncor.