‹ Œuvres complètes. ThéatreChapitre 284 sur 336 · DEUXIÈME PARTIE. — LE MENDIANT · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE. — LE MENDIANT

OTBERT, comme éveillé en sursaut.

Seigneur... comtesse...

JOB

Ce matin je sentais redoubler ma tristesse. Ce que ce mendiant, mon hôte, a dit hier Passait à chaque instant en moi comme un éclair 5 A Régina.

Puis je songeais à toi, que je voyais mourante 5

A ta mère, ombre triste autour de nous errante... —

A Otbcrt.

Tout à coup dans ma chambre elle entre, cette enfant,

Fraîche, rose, le front joyeux, Tair triomphant.

Un miracle! je ris, je pleure, je chancelle.

— Venez remercier sire Otbert, me dit-elle.

J'ai répondu : Courons remercier Otbert.

Nous avons traversé le vieux château désert. . .

RÉGINA, gaîmcnt.

Et nous voici tous deux courant!

JOB, k Otbert.

Mais quel mystère?

Ma Régina guérie! — Il ne faut rien me taire. Comment donc as-tu fait pour la sauver ainsi?

OTBERT.

C'est un philtre, un secret qu'une esclave d'ici M'a vendu.

Cette esclave est libre! je lui donne Cent livres d'or, des champs, des vignes! Je pardonne Aux condamnés à mort dans ce burg gémissants ! J'accorde la franchise à mille paysans.

Au choix de Régina.

Il leur prend les mains.

J'ai le cœur plein de joie!

Les regardant avec tendresse.

Puis il suffit aussi que tous deux je vous voie!

11 fait quelcjues pas sur le devant du théâtre et semble tomber dans, une profonde rêverie.

C'est vrai, je suis maudit, je suis seul, je suis vieux,

Je suis triste! — Au donjon qu'habitent mes aïeux

Je me cache, et là, morne, assis, muet et sombre,

Je regarde pensif autour de moi dans Tombrc.

Hélas! tout est bien noir! Je promène mes yeux

Au loin sur l'Allemagne, et n'y vois qu'envieux,

Tyrans, bourreaux, luttant de folie et de crime j

Pauvre pays, pousse par cent bras vers l'abîme,

Qui va tomber, si Dieu ne fait sur son chemin

Passer quelque géant qui lui tende la main!

Mon pays me fait mal. Je regarde ma race.

Ma maison, mes enfants... — Haine, bassesse, audace!

Hatto contre Magnusj Gorlois contre Hatto^

Et déjà sous le loup grince le louveteau.

Ma race me fait peur. Je regarde en moi-même.

— Ma vie, ô Dieu! — je tremble et mon front devient blême!

Tant chaque souvenir qu'évoque mon effroi

Prend un masque hideux en passant devant moi!

Oui, tout est noir. — Démons dans ma patrie en flamme.

Monstres dans ma famille et spectres dans mon âme! —

Aussi, lorsqu'à la fin mon œil troublé, que suit

La triple vision de cette triple nuit.

Cherchant le jour et Dieu, lentement se relève.

J'ai besoin, en sortant de l'abîme où je rêve.

De vous voir près de moi comme deux purs rayons.

Comme au seuil de l'enfer deux apparitions.

Vous, enfants dont le front de tant de clarté brille.

Toi, jeune homme vaillant, toi, douce jeune fille.

Vous qui semblez, vers moi quand vos yeux sont tournés,

Deux anges indulgents sur Satan inclinés!

OTBERT, k part.

Hélas!

RÉGINA

O monseigneur!

JOB

Enfants! que je vous serre Tous les deux dans mes bras!

A Otbcrt, en le regardant entre les deux yeux avec tendresse.

Ton regard est sincère.

On sent en toi le preux fidèle à son serment, Comme l'aigle au soleil et le fer à l'aimant.

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