DEUXIÈME PARTIE. — LE MENDIANT
Tout ce qu'il a promis, cet enfant rcxccutc, A Régina.
N'est-ce pas ?
RÉGINA
Je lui dois la vie.
JOB
Avant ma chute, J'étais pareil à lui! grave, pur, chaste et fier Comme une vierge et comme une cpée.
Il va a la fcnctrj.
Ah! cet air Est doux, le ciel sourit et le soleil rassure.
Revenant k Régina et lui montrant Otbert.
Vois-tu, ma Rcgina, cette noble figure Me rappelle un enfant, mon pauvre dernier-né. Quand Dieu me le donna, je me crus pardonné. Voilà vingt ans bientôt. — Un fils à ma vieillesse! Quel don du ciel! J'allais à son berceau sans cesse. Même quand il dormait, je lui parlais souvent^ Car, quand on est très vieux, on devient très enfant. Le soir, sur mes genoux j'avais sa tête blonde. — Je te parle d'un temps! tu n'étais pas au monde.
— Il bégayait déjà les mots dont on sourit. Il n'avait pas un an, il avait de l'espritj
Il me connaissait bien! je ne peux pas te dire^
Il me riait j et moi, quand je le voyais rire.
J'avais, pauvre vieillard, un soleil dans le cœur!
J'en voulais faire un brave, un vaillant, un vainqueur^
Je l'avais nommé George... — Un jour, — pensée amcre! —
Il jouait dans les champs... — Oh! quand tu seras mère,
Ne laisse pas jouer tes enfants loin de toi! —
On me le prit. — Des juifs, une femme! Pourquoi f
Pour l'égorger, dit-on, dans leur sabbat. — Je pleure,
Je pleure après vingt ans comme à la première heure.
Hélas! je l'aimais tant! C'était mon petit roi.
J'étais fou, j'étais ivre, et je sentais en moi
Tout ce que sent une âme en qui le ciel s'épanche,
Quand ses petites mains touchaient ma barbe blanche!
— Je ne l'ai plus revu! jamais! — Mon cœur se rompt!
A Otbcrtj
11 serait de ton âge^ Il aurait ton beau front.
THEATRE. — m. 35
Il serait innocent comme toi. — Viens! — Je t'aime.
Depuis quelques insunts Guanhumara est entrée et observe du fond sans être vue. Job presse Otbert dans un étroit cmbrassement, et pleure.
Parfois, en te voyant, je me dis : C'est lui-même! Par un miracle étrange et charmant à la fois, Tout en toi, ta candeur, ton air, tes yeux, ta voix. En rappelant ce fils à mon âme affaiblie. Fait que je m'en souviens et fait que je l'oublie. Sois mon fils!
OTBERT.
Monseigneur!
JOB
Sois mon fils. — Comprends-tu ?
Toi, brave enfant, épris d'honneur et de vertu. Fils de rien, je le sais, et sans père ni mère. Mais grand cœur, que remplit une grande chimère. Sais-tu, quand je te dis: Jeune homme, sois mon fils! Ce que je veux te dire et ce que je te dis.»* Je veux dire. . .
A Otbert et k Régina.
Ecoutez,
. . . Que passer sa journée Près d'un pauvre vieillard, face au tombeau tournée. Du matin jusqu'au soir vivre comme en prison. Quand on est belle fille et qu'on est beau garçon. Ce serait odieux, affreux, contre nature. Si l'on ne pouvait pas, dans cette chambre obscure. Par-dessus le vieillard, qui s'aperçoit du jeu, Se regarder parfois et se sourire un peu. Je dis que le vieillard en a l'âme attendrie. Que je vois bien qu'on s'aime, — et que je vous marie?
RÉGINA, éperdue de joie.
Ciel!
JOB, k Régina.
Je veux achever ta guérison , moi !
OTBERT.
Quoi?
JOB, k Régina.
Ta mère était ma nièce et t'a léguée à moi.
Elle est morte. — Et j'ai vu, comme elle, disparaître.
Hélas! sept de mes fils, les plus vaillants peut-être.