DEUXIÈME PARTIE. — LE MENDIANT
Pour m'oser défier? Dis ton nom seulement. Le sais-tu ? Tu te dis l'archer Otbert.
Aux seigneurs.
11 ment!
A Otbert.
Tu mens. Ton nom n'est pas Otbert. Je vais te dire
D'où tu viens, d'où tu sors, ce que tu vaux! — Messire,
Ton nom est Yorghi Spadaceli. Tu n'es
Pas même gentilhomme. Allons! je te connais.
Ton aïeul était corse et ta mère était slave.
Tu n'es qu'un vil faussaire, esclave et fils d'esclave.
Arrière!
Aux assistants.
Il est, seigneurs, des princes parmi vous. S'ils prennent son parti, je les accepte tous. Pied contre pied, partout, ici, dans l'avenue. Deux poignards dans les mains, et la poitrine nue!
A Otbert.
Mais toi, vil brigand corse, échappé des makis.
Il pousse du pied le gant d*Otbert.
Jette aux valets ton gant!
OTBERT.
Misérable !
LE MENDIANT, faisant un pas, k Hatto.
Marquis!
J'ai quatre-vingt-douze ans, mais je te tiendrai tcte. — Une épée!
Il jette son blton et prend Vépéc de l'une des panoplies suspendues au mur. HATTO, éclaunt de rire.
Un boufFon manquait à cette fête.
Le voici , messeigneurs. D'où sort ce compagnon f Nous tombons du bohème au mendiant.
Au mendiant.
Ton nom.»*
LE MENDIANT
Frédéric de Souabe, empereur d'Allemagne.
MAGNUS
Barbcroussc !
Étonnement et stupeur. Tous s'écartent et forment une sorte de grand cercle autour du mendiant, qui dégage de ses haillons une croix attachée ï son cou et rélève de sa main droite, la gauche appuyée sur Fépéc piquée en terre.
LE MENDIANT
Voici la croix de Charlcmagnc.
Tous les yeux se fixent sur la croix. Moment de silence. Il reprend.
Moi, Frédéric, seigneur du mont où je suis né, Élu roi des Romains, empereur couronné.
Porte-glaive de Dieu, roi de Bourgogne et d'Arles, J'ai violé la tombe où dormait le grand Charles 5 J'en ai fait pénitence 5 et, le genou plié, J*ai vingt ans au désert pleuré, gémi, prié. Vivant de l'eau du ciel et de l'herbe des roches, Fantôme dont le pâtre abhorrait les approches. Le monde entier m'a cru descendu chez les morts. Mais j'entends mon pays qui m'appelle 5 je sors De l'ombre où je songeais, exilé volontaire. Il est temps de lever ma tcte hors de terre. Me reconnaissez-vous.'^
MAGNUS, s*approchant.
Ton bras, César romain.'*
LE MENDIANT
Le trèfle qu'un de vous m'imprima sur la main.f^ Il présente son bras à Magnus.
Vois.
Magnus s'incline, examine attentivement le bras du mendiant, puis se redresse.
MAGNUS, aux assistants.
Je déclare ici, la vérité m'y pousse.
Que voici l'empereur Frédéric Barberousse.
La stupeur est au comble. Le cercle s*élargit.
L'empereur, appuyé sur la grande épée, se tourne vers les assistants
et promène sur eux des regards terribles.
L'EMPEREUR
Vous m'entendiez jadis marcher dans ces vallons. Lorsque l'éperon d'or sonnait à mes talons.