DEUXIEME PARTIE. — LE MENDIANT
Vous me reconnaissez, burgraves. — C'est le maître. Celui qui subjugua l'Europe, et fit renaître L'Allemagne d'Othon, reine au regard serein 5 Celui que choisissaient pour juge souverain, Comme bon empereur, comme bon gentilhomme. Trois rois dans Mersebourg et deux papes dans Rome, Et qui donna, touchant leurs fronts du sceptre d'or, La couronne à Suénon, la tiare à Victor j Celui qui des Hermann renversa le vieux trône 5 Qui vainquit tour à tour, en Thrace et dans Icône, L'empereur Isaac et le calife Arslanj Celui qui, comprimant Gênes, Pise, Milan, Etouffant guerres, cris, fureurs, trahisons viles, Prit dans sa large main l'Italie aux cent villes j Il est là qui vous parle. Il surgit devant vous!
Il fait un pas. Tous reculent.
— J'ai su juger les rois, je sais traquer les loups. — J'ai fait pendre les chefs des sept cités lombardes j Albert l'Ours m'opposait dix mille hallebardes. Je le brisai j mes pas sont dans tous les chemins^ J'ai démembré Henri ie Lion de mes mains. Arraché ses duchés, arraché ses provinces. Puis avec ses débris j'ai fait quatorze princes j Enfin, j'ai, quarante ans, avec mes doigts d'airain, Pierre à pierre émietté vos donjons dans le Rhin! Vous me reconnaissez, bandits! — Je viens vous dire Que j'ai pris en pitié les douleurs de l'empire. Que je vais vous rayer du nombre des vivants. Et jeter votre cendre infâme aux quatre vents!
Il se tourne vers les archers.
Vos soldats m'entendront! Ils sont à moi. J'y compte. Ils étaient à la gloire avant d'être à la honte. C'est sous moi qu'ils servaient avant ces temps d'horreur. Et plus d'un se souvient de son vieil empereur. N'est-ce pas, vétérans.»* n'est-ce pas, camarades.'*
Aux burgraves.
Ah! mécréants! félons! ravageurs de bourgades!
Ma mort vous fait renaître. Eh bien, touchez, voyez.
Entendez! c'est bien moi!
Il marche k grands pas au milieu d*cux. Tous s*écartcnt devant lui.
Sans doute vous croyez Etre des chevaliers! Vous vous dites : — Nous sommes Les fils des grands barons et des grands gentilshommes.
Nous les continuons. — Vous les continuez?
Vos pères, toujours fiers, jamais diminues.
Faisaient la grande guerre^ ils se mettaient en marche,
Ils enjambaient les ponts dont on leur brisait l'arche,
Affrontaient le piquier ainsi que Tescadron,
Faisaient, musique en tête et sonnant du clairon.
Face à toute une armée et tenaient la campagne,
Et, si haute que fût la tour ou la montagne.
N'avaient besoin, pour prendre un château rude et fort.
Que d'une échelle en bois, pliant sous leur effort.
Dressée au pied des murs d'où ruisselait le soufre.
Ou d'une corde à nœuds, qui, dans l'ombre du gouffre.
Balançait ces guerriers, moins hommes que démons.
Et que le vent, la nuit, tordait au fîanc des monts!
Blâmait-on ces assauts de nuit, ces capitaines
Défiaient l'empereur, au grand jour, dans les plaines,
Puis attendaient, debout dans l'ombre, un contre vingt,
Que le soleil parjat et que l'empereur vînt!
C'est ainsi qu'ils gagnaient châteaux, villes et terres j
Si bien qu'il se trouvait qu'après trente ans de guerres,
Quand on cherchait des yeux tous ces faiseurs d'exploits.
Les petits étaient ducs et les grands étaient rois! —
Vous, — comme des chacals et comme des orfraies.
Cachés dans les taillis et dans les oseraies.
Vils, muets, accroupis, un poignard à la main.
Dans quelque mare immonde au bord du grand chemin.
D'un chien qui peut passer redoutant les morsures,
Vous épiez le soir, près des routes peu sûres,
Le pas d'un voyageur, le grelot d'un mulet 5
Vous êtes cent pour prendre un pauvre homme au collet j
Le coup fait, vous fuyez en hâte à vos repaires... —
Et vous osez parler de vos^ pères! — Vos pères,
Hardis parmi les forts, grands parmi les meilleurs,
Étaient des conquérants 5 vous êtes des voleurs!
Les burgravcs baissent la tête avec une sombre expression d'abattement, d'indignation et d'épouvante. Il poursuit.
Si VOUS aviez des cœurs, si vous aviez des âmes. On vous dirait : Vraiment, vous êtes trop infâmes! Quel moment prenez-vous, lâchement enhardis, Pour faire, vous, barons, ce métier de bandits.^ L'heure où notre Allemagne expire! — Ignominie! Fils méchants, vous pillez la mère à l'agonie! Elle pleure, et, levant au ciel ses bras roidis. Sa voix faible en râlant vous dit : Soyez maudits!