GEORGE, GUANHUMARA
GUANHUMARA, debout, au fond, sous les piliers du promenoir.
George Spadaceli!
GEORGE, se retournant.
Grand Dieu ! qui sait mon nom ?
GUANHUMARA, faisant un pas.
Moi.
Toi ? Qui donc es-tu ?
GUANHUMARA
Me reconnais-tu?
GEORGE
Non.
GUANHUMARA
Je suis, puisque tu veux savoir comme on me nomme,
Celle qui vit mourir, par le crime d'un homme.
Ton aïeul sur le roc du fossé d'un château ,
La femme qu'il aimait, ma sœur, sous le couteau.
Ton père dans l'exil, tes sœurs dans la misère;
Je suis celle qui lut vendue avec ton père.
Dans Altona, le cou sous le carcan penche,
O douleur! et lice au poteau du marché 5
6oo LES BURGRAVES.
Celle qui Ta suivi de rivage en rivage,
Comme lui soixante ans traînée en esclavage.
Et qui, loin de ces lieux qu'enfin mon pas atteint.
Berça ton père enfent et vieillard le soutint;
Celle qui, tout petit, te prit, désespérée,
Posa ta main au front de u mère expirée,
Et te fit, Tœil fixe sur le sombre avenir,
Bc^yer des serments que l'homme doit tenir.
Je suis l'ombre des maux passes, l'cclair, le glaive.
Toute ta race enfin qui devant toi se lève.
Qui te prend par la main, qui t'ctreint dans ses bras.
Qui te dit : Venge-nous! et que tu vengeras I
GEORGE
Grand Dieu ! Guanhumara !
GUANIiUMARA.
La sœur de ton aïeule.
Ingrat! tu m'avais fui!
GEORGE
Ma mère!
GUANIIUMARA.
J'étais seule.
Ma hutte de roseaux près du Seleph, l'abri Où ton père était mort, où je t'avais nourri. Où je t'élevais, toi, notre unique espérance. Tu l'as fui! — J'ai fianchi les mers, les monts, la France; Voilà dix ans que j'erre ainsi sans te trouver. Enfin au rendez-vous je devais arriver.
Toujours au lieu fiital Dieu par la main nous mène. Méconnaissable, esclave et traînant cette chaîne. Je te retrouve enfin dans ce burg abhorré Déchu, déshonoré.
Mère! déshonoré!
GUANHUMARA
Un Corse est sans honneur tant qu'il est sans vengeance.
GEORGE
Quittez ces fers.
RELIQUAT DES BUKGKAVES. 6oi
GUANHUMARA
Je sens les fers moins que l'oflcnse.
Ma chaîne me déguise et je suis bien ainsi. Je suis venue exprès me Élire prendre ici. Depuis près d'un grand mois je me suis contenue. Je rôde autour de toi sans être reconnue; Ma science a sauve la fille du château ^ Et l'on me laisse libre, et. . .
Elle voit le poignard que George porte à sa ceinture, voici ton couteau !
Donne.
Elle saisit le poignard et le tire du fourreau. Levant les yeux au ciel.
O cieux rayonnants ! 6 profondeurs sacrées ! Vaste sérénité des voûtes azurées !
Soleil dont les ardeurs m'ont fait ce fi^ont flétri Qui jamais ne fut jeune et n a jamais souri. Toi, compagnon d'exil, vieil anneau de mes chaînes. Bois, monts, vous m'entendez, et vous aussi, grands chênes Qui versez tant de nuit de vos sombres rameaux. Je voue à ce poignard l'auteur de tous nos maux ! — George, es-tu prêt?
Ma mère ! . . .
GUANHUMARA
Es-tu prêt?
GEORGE
Sort horrible!
Où devra s'accomplir cette action terrible ?
GUANHUMARA
GEORGE
Quand?
GUANHUMARA
Demain.
GEORGE
Dis, toi dont mon sort dépend.
Qui devrai-je frapper?
GUANHUMARA
Tu verras en frappant.
6o2 LES BURGRAVES.
Voici un développement tout autre de la scène entre Otbcrt et Régina, que Victor Hugo a voulu conserver sans doute à cause du beau cri d'Otbert.
RÉGINA
Eh bien, si vous m'aimez, moi je vous aime aussi 5 Et pour moi maintenant vous êtes tout ici. Ce Hatto, je n'en puis supporter la pensée. Je le hais! et pourtant je lui suis fiancée! Sauvez-moi de lui, comte, échappons-nous tous deux, Fuyons! arrachez-moi de ce château hideux!
OTBERT.
Régina!... Quand je vins dans ce burg, l'autre année.
Fuyant, ou, que sait-on? cherchant ma destinée.
Qu'y trouvai- je? un vieillard, grand, maudit, affaissé
Sous le poids inconnu d'un effrayant passé.
Triste aïeul entouré d'une horrible Ëimillc,
Et n'ayant pour tout bien que vous, ô jeune fille.
Vous son dernier espoir, vous son dernier flambeau.
Aube qui blanchissez le seuil de son tombeau !
Ce vicÛlard m'accueillit, et de sa main hautaine
Il me ceignit l'épée et me fit capitaine.
Me mit dans sa maison et me dit : Reste, cn&nti
Aujourd'hui contre l'âge en vain il se défend.
Un noir souci l'accable et le tombeau l'attire;
Ce n'est qu'en vous voyant qu'il retrouve un sourire.
Hélas! et vous voulez que moi, reçu par lui.
Moi qu'il choisit parfois pour guide et pour appui ,
Moi, dans lequel il croit comme en sa citadelle.
Je gagne, avec son or, quelque archer infidèle,
Ou, grand Dieu! dans sa chambre à tâtons introduit.
J'aille voler sa dcf sous son chevet la nuit.
Et qu'enfin au vieillard qui m'aime et se confie.
Je vous dérobe, vous, son bien, sa foi, sa vie!
Régina, vous voulez que je fasse cela!
Et, pareil à Caïn quand Dieu l'interpella.
Que j'entende une voix, en quelque lieu que j'aille,
Sortant de chaque pierre et de chaque muraille,
Me reprocher, au seuil de toutes les maisons.
Cette hospitalité payée en trahisons !
RELIQUAT DES BUKGKAVES. 603
Victor Hugo n'avait pas encore abandonné son plan primitif quand il arriva au second acte, et il en écrivit conformément à ce plan près de la moitié. 11 y apportait toutefois déjà une modification importante : Otbert, ou George, était maintenant le fils de Job, et c*est par la main du fils que Guanhumara voulait frapper le père. — Régina n*était toujours pas mourante.
Tout ce commencement devenu inutile égale en intérêt le Prologue. Victor Hugo trouvera à y reprendre les cléments de la scène de Job , les vers émouvants oîi il raconte l'enfonce et l'enlèvement de son dernier-né; mais il y laissera, sans l'employer, une admirable scène, qui vraiment manque au drame : la rencontre de Guanhumara et de Frédéric Barberousse, mystérieux l'un pour l'autre, attirés l'un vers l'autre; l'impression en est profonde.