SCENE
[Entre RÉGINA, suivie de GBORGB.]
GEORGE
Un mot!
RÉGINA
Non! Si quelqu'un venait!
Mais. . .
RÉGINA
Lalssc2-moi !
Vous devriez avoir pitic de mon effroi ! Ah! vous ne m'aimez pas!
GEORGE
Moi ! . . . Rcgina ! — - Madame ! .
Mais vous avez mon cœur! mais vous avez mon âme! Mon cœur pour cette vie, et puis mon âme après! Mais pour vous je mourrais et je me damnerais ! Du jour où je vous vis dans ce fatal repaire. Sans l'amour d'une mère et sans l'appui d'un père. Belle et calme au milieu de ces bandits jaloux , Je vous aimai. Mes jeux, madame, allaient à vous. Dans ce sombre château plein de crimes sans nombre. Comme au seul Ijs du gouffre, au seul astre de l'ombre! Votre œil est pur, vos chants sont doux, vous rayonnez! — Hclas! je suis jaloux, aussi, moi! — Dieu! — Tenez, Devant moi, tout à l'heure, en ce banquet infame, Hatto vous regardait avec des yeux de flamme. Il cherchait à vous plaire, il vous parlait toujours. Et moi! moi, je sentais à bouillonnements sourds. De mon cœur à mon front qu'un feu sinistre éclaire,
RELIQUAT DES BUKGKAVES. 597
Monter toute ma haine et toute ma colère I Je me suis retenu, j*aurais dû tout briser I
RÉGINA
Là, voyons, calmez-vous I
GEORGE
Enfant I donne un baiser. Je te donne mon sang ! . . .
[Suit Tardcntc efFusion d'Otbcrt, reprise dans le drame.]
RÉGINA
Hclas! si vous m'aimez, moi, je vous aime aussi. Mais, malheureux I Hatto seul est le maître ici 5 Il est mon fiance. S'il ouvrait cène porte. S'il entrait, ce serait votre mort!
GEORGE
Que m'importe!
Vous voir et vous parler, puis mourir, j'y consens. Ceux qui meurent aimes et meurent innocents Sont heureux. Aimez-moi! que m'importe le reste! Cette vie est déserte, aride, âpre et funeste. Il feut bien par instants, dans ce lieu de douleur, Un peu d'eau pour la soif et d'amour pour le cœur! Oh! quand vous êtes là, tout en moi se réveille. Ton regard sur mes yeux , ta voix dans mon oreille , C'est le ciel ! — Rcgina , je suis si triste , hélas ! Je te l'ai déjà dit, je ne m'appelle pas Le comte Otbert. Je vins dans ce burg l'autre année, Fuyant, ou, que sait-on? cherchant ma destinée. Il me fallait un nom et j'ai pris celui-là. Le jour où notre amour à nous se révéla. Je te l'ai dit. Je suis un pauvre capitaine. Homme de ferme épée et de race incertaine, Peut-être moins qu'un serf, peut-être autant qu'un roi. Surtout, je le sens là, je suis digne de toi. Ma pensée est en moi, comme au fourreau ma lame. Sans tache, et je prétends vous épouser, madame. Je suis né dans la nuit, mais j'aspire au grand jour, J'aspire à votre main, j'aspire à votre amour 5 Poussé par mille instincts dont j'ignore les causes. Je cherche les sommets, j'aime les grandes choses.
Comme si le destin m*avait mis dans le cœur E)u sang de montagnard ou du sang d'empereur. M*accepte2-vous ainsi ?
RÉGINA
Je t*aime I
GEORGE
Eh bien, écoute.
Je ne t'ai pas tout dit. Vers ces monts qu'on redoute. Sais-tu qui m'a poussé dans ce burg criminel ? Je suis corse j du moins du côte maternel.
— La Corse! pays sombre, où toute plaie est fraîche, Où le sang toujours fume et jamais ne se sèche.
Où l'on vieillit cent ans, n'ayant plus qu'un instina,
La haine, cendre rouge, au fond du cœur éteint! —
Tout enÊint, j'ai vécu, pauvre et nu, sous des chaumes^
J'ai vu des visions, des spectres, des Ëmtômes,
J'ai juré par des noms qui laissent le remords.
Et j'ai posé ma main sur le crâne des morts.
Et depuis ce temps-là, comme un forçat sa chaîne.
Je traîne un lourd serment de vengeance et de haine;
Ma race sur moi pèse, et j'ai sa mission ;
Je porte tout, l'injure et l'expiation j
A des morts vénérés je dois une victime,
Un meurtre pour un meurtre, un crime pour un crime j
Quelqu'un peut tout à coup, sans retard, sans merci.
Réclamer cette dette, — et je me cache ici.
Dans ce burg séparé de l'Europe chrétienne.
Du moins je ne crains pas que mon créancier vienne,
Ne laissant d'autre choix à mon cœur effrayé
Que d'être sans honneur ou d'être sans pitié.
Voilà dix ans qu'ainsi je luis de rive en rive.
Mais juge à quel degré de misère j'arrive;
Si jamais ce serment me vient envelopper,
Je ne sais même pas qui je devrai frapper.
J'ai juré. Voilà tout. O pauvre âme trompée ,
Je croyais être un homme et ne suis qu'une épée.
— Non, pas même une épée. Un poignard! — Une main Peut me saisir ce soir, m'cnsanglanter demain !
RÉGINA
Otbertl...
GEORGE
Oui, parle, amie! oui, rends-moi le courage!
RELIQUAT DES BUKGKAVES, 599
Avec ta douce main ccartc ce nuage.
Sans toi je me tuerais, car la tombe est un port.
Vous êtes deux ici que j'aime. Toi d'abord.
Toi surtout, ma beauté, mon bonheur, mon sourire!
Puis ce noble vieillard qu'on hait et que j'admire.
Et qui fait sur ce roc terrible et déteste
Rayonner tant de gloire et tant de majesté.
Moi qui suis sans parents, qu'aucun amour ne lie,
Je vous aime tous deux, car près de vous j'oublie,
Et mon âme, qu'ctreint une Éitale loi.
Près de lui se sent grande et pure près de toi.
Il la baise au front. Guanhumara, qu'ils n'aperçoivent pas, parait au fond du théâtre.
— Mais maintenant, adieu. Va. Va, mon bien suprême! J'ai voulu seulement te dire que je t'aime !
Rcgina sort par la porte bâurde, qui se referme sur elle.