SCÈNE I
Au lever du rideau, le mendiant est couché sur la dalle devant l'autel et paraît profondément endormi. Guanhumara entre avec précaution et regarde autour d'elle. Deux ouvriers esclaves, la chaîne au cou, le ublier de cuir sur le ventre, la suivent.
PREMIER OUVRIER, désignant à Guanhumara une des baies de la galerie au fond.
Tenez , notre atelier est là. Sous ces tilleuls.
GUANHUMARA, à elle-même.
George n*cst pas cncor venu.
Aux ouvriers.
Vous êtes seuls Dans cet atelier?
PREMIER OUVRIER
Seuls tous deux.
GUANHUMARA, apercevant le mendiant.
Quel est cet homme.?
PREMIER OUVRIER
Çal c'est le mendiant que le vieux seigneur nomme Son hôte.
6o4 LES BURGRAVES.
DEUXIÈME OUVRIER
Hier en entrant il est venu tout droit. Comme si dès longtemps il connaissait Tendroit, A cet autel où pend le cor de Charlemagne.
PREMIER OUVRIER
Quand on est vieux et las, bientôt le sommeil gagne. Il s'est mis à prier, puis s'est endormi là.
GUANHUMARA, s'approchant du mendiant.
Il dort.
Revenant sur le théiue.
L'autre sera bientôt comme cela.
Couché tout de son long sur une pierre nue.
Elle tire de sa poitrine une bourse et la donne aux esclaves.
Servez-moi bien.
PREMIER OUVRIER
La paie est toujours bien venue.
GUANHUMARA, baissant la voix.
Vous est-il malaise, — dis-moi, toi, compagnon. D'avoir dans ce château quatre planches?
PREMIER OUVRIER
Mais non.
Il suffit d'un sapin. La montagne en est pleine.
Les pourriez- vous avoir dans une heure ?
PREMIER OUVRIER
Sans peine.
GUANHUMARA
Vous restez toujours seuls dans votre atelier?
PREMIER OUVRIER
Oui.
DEUXIÈME OUVRIER
Personne ne nous voit. Nous pouvons aujourd'hui Rire, boire et chanter et rabattre nos manches.
RELIQUAT DES BUKGKAVES. 60}
^ PREMIER OUVRIER
Que faudra-t-il vous faire avec les quatre planches?
GUANHUMARA
Un cercueil.
PREMIER OUVRIER
C'est dit.
GUANHUMARA
Quand me rapporterez- vous?
DEUXIÈME OUVRIER
Nous avons le marteau, les planches et les clous. Avant ce soir.
PREMIER OUVRIER
Après?
GUANHUMARA
Montez la bière ouverte Par Icscalier secret de la salle déserte Dans l'oratoire.
PREMIER OUVRIER
Bon.
DEUXIÈME OUVRIER, poussant le coude à Tautrc.
Demande l'heure, Eloi.
GUANHUMARA
Deux heures apr^s l'heure où la nourrice et moi Nous portons l'hypocras là-haut à la comtesse.
— Ecoutez. — Sans parler, sans bruit, avec vitesse. Entrez dans l'oratoire à pas sourds, avec soin.
Vous trouverez dans l'ombre, à terre, dans un coin. Un corps enveloppe dans un drap mortuaire. Une femme. Prenez, sans lever le suaire. Cette fenime, — suiyez ceci de point en point, — Mcttez-la dans la bière et ne l'y clouez point.
— D'ailleurs, je serai là.
PREMIER OUVRIER
Que ferons-nous ensuite?
GUANHUMARA, après un moment d'hcsiution.
Soit! je vais tout vous dire et, si vous faites vite. Bien et discrètement, vingt sous d'or.
6o6 LES BURGRAVES.
DEUXIÈME OUVRIER
C'est au mieux.
PREMIER OUVRIER
Boni
GUANHUMARA
Vous VOUS laisserez par moi bander les yeux. Vous prendrez le cercueil, puis me tenant la robe. En un lieu, dont l'entrée au regard se dérobe. Vous me suivrez.
PREMIER OUVRIER
Ce lieu?
GUANHUMARA
De tous est inconnu.
DEUXIÈME OUVRIER
Et puis on s en ira comme on sera venu? Sain et sauf?
GUANHUMARA
Sain et sauf.
PREMIER OUVRIER
Mais. . .
GUANHUMARA
Au bout d'un quart d'heure Vous aurez des vivants regagne la demeure.
PREMIER OUVRIER
Libres, en plein air?
GUANHUMARA
Oui.
PREMIER OUVRIER
Nul danger, vingt sous d'or. . . —
DEUXIÈME OUVRIER
C'est fait.
GUANHUMARA
N'oubliez rien.
PREMIER OUVRIER
Non.
RELIQUAT DES BUKGKAVES. 607
GUANHUMARA
Écoutez cncor.
Si vous dites un mot de la chose à personne, — Vous savez mon pouvoir. . . —
PREMIER OUVRIER
Quel regard I
DEUXIÈME OUVRIER
J'en frissonne !
GUANHUMARA
Avant cjue mes secrets soient par vous révèles. Vous tomberez tous deux morts à l'instant. — Allez.
Les deux esclaves sortent.