SCÈNE IL
GUANHUMARA, puis LE MENDIANT.
GUANHUMARA
Oh I j'ai gcmi longtemps ! toute l'eau de la nue A coule sur mon front, et je suis devenue Hideuse et formidable à force de souffrir. J'ai vécu soixante ans de ce cjui £ût mourir, De douleur. Faim, misère, exil, pliaient ma tcte. J'ai vu le Nil, l'Indus, l'océan, la tempête. Et les immenses nuits des pôles étoiles. J'errais, étudiant dans les bois non foules. Pâle, eflfrayante à voir, terrible aux lions mêmes. Les herbes, les poisons, et les philtres suprêmes Qui font qu'un trépasse redevient tout d'abord Vivant, et qu'un vivant prend la fecc d'un mort. J'ai tout subi, simoun brûlant, bise glacée. Un maître à coups de fouet devant lui m'a chassée. Jamais je n'ai chanté, rarement j'ai dormi. Mais enfin. . .
Se penchant et semblant fouiller des yeux dans l'ombre. Sœur ! ma sœur ! je tiens notre ennemi ! Je le tiens! Maintenant il suffit, — voici l'heure, — D'un mot pour qu'il pâlisse et d'un coup pour qu'il meure.
Relevant la tcte. Quand je songe à la main qui frappera ce coup.
6o8 LES BURGRAVES.
Je frissonne de joie et d'horreur. — Souffrez tout, Mais vengez-vous au moins ! Un jour paie une vie.
Depuis quelques insunts le mendiant sVst éveille. Il s*est levé et est resté silencieux, Tœil fixé sur Guanhumara.
LE MENDIANT
Que fais-tu là?
GUANHUMARA. (Elle se retourne et regarde le mendiant fixement.)
Je songe, — et je ris.
LE MENDIANT
Je t'envie.
S 2 rapprochant d*elle.
Tu ris, dis-tu.'* — Quel rcve horrible as-tu rcvc.^ Je t*ai vue incliner ton front vers le pave, Et dire en te courbant des mots pleins de mystère, Comme si tu parlais à (juel<ju'un sous la terre.
GUANHUMARA
Soit.
LE MENDIANT
Ton front est tout noir.
GUANHUMARA
Mais mon cœur est riant.
LE MENDIANT, considirant Guanhumara.
Qu es-tu, femme .^
GUANHUMARA, montrant sa chaîne.
Une esclave. Et vous.»^
LE MENDIANT, montrant ses haillons.
Un mendiant.
— Fus-tu toujours esclave en ce burg,^
GUANHUMARA
Que t'importe !
Ma jeunesse est un souffle éteint, ma vie est morte. Mes jours ont frii , chasses loin de mon front pîli Par le vent du passe dans Tombrc de Toubli.
RELIQUAT DES BUKGKAVES. 609
Des heures que Dieu fait le nombre m'importune 5 Je n'en regrette rien et je n'en veux plus qu'une. Va-t'en I
LE MENDIANT
Que penses-tu de tes maîtres?
GUANHUMARA
Moi? rien.
LE MENDL^T.
Pourquoi donc portes-tu ce bandeau syrien?
CUANHUMARA.
Que t'importe !
LE MENDIANT
As-tu pris cette mode en Asie?
GUANHUMARA
En viens-tu donc?
LE MENDIANT
Peut-être.
GUANHUMARA. (Elle fait un pas vers lui.)
AhL.PrèsdeSéleucle J'ai longtemps habite dans des lieux inconnus. Sur les bords du Scleph.
LE MENDIANT
Je sais, l'ancien Cydnus.
On s'est bien battu làl
GUANHUMARA
Je voyais les batailles.
Les Francs ont les grands cœurs, les Turcs les grandes tailles. Héros contre géants.
LE MENDIANT
Pour passer le torrent, On luttait dans les flots corps à corps.
GUANHUMARA
Le courant Emportait les blesses, et parfois la rivière En jetait dans les joncs au seuil de ma chaumière. THÉÂniE. — m. 39
mrUlIlBlI SATIOIALB.
6lo LES BURGRAVES.
Moi je les recueillais quand j'enais près du bord. J'en ai sauvé plus d'un que, ccrtc, on a cxu mort. Un entre autres, — voilà dix-sept ans... —
LE MENDIANT
Capitaine ?
GUANHUMARÂ.
Oui, vieux, vctu de pourpre et la mine hautaine.
Le mendiant retrousse sa manche de bure et détache de son bras un bracelet d'or qu'il présente à Guanhumara.
LE MENDIANT
Tiens, prends ce bracelet.
GUANHUMABA, examinant le bracelet et le mendiant tour à tour.
De l'or!
LE MENDUNT.
Prends, je te dis.
C'est pour ces chevaliers que tu sauvas jadis.
GUANHUMARA
Pauvre ! cache ton or I
LE MENDIANT. (Il soulève le voile de Guanhumara et lui montre un poignard caché dans sa ceinture.)
Cache ta lame, esclave!
Elle met vivement le doigt sur sa bouche.
Prends garde ! le sang tache et brûle.
GUANHUMABA.
Le sang lave Et désaltère. — Va.
Sort le mendiant par la galerie du fond. Entre George du côté oppose.
A minuit.
Où?
RELIQUAT DES BUKGKAVES. 6il