HISTORIQUE DES BURGRAVES
Dans Tordre chronologique, ce seraient les Jumeaux quF devraient suivre ici Ruy Bios, les Jumeaux étant de 1839 et les Burgraves de 18425 mais on n'a pas voulu interrompre par un drame inachevé la série des drames représentes.
Pourquoi les Jumeaux n'ont-ils pas ctc finis? Il semble qu'après Ruy Bios, qui pourrait passer pour son chef-d'œuvre au théâtre , Victor Hugo ait quelque peu senti décroître en-lui l'inspiration dramatique, hes Jumeaux paraissent lui avoir coûte plus de peine et d'effort que d'habitude et , pour la première fois de sa vie , il s'est arrêté dans son travail. «Par maladie», dit-il. Sa maladie n'était autre que la fatigue $ car, interrompant les Jumeaux le 23 août 1839 , il repartait le 27 pour son second voyage du Rhin. Ajoutons qu'il ne reprit jamais et n'acheva pas les Jumeaux.
Mais dans ce généreux sol , quand la veine dramatique commençait à tarir, une autre veine s'ouvrait , neuve et riche , la veine épique. Avant la Légende des Siècles, il en sortit d'abord les Burgraves.
Les deux voyages du Rhin, en 1838 et 1839, avaient laisse dans l'esprit de Victor Hugo une trace profonde. C'est du Rhin qu'il rapporta sûrement le projet des Burgraves. Dès 1840, il s'en entretenait avec M. Buloz, qui dirigeait alors la Comédie -Française. Les pourparlers reprirent à la fin de 1841, et le drame était assez mûr déjà dans sa pensée pour que, le 26 novembre, il prît l'engagement de livrer la pièce le 15 février
suivant. On ne sait quelles difficultés survinrent et ce fut seulement vers le mois d'août 1842 qu'il se mit aux Burgraves.
Il commença son manuscrit définitif le 10 septembre et l'acheva le 19 octobre, c'est-à-dire en trente-neuf jours : plus que pour aucun de ses drames. Le manuscrit préparatoire, dont on a formé plus haut le Reliquat, lui avait bien demandé déjà une vingtaine de jours. En tout, deux mois de travail; terme encore bien court pour une pareille œuvre.
Le 20 novembre , un traité était passé entre Victor Hugo et le Comité d'administration de la Comédie-Française. Le Théâtre payait à l'auteur une prime de cinq mille francs et s'engageait à considérer les Burgraves, drame en trois actes , comme s'il en avait cinq. Le traite est signé par MM. Ligicr, Beauvallet, GefFroy, Périer et Régnier. — Trois jours après, le 23 novembre, Victor Hugo lisait les Burgraves au Comité.
Le nouveau drame se présentait dans des circonstances difficiles. La réaction qui, depuis dix ans, s'était manifestée contre Victor Hugo et son œuvre battait en ce moment son plein. La tragédie, arrêtant la brillante et turbulente victoire du drame, reprenait l'offensive. Une actrice de génie, Rachel, qui jouait les classiques avec un tempérament romantique, avait ressuscité ou plutôt renouvelé Corneille et Racine et, chaque fois qu'elle jouait, remplissait la salle d'un public enthousiaste. Un jeune avocat
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de province, François Ponsard, arrivant à Paris avec une bonne tragédie en poche , s'était vu aussitôt accueilli, fête, accapare par une coterie bruyante et passionnée jqui , d*avance et d'emblée , déclara son œuvre un chef-d'œuvre.
Il faut repasser aujourd'hui avec une impartialité bienveillante ce curieux chapitre de l'histoire des engouements littéraires. Ponsard, homme de talent, nature honnête et droite, fut d'abord quelque peu abasourdi et gcné de cette gloire prématurée j mais quoi ! peut-on se fâcher contre de braves gens qui vous comparent à Corneille et qui vous proclament génie ? Il finit par se laisser faire. Le groupe néo-classique se baptisa, ou fut baptisé l'Ecole du bon sens 5 titre modeste , car, en poésie, le bon sens est une qualité plutôt secondaire; aussi le mot était-il un mot de combat, et voulait signifier, non pas que l'école nouvelle n'avait que du bon sens, mais que l'école romantique n'en avait pas. Ponsard fut naturellement promu chef, avec Emile Augier pour lieutenant, l'un devant être le Racine et l'autre le Molière de la troupe. Et la troupe c'étaient : Ricourt, grand ami de Janin, Reybaud, Hetzel, Lireux, Jules Barbier, Carré, Decourcelle, etc., qui presque tous plus tard revinrent avec ferveur à Victor Hugo, Ponsard et Augier en tcte. Mais, pour l'heure, Ponsard c'était Racine rajeuni par André Chénier ! On faisait dans les salons des lectures de Lucrèce, où des académiciens, Viennet , Jay, Villemain lui-même, s'extasiaient.
LMcrece n'est en réalité qu'une tragédie estimable , et l'auteur de CharhUe Corday fit depuis beaucoup mieux. Mais, pendant qu'on répétait, pendant qu'on jouait les Burgraves, Lucrèce avait, elle, cet avantage de n'être pas jouée encore. Elle absorbait donc l'attention; on disait :
— Que les Burgraves viennent et passent! Lucrèce! vous verrez Lucrèce! — Et le public attendait Lucrèce.
Les Burgraves rencontraient d'autres
obstacles pour la distribution des rôles. Celui de Guanhumara surtout eut de nombreuses mésaventures. Rachel aurait été une admirable Guanhumara; mais son professeur, Samison, mais ses admirateurs du camp classique la chambraient, l'adjuraient, criant d'avance à la désertion : n'avait-elle pas un prétexte pour se dérober? les quatre-vingts ans de la sorcière. Cependant, à la lecture au Comité, Rachel , prise par les beaux vers , témoigna d'une admiration sincère; mais Victor Hugo averti ne lui offrit pas le rôle, elle n'eut pas à le refuser. — M"' Georges, alors maigrie et dévastée, eût aussi donné au personnage une grande allure; mais le Théâtre -Français avait contre elle d'anciennes rancunes qui la firent écarter. M"** Dorval, qui devait jouer Lucrèce, l'eût volontiers abandonnée pour Guanhumara, mais elle ne voulait rentrer au Théâtre-Français que comme sociétaire, et les sociétaires ne voulaient pas d'elle. — Il y avait alors à la Comédie -Française une fausse Rachel, M"* Maxime, qui, à la faveur de la réaction classique, avait fait, àl'Odéon, quelque gros effet dans RoJogune. On l'essaya dans Guanhumara; mais Victor Hugo trouva qu'elle tenait plus de la harengère que de l'euménide. Elle entra en fureur, prétendit que le rôle lui appartenait, remplit les journaux de ses clameurs et de ses caricatures , et finit par faire à Victor Hugo un procès, qu'elle perdit en première instance et qu'elle reperdit en appel, le jour même de la première représentation. — Finalement, la Comédie- Française prit au drame du boulevard M"* Théodorine Mélingue, qui apportait à ce grand rôle de Guanhumara l'intelligence et la conviction.
La distribution était ainsi complète et réunissait assurément des interprètes dignes du poète et du théâtre ; mais il se trouva que, physiquement, ces excellents comédiens représentaient assez mal leurs personnages. A l'exception de Guyon-
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Magnus qui était de haute stature, Ligicr - Barbcrousse et Beauvallct - Job e'taicnt de petite taille et peu faits pour figurer des géants ; GefFroy avait le coté fatal d'Otbert, mais n'en avait pas la jeunesse et la chaleur; enfin M"* Mélingue elle-même péchait par une qualité et sa beauté épanouie s'arrangeait difficilement du visage ravagé par l'âge et la souffrance de Guanhumara. Leur talent à tous et la valeur de l'œuvre devaient suppléer à ces manques.
Les répétitions commencèrent et se poursuivirent cette fois sans encombre.
Les acteurs rivalisaient de zèle pour la pièce et d'admiration pour l'auteur.
M. Buloz, réfractai re à Victor Hugo dans sa Revue des Deux-Mondes, ne voulut être et ne fut, au théâtre, que déférence et dévouement.
La première représentation eut lieu le 7 mars 1843.
La salle était des plus brillantes et l'on y pouvait nommer toutes les célébrités des mondes de l'art, des lettres et de la politique. Les princes d'Orléans occupaient une loge d'avant-scène.
C'était là un public intelligent et sympathique , et l'opposition , se sentant vaincue d'avance, n'osa pas se manifester. L'envahissement du parterre par la cabale , qui prit la place de la claque , causa quelque froideur dans les premières scènes, mais l'intérêt s'accrut à mesure que l'action se développait, et la fin de l'acte souleva des applaudissements chaleureux. Au second acte , le succès grandit encore; Beauvallet fut très beau d'émotion simple et familière dans sa scène avec Otbert et Réginaj Ligier lança d'une voix vibrante et d'un geste ardent l'imprécation de Barberousse aux Burgravesj l'effet fut considérable. Un témoin oculaire, M. Léon Chevreau, écrit : «Je vois encore Balzac, debout aux stalles de balcon, applaudir à tout rompre. L'enthousiasme était général.»
Le troisième acte fut écouté avec atten-
tion et respect et le nom de l'autcar salué par des bravos à peu près unanimes.
Ce fut seulement â la seconde représentation et aux représentations suivantes que la coterie néo-classique reprit position et vint chaque soir battre en brèche les Burgraves. L'œuvre romantique était vigoureusement défendue par le public Jeune et ardent que s'était fait Victor Hugo. Les soirées furent presque aussi tumultueuses que celles d'Heruam. Les acteurs combattirent vaillamment et plus d'une fois victorieusement. Ligier, un soir, s'avança jusqu'à la rampe et jeta aux siffieurs le défi de Barberousse :
Si vous aviez des cœurs, si vous aviez des âmes. On vous dirait : Vraiment, vous êtes trop Infâmes !
Il fut acclamé. — Au milieu de ces luttes, les recettes des douze premières représentations des Burgraves atteignirent le maximum. Puis Lmcrhe fut enfin jouée , la curiosité du public se tourna vers la nouveauté tant célébrée, et la salle se désemplit. Une comète traversait en ce moment le ciel de Paris. Daumier fit paraître dans le Charivari une lithographie portant cette spirituelle légende :
Hugo, lorgnant les voûtes bleues, Soupire, et demande tout bas Pourquoi les astres ont des queues Quand les Burgraves n'en ont pas.
Les Burgraves eurent cependant alors une série de trente-trois représentations.
Après cette demi-chute , près de soixante ans passèrent , pendant lesquels un double travail latent s'accomplit pour les Burgraves, D'une part, le grand poème prit peu à peu, à la lecture, sa revanche de la représentation 5 on admira ces vers superbes, ces récits épiques, ces scènes héroïques ou touchantes 5 on les recueillit dans les anthologies , on les récita dans les concours et dans les lycées. D'autre part, le public fit son éducation 5 une critique plus haute lui ouvrit des horizons plus
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vastes; de fidèles traductions, de sérieuses études fortement documentées lui rendirent familières les littératures étrangères et anciennes. Le théâtre luimême élargit son cadre, brisa les anciens moules, admit tous les genres et toutes les formes 5 l'action n'y fut plus tout et laissa prendre leur place à la poésie, à la fantaisie, à la philosophie même.
Rien d'humain ne lui était plus étranger. Ainsi le charmant et poétique « Spectacle dans un fauteuil» d'Alfred de Musset passa d'emblée et avec éclat du salon à la scène. La foule se pressa aux Lectures inaugurées par Catulle Mendès et y prit goût aussitôt aux beautés de la poésie pure. L'œuvre de Victor Hugo s'était d'ailleurs, par elle-même, éclairée de la gloire qui, à son retour parmi nous, avait récompensé ses vingt ans d'exil et couronné ses dernières années. Il y avait bien eu , après l'apothéose des funérailles, un dernier reflux d'envie facile à prévoir, mais la marée montante d'une génération nouvelle eut bientôt toiu réparé.
Des admirateurs du poète pensèrent alors que l'heure des Burgraves était peutêtre venue. Il y avait dans le morrtent au Théâtre - Français une magnifique interprétation toute prête et des acteurs qui, de toutes les façons, seraient à la taille de leurs rôles. On n'aurait plus qu'à trouver, cette fois encore, une Guanhumara, une tragédienne qui unît à une beauté sculpturale une âme pathétique et qui restât touchante en restant terrible. Vers ce temps, les journaux annoncèrent que M"* Wcber venait d'être engagée à la Comédie -Française. Paul Meuricc alla , le jour même , trouver Jules Claretie à l'Odéon, où le Théâtre-Français s'était réfugié après l'incendie. — Vous avez engagé M"* Weber ? — Oui .
— Je viens vous proposer de reprendre les Burgraves, avec les deux Mounet, Silvain et M'- Wcbcr, pour le centenaire de Victor Hugo, le 16 février 1902. —
Tout de suite , sans hésitation , sans objection, l'administrateur de la Comédie approuva l'idée et la fit sienne avec ardeur. Il la présenta au Comité, vint sans peine à bout de quelques résistances , et la reprise fut décidée.
Cependant, à mesure qu'on se rapprochait de l'époque fixée , une certaine opposition se produisit dans l'opinion et dans la presse. Les Burgraves étaient dans le livre un chef-d'œuvre consacré, n'était-il pas imprudent de lui faire subir répreuve de la représentation ? Les deux premiers actes tiendraient sans doute, mais un échec du troisième compromettrait et le théâtre en vers et Victor Hugo lui-même. L'inquiétude gagnait les amis les plus dévoués, et bien peu gardèrent la foi jusqu'à la dernière heure.
Le succès triomphal de la répétition générale dissipa tout ce qu'on pouvait craindre, dépassa tout ce qu'on pouvait espérer. Ce fut une inoubliable journée. Ce bon et chaud public, épris de grand art , qui s'était formé dans les dernières années, vit avec ravissement à leur place et en action ces belles scènes , ces grands développements d'images et d'idées qu'il avait jusque-là admirés platoniqucment , et , sans chicaner le poète , se laissa aller à la poésie.
Après la scène des esclaves, détaillée avec beaucoup d'intelligence et d'entrain par les excellents diseurs du Théâtre- Français , Leitner et Louis Delaunay en tcte, Albert Lambert fils et Nf'' Bartct mirent dans le duo des amoureux, lui, sa passion ardente, elle, son exquise mélancolie. Venait alors la grande scène, écueil ou sommet, de la tentation d'Otbert par Guanhumara. M"** Weber y fut d'un bout à l'autre admirable. Elle dit avec une douleur poignante le meurtre de son amant, TafFront de son esclavage, la longue misère de sa vie errante, elle apitoya tous les cœurs, on comprit sa vengeance, on s'intéressa à sa haine. La bataille était gagnée. Le tableau gran-
diosc de l'cntrcc du mendiant, le hautain discours de Job enlevèrent la fin de l'acte, et le rideau tomba et se releva plusieurs fois sur des rappels enthousiastes.
Au second acte, ce fut le tour de Mounct-Sully de triompher. Le grand tragédien, qu'on avait coutume d'applaudir pour sa puissance et son éclat, eut cette fois , dans la scène où Job fiance Otbert à Rcgina, une grâce scnile, faite de simplicité, de grandeur et de bonté, avec une voix d'une infinie douceur qui remuait l'âme; il fut beau comme un vieillard d'Homère. Les grands effets, attendus et certains, de l'apostrophe irlitce de Barberoussc aux Burgraves et de la révolte de Magnus eurent, avec Paul Mounet et Silvain, toute leur portée.
Le succès fut indicible. Il fallait voir, il fallait entendre , après l'acte , cette foule transportée se répandre bourdonnante par les couloirs, s'exclamer, s'exalter, échanger les impressions d'art qu'elle venait de ressentir si profondément, heureuse et fière elle-même de son émotion et de sa joie.
Le troisième acte et son horreur tragique ne pouvaient être qu'emportés dans cet élan des esprits. En poésie, qu'importent les moyens quand l'idéal est atteint! la situation est violente , elle est forcée j tant mieux , si elle oblige le poète à des raccourcis superbes à la Michel-Ange!
La scène terrible de Job et de Guanhumara, la scène déchirante de Job et d'Otbert furent applaudies comme l'avaient été les autres; et M""* Wcber, Mounet-Sully et Albert Lambert furent
aussi chaleureusement rappelés qu'aux premiers actes.
Le rideau baissé, il y eut une surprise , les trois coups furent frappés pour retenir le public, tout n'était donc pas fini. Jules Claretie , pour fêter le glorieux centenaire, n'avait pas voulu commander un à-propos quelconque et n'aurait peutêtre pas trouvé un poète vivant qui se risquât à célébrer, ce jour-là, un tel poctc mort. Il avait eu alors cette heureuse idée de ne faire parler de Victor Hugo que par Victor Hugo lui-même. Quand le rideau se releva, on vit sur la scène le buste de Victor Hugo enveloppé de drapeaux et de fleurs et, debout de chaque coté, M"* Webcr en noir et M"' Bartct en blanc. M"** Webcr, de sa belle voix sonore et de son accent profond, dit la poésie célèbre de Victor Hugo sur sa naissance et son enfonce :
Ce siècle avait deux ans. . .
M"* Bartet dit à son tour avec une suave mélancolie les vers où le poète , enfermé dans Paris assiégé, rcve sa tombe tau pays des lauriers». On ne saurait exprimer ce que fut l'effet produit. Tous étaient debout, les femmes comme les hommes, criant, battant des mains, et ce fut, pendant plusieurs minutes, une ovation immense.
Telle fut cette représentation historique du Centenaire. Les représentations suivantes confirmèrent sans aucun ralentissement ce grand succès et marquèrent définitivement la place des Burgraves, entre Ruy Bios et Hernani, au répertoire perpétuel de la Comédie-Française.
REVUE DE LA CRITIQUE
LES REPRÉSENTATIONS