‹ Œuvres complètes. ThéatreChapitre 4 sur 336 · SCENE IL JANE, GILBERT, JOSHUA FARNABY · texte numérisé non relu

SCENE IL JANE, GILBERT, JOSHUA FARNABY

JOSHUA

Je vous quitte ici, mes bons amis. Il est nuit, et il faut que j'aille reprendre mon service de porte-clefe à la Tour de Londres. Ah ! c'est que je ne suis pas libre comme vous, moi! Voyez -vous! un guichetier, ce n'est qu'une espèce de prisonnier. Adieu, Jane. Adieu, Gilbert. Mon Dieu! mes amis, que je suis donc heureux de vous voir heureux! Ah çà, Gilbert, à quand la noce ?

GILBERT

Dans huit joursj n'est-ce pas, Jane.^

JOSHUA

Sur ma foi, c'est après-demain la Noël. Voici le jour des souhaits et des ctrcnncs. Mais je n'ai rien à vous souhaiter. Il est impossible de désirer plus de beauté à la fiancée et plus d'amour au fiancé. Vous êtes heureux !

GILBERT

Bon Joshua! et toi, est-ce que tu n'es pas heureux?

Ni heureux ni malheureux. J'ai renoncé à tout, moi. Vois-tu, Gilbert

(il entr*ouvre son manteau et laisse voir un trousseau de clefs qui pend k sa ceinture), des

clcfe de prison qui vous sonnent sans cesse à la ceinture, cela parle, cela vous entretient de toutes sortes de pensées philosophiques. Quand j'étais jeune, j'étais comme un autre, amoureux tout un jour, ambitieux tout un mois, fou toute l'année. C'était sous le roi Henri VIII que j'éuis jeune. Un homme singulier que ce roi Henri VIII! Un homme qui changeait de femmes comme une femme change de robes. Il répudia la première, il fit couper la tête à la seconde, il fit ouvrir le ventre à la troisième 5 quant à la quatrième, il lui fit grâce, il la chassa j mais, en revanche, il fit couper la tête à la cinquième. Ce n'est pas le conte de Barbe-Bleue que je vous fais là, belle Jane, c'est l'histoire de Henri VIII. Moi, dans ce temps-là, je m'occupais de guerres de religion, je me battais pour l'un et pour l'autre. C'était ce qu'il y avait de mieux alors. La question, d'ailleurs, était fort épineuse. Il s'agissait d'être pour ou contre le pape. Les gens du roi pendaient ceux qui étaient pour, mais ils brûlaient ceux qui étaient contre. Les indifférents, ceux qui n'étaient ni pour ni contre, on les brûlait ou on les pendait, indifféremment. S'en tirait qui pouvait. Oui, la corde. Non, le fagot. Ni oui ni non, le fagot ou la corde. Moi qui vous parle, j'ai senti le roussi bien souvent, et je ne suis pas sûr de n'avoir pas été deux ou trois fois dépendu. C'était un beau temps, à peu près pareil à celui-ci. Oui, je me battais pour tout cela. Du diable si je sais maintenant pour qui et pour quoi je me batuis. Si l'on me reparle de maître Luther et du pape Paul III, je hausse les épaules. Vois-tu, Gilbert, quand on a des cheveux gris, il ne faut pas revoir les opinions pour qui l'on faisait la guerre et les femmes à qui l'on faisait l'amour à vingt ans. Femmes et opinions vous paraissent bien laides, bien vieilles, bien chétives, bien édentées, bien ridées, bien sottes. C'est mon histoire. Maintenant je suis retiré des affaires. Je ne suis plus soldat du roi ni soldat du pape, je suis geôlier à la Tour de Londres. Je ne me bats plus pour personne, et je mets tout le monde sous clef. Je suis guichetier et je suis vieux j j'ai un pied dans une prison et l'autre dans la fosse. C'est moi qui ramasse les morceaux de tous les ministres et de tous les favoris qui se cassent chez la reine. C'est fort amusant. Et puis j'ai un petit enfant que j'aime, et puis vous deux que j'aime aussi, et si vous êtes heureux, je suis heureux!

GILBERT

En ce cas, sois heureux, Joshua! N'est-ce pas, Jane.''

Moi, je ne puis rien pour ton bonheur, mais Jane peut tout. Tu l'aimes! Je ne te rendrai même aucun service de ma vie. Tu n'es heureusement pas

assez grand seigneur pour avoir jamais besoin du porte-clefs de la Tour de Londres. Jane acquittera ma dette en même temps que la sienne. Car, elle et moi, nous te devons tout. Jane n'était qu'une pauvre enfant, orpheline abandonnée i tu l'as recueillie et élevée. Moi, je me noyais un beau jour dans la Tamise 5 tu m'as tiré de l'eau.

GILBERT

A quoi bon toujours parler de cela, Joshua.'^

JOSHUA

C'est pour te dire que notre devoir, à Jane et à moi, est de t'aimer, moi comme un frère, elle. . . — pas conmie une sœur!

JANE

Non, comme une femme. Je vous comprends, Joshua. (Elle retombe dans sa

rêverie.)

GILBERT bas, k Joshua.

Regarde-la, Joshua! N'est-ce pas qu'elle est belle et charmante, et qu'elle serait digne d'un roi.'^ Si tu savais! tu ne peux pas te figurer comme je l'aime !

JOSHUA

Prends garde. C'est imprudent. Une femme, ça ne s'aime pas tant que ça. Un enfant, à la bonne heure!

Que veux-tu dire ?

JOSHUA

Rien. — Je serai de votre noce dans huit jours. — J'espère qu'alors les affaires d'État me laisseront un peu de liberté, et que tout sera fini.

GILBERT

Quoi ? qu'est-ce qui sera fini ?

JOSHUA

Ah! tu ne t'occupes pas de ces choses-là, toi, Gilbert. Tu es amoureux. Tu es du peuple. Et qu'est-ce que cela te fait les intrigues d'en haut, à toi qui es heureux en bas? Mais, puisque tu me questionnes, je te dirai qu'on espère que, d'ici à huit jours, d'ici à vingt-quatre heures peut-être, Fabiano Fabiani sera remplacé près de la reine par un autre.

GILBERT

Qu]est-ce que c'est que Fabiano Fabiani ?

l6 MARIE TUDOR.

JOSHUA

C'est Tamant de la reine, c'est un fevori très célèbre et très charmant, un fevori qui a plus vite fait couper la tête à un homme qui lui déplaît qu'une entremetteuse n'a dit ave, le meilleur favori que le bourreau de la Tour de Londres ait eu depuis dix ans. Car tu sais que le bourreau reçoit, pour chaque tcte de grand seigneur, dix écus d'argent, et quelquefois le double, quand la tête est tout à fait considérable. — On souhaite fort la chute de ce Fabiani. — Il est vrai que, dans mes fonctions à la Tour, je n'entends guère gloser sur son compte que des gens d'assez mauvaise humeur, des gens à qui Pon doit couper le cou d'ici à un mois, des mécontents.

Que les loups se dévorent entre eux! que nous importe, à nous, la reine et le favori de la reine, n'est-ce pas, Jane?

JOSHUA

Oh! il y a une fièrc conspiration contre Fabiani! S'il s'en tire, il sera heureux. Je ne serais pas surpris qu'il y eût quelque coup de fait cette nuit. Je viens de voir rôder par là maître Simon Renard tout rêveur.

GILBERT

Qu^est-ce que c'est que maître Simon Renard }

JOSHUA

Comment ne sais-tu pas cela.-* C'est le bras droit de l'empereur à Londres. La reine doit épouser le prince d'E.spagne, dont Simon Renard est le légat près d'elle. La reine le hait, ce Simon Renard, mais elle le craint, et ne peut rien contre lui. Il a déjà détruit deux ou trois favoris. C'est son instinct de détruire les favoris. Il nettoie le palais de temps en temps. Un homme subtil et très malicieux, qui sait tout ce qui se passe, et qui creuse toujours deux ou trois étages d'intrigues souterraines sous tous les événements. Quant à lord Paget, — ne m'as-tu pas demandé aussi ce que c'éuit que lord Paget ^ — c'est un gentilhomme délié, qui a été dans les affaires sous Henri VIII. Il est membre du conseil étroit. Un tel ascendant, que les autres ministres n'osent pas soufHer devant lui. Excepté le chancelier cependant, mylord Gardiner, qui le déteste. Un homme violent, ce Gardiner, et très bien né. Quant à Paget, ce n'est rien du tout. Le fils d'un savetier. Il va être fait baron Paget de Beaudesert en Stafford.

GILBERT

Comme il vous débite couramment toutes ces choses-là, ce Joshua!

Pardicu! à force d'entendre causer les prisonniers d'État!

Simon Renard paraît au fond du théâtre.

— Vois-tu, Gilbert, l'homme qui sait le mieux l'histoire de ce temps-ci, c'est le guichetier de la Tour de Londres.

SIMON RENARD 9 qui a entendu les dernières paroles du fond du théitre.

Vous VOUS trompez, mon maître. C'est le bourreau.

JOSHUA, bas k Jane et k Gilbert.

Reculons-nous un peu.

Simon Renard s*^otgne lentement. — Quand Simon Renard a disparu.

— C'est précisément maître Simon Renard.

GILBERT

Tous ces gens qui rôdent autour de ma maison me déplaisent.

JOSHUA

Que diable vient-il fiùre par ici ? 11 faut que je m'en retourne vite. Je crois qu'il me prépare de la besogne. Adieu, Gilbert. Adieu, belle Jane. — Je vous ai pourtant vue pas plus haute que cela!

GILBERT

Adieu, Joshua. — Mais, dis-moi, qu'est-ce que tu caches donc là, sous ton manteau ?

JOSHUA

Ah! j'ai mon complot aussi, moi.

GILBERT

Quel complot f

Oh! amoureux qui oubliez tout! Je viens de vous rappeler que c'était après-demain le jour des étrenncs et des cadeaux. Les seigneurs complotent une surprise à Fabiani^ moi, je complote de mon côté. La reine va se donner peut-être un favori tout neuf. Moi, je vais donner une poupée à mon enfant. (Il tire une poupëe de dessous son manteau.) — Toute neuve aussi. — Nous verrons lequel des deux aura le plus vite brisé son joujou. Dieu vous garde, mes amis!

GILBERT

Au revoir, Joshua.

Joshua s'éloigne. Gilbert prend la main de Jane et la baise avec passion. THéAraE. — uu 2

iHrtiMiniK Mriv^iic.

l8 MARIE TUDOR.

JOSHUA, au fond du th^trc.

Ohl que la providence est grande! elle donne à chacun son jouet, la poupée à l'enfant, l'enfant à l'homme, l'homme à la femme, et la femme au diable! (Il sort.)

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