‹ Œuvres complètes. ThéatreChapitre 5 sur 336 · SCENE IIL GILBERT, JANE · texte numérisé non relu

SCENE IIL GILBERT, JANE

GILBERT

11 faut que je vous -quitte aussi. Adieu, Jane. Dormez bien.

JANE

Vous ne rentrez pas ce soir avec moi, Gilbert.'*

Je ne puis. Vous savez, je vous l'ai déjà dit, Jane, j'ai un travail à terminer à mon atelier cette nuit. Un manche de poignard à ciseler pour je ne sais quel lord Clanbrassil, que je n'ai jamais vu, et qui me l'a fait demander pour demain matin.

JANE

Alors, bonsoir, Gilbert. A demain.

GILBERT

Non, Jane, encore un instant. Ah! mon Dieu! que j'ai de peine à me séparer de vous, fût-ce pour quelques heures! Qu'il est bien vrai que vous êtes ma vie et ma joie! Il faut pourtant que j'aille travailler. Nous sommes si pauvres! Je ne veux pas entrer, car je resterais 5 et cependant je ne puis partir, homme faible que je suis! Tenez, asseyons-nous quelques minutes à la porte, sur ce banc. Il me semble qu'il me sera moins difficile de m'en aller que si j'entrais dans la maison, et surtout dans votre chambre. Donnezmoi votre main. (Il s*assicd et lui prend les deux mains dans les siennes, elle debout.)

— Jane ! m'aimes-tu ?

JANE

Oh! je vous dois tout, Gilbert! je le sais, quoique vous me l'ayez caché longtemps. Toute petite, presque au berceau, j'ai été abandonnée par mes parents, vous m'avez prise. Depuis seize ans, votre bras a travaillé pour moi comme celui d'un père, vos yeux ont veillé sur moi comme ceux d'une mère. Qu.'est-ce que je serais sans vous, mon Dieu! Tout ce que j'ai , vous me l'avez donné 5 tout ce que je suis, vous Tavez fait.

GlLiERT.

Jane! m'aimcs-tu? . " ;

JANE

Quel dévouement que le vôtre, Gilbert! vous travaillez nuit et jovu: pour moi, vous vous brûlez les yeux, vous vous tuez. Tenez, voilà encore que vous passez la nuit aujourd'hui. Et jamais un reproche, jamais une dureté, jamais une colère. Vous si pauvre! jusqu'à mes petites coquetteries de femme, vous en avez pitié, vous les satiséiites. Gilbert, je ne songe à vous que les larmes aux yeux, \feus avez quelquefois manque de pain, je n'ai jamais manque de rubans.

GILBERT

Jane I m'aimes-tu?

JANE

Gilbert, je voudrais baiser vos pieds.

GILBERT

M'aimes-tu? m'aimcs-tu? Oh! tout cela ne me dit pas que tu m'aimes. C'est de ce mot-là que j'ai besoin, Jane! De la reconnaissance, toujours de la reconnaissance f Oh! je la foulé aux pieds, la reconnaissance! je veux de l'amour, ou rien. — Mourir! — Jane, depuis seize ans tu es ma fille, tu vas être ma femme maintenant.' Je t'avais adoptée, je veux t'cpôuser. Dans huit jôurs^ tu sais, tu me l'as promis. Tu as consenti. Tu es ma fiancée. Oh! tu m'aimais quand tu m'as promis cela. O Jane! il y a eu un temp, te rappellestu? où tu ftie disais : je t'aime! en levant tes beaux yeux au ciel. C'est toujours comme cela que je te veux. Depuis plusieurs mois il me semble que quelque chose est changé en toi, depuis trois semaines surtout que mon travail m'oblige à m'absenter quelquefois les nuits. O Jane! je veux que tu m'aimes, moi. Je suis habitué à cela. Toi, si gaie auparavant, tu es toujours triste et préoccupée à présent^ pas froide, pauvre enfant, tu fois ton possible pour ne pas l'être 5 mais je sens bien que les paroles d'amour ne te viennent plus bonnes et naturelles comme autrefois. Qu]as-tu ? Est-ce. que tu ne m'aimes plus? Sans doute je suis un honnête homme, sans doute je suis un bon ouvrier^ sans doute, sans doute, mais je voudrais être un voleur et un assassin, et être aimé de toi! — Jane! si tu savais comme je t'aime!

JANE

Je le sais, Gilbert, et j'en pleure.

De joie! n'est-ce pas? Dis-moi que c'est de joie. Oh! j'ai besoin de le croire. Il n'y a que cela au monde, être aimé. Je ne suis qu'un pauvre cœur d'ouvrier, mais il faut que ma Jane m'aime. Que me parles-tu sans cesse de ce

que j'ai fait pour coi? Un seul mot d'amour de toi, Jane, laisse toute la reconnaissance de mon côté. Je me damnerai et je commettrai un crime quand tu voudras. Tu seras ma femme, n'est-ce pas, et tu m'aimes? Vois-tu, Jane, pour un regard de toi je donnerais mon travail et ma peine ^ pour un sourjre, ma viej pour un baiser, mon âme!

JANE

Quel noble cœur vous avez, Gilbert!

GILBERT

Écoute, Jane! ris si tu veux, je suis fou, je suis jaloux! C'est comme cela. Ne t'offense pas. Depuis quelque temps il me semble que je vois bien des jeunes seigneurs rôder par ici. Sais-tu, Jane, que j'ai trente-quatre ans? Quel malheur pour un misérable ouvrier gauche et mal vêtu comme moi, qui n'est plus jeune, qui n'est pas beau, d'aimer une belle et charmante enfant de dix-sept ans, qui attire les beaux jeunes gentilshommes dores et chamarrés comme une lumière attire les papillons! Oh! je souffre, va! Je ne t'offense jamais dans ma pensée, toi si honnête, toi si pure, toi dont le front n'a encore été touché que par mes lèvres! Je trouve seulement quelquefois que tu as trop de plaisir i voir passer les cortèges ec les cavalcades de la reine, et tous ces beaux habits de satin et de velours sous lesquels il y a si peu de cœurs et si peu d'âmes! Pardonne-moi! — Mon Dieu! pourquoi donc vient-il par ici tant de jeunes gentilshommes ? Pourquoi ne suis-je pas jeune, beau, noble et riche ? Gilbert, l'ouvrier ciseleur, voilà tout. Eux, c'est lord Chandos, lord Gérard Fitz-Gerard, le comte d'Arundcl, le duc de Norfolk! Oh! que je les hais! Je passe ma vie i ciseler pour eux des poignées d'épée dont je leur voudrais mettre la lame dans le ventre.

Gilbert!...

GILBERT

Pardon, Jane. N'est-ce pas, l'amour rend bien méchant?

JANE

Non, bien bon. — Vous êtes bon, Gilbert.

GILBERT

Oh! que je t'aime! Tous les jours davantage. Je voudrais mourir pour toi. Aime-moi ou ne m'aime pas, tu en es bien la maîtresse. Je suis fou. Pardonne*moi tout ce que je t'ai ditr II est tard. Il &ut que je te quitte. Adieu! Mon Dieu! que c'est triste de te quitter! — Rentre. chez toi- Est-ce que tu n'as pgs ta clef ?

JANE

Non. Depuis quelques jours je ne sais ce qu'elle est devenue.

GILBERT

Voici la mienne. — A demain matin. — Jané, n'oublie pas ceci. Encore aujourd'hui ton pèrej dans huit jours ton mari. (Il la baise au front et sort.)

JANE, restée seule.

Mon mari! Oh! non, je ne commettrai pas ce crime. Pauvre Gilbert! il m'aime, celui-là, — et l'autre!... — Pourvu que je n'aie pas préfère la vanité à l'amour! Malheureuse iîlle que je suis! dans la dépendance de qui suis-je maintenant.? Oh! je suis bien ingrate et bien coupable! J'entends

marcher. Rentrons vite. (Elle entre dans la maison.)

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