LE MANUSCRIT DE MARIE TUDOK
mener parce qu'il pleuvait. — Oh! Gilbert, je t'aime, vois-tu. Je te trouve beau, tu es si noble I Tous les hommes ne sont rien devant toi, tu ne te doutes pas de cela, toi. Mon Dieu I que je t'aime ! Tu ne me crois peut-être pas. Je t'ai trompé une fois. Je t'ai tant offensé. C'est pourtant bien sincère ce que je te dis. Oh I reponds ! est-ce que tu me crois encore un peu? Oh ! des paroles, des paroles, cela n'est rien, Gilbert, je voudrais qu'on pût s'ouvrir une porte sur le cœur et dire à l'homme qu'on aime : Regarde ! Il y aurait tant de choses à te dire dans ma position, que je sens et que je ne puis exprimer. Il n'y a pas moyen de te Êiire comprendre à quel point tu es tout pour moi, à quel point je suis confuse, repentante et à genoux devant toi ! Je voudrais que le son de ma voix fut une caresse qui te rendît heureux. — Oh ! tu ne mourras pas ! nous nous sauverons ensemble ! tu es à moi ! nous nous aimons ! Qui m'eût dit cela ce matin .^ Quel changement! — Mon Dieu! je suis folle, n'est-ce pas? Gilbert, je me méprise et je me hais tant, qu'il me semble impossible que tu m'estimes et que tu m'aimes. Tu ne sais pas comme j'ai été malheureuse ! — Donne-moi ta main. Je t'aime! je t'aime ! Regarde mes yeux, ils disent que je t'aime. Regarde mes larmes, elles disent que je suis heureuse ! — Oh ! encourage-moi à te parler ainsi. C'est mon cœur qui s'ouvre, le cœur de la pauvre fille perdue. J'avais des ailes comme toi autrefois. Je n'en ai plus. Comment se feit-il que tu veuilles encore de moi ? Comment se Êiit-il que tu tiennes encore à mon amour? Est-ce que c'est vrai que tu y tiens, dis? Ce n'est pas par pitic seulement que tu dis cela ? Bien sûr, tu m'aimes ? Tu m'aimes ! Dieu m'est témoin que tu me rempUs le cœur de joie. Tu viens du ciel, Gilbert !
GILBERT
O Jane, il n'y a rien à repondre après de telles paroles, dites comme tu les dis ! Le cœur se fond. C'est à croire qu'on va mourir de ravissement. Oh ! que m'importe le passé ? Qui est-ce qui résisterait à ta voix ? qui est-ce qui ferait autrement que moi ? Oh oui ! je te pardonne bien tout, mon enfant bien-aimé ! . . .
Le manuscrit donne encore cette fin de la scène , supprimée à la représentation : GILBERT. (11 va à la fenêtre et regarde.)
Le bateau n'est pas là !
JANE
L'homme qui doit le procurer a demande une heure, tu sais ?
GILBERT
Oh! cette heure -est fiiite avec des années et non avec des minutes ! Je voudrais être dehors ! Je dis que je voudrais être dehors ! Je ne veux plus mourir maintenant. Ces gens qui préparent un échaËiud quelque part me font frissonner. Tu m'as rendu lâche en me disant que tu m'aimes.
JANE
Gilbert ! je mourrais si tu mourais.
La seconde partie de la troisième Journée fut loin de coûter à Victor Hugo autant de peine et de temps que la première. La scène poignante de la reine et de Jane fut enlevée en deux jours 5 commencée le 31 août, elle était achevée le i" septembre à 8 heures du soir.
Dernière preuve que Marie Tudor fut rapidement conçue et sommairement méditée : Victor Hugo, en commençant son drame, avait décidé probablement a priori qu'il aurait, comme les autres, un dénouement cruel comme la vie, et que celui des deux condamnés qui serait sauvé ce serait Fabiani. Dans le manuscrit la pièce finissait d'abord ainsi :
Le rideau du fond s'entr*ouvre. Le geôlier paraît et à sa suite Fabiano.
LA REINE
C'est Fabiano!
JANE, tombant sur le pave.
Gilbert !
C'était le fait brutal, le fait injuste, qui l'emportait, et qui , si l'on veut, l'emporte souvent, quoique pas toujours, dans la réalité ; mais c'était aussi le fait bête et qui, au point de vue de l'art, n'avait et ne pouvait avoir que l'expression brève et plate. Un mot de la reine : C'est Fabiano ! un cri de Jane , et , brusquement , le rideau tombait, et il est évident que le public, qui attend, qui veut Gilbert, aurait fait le plus mauvais parti à cette fin qui ne finissait rien : la pièce restait en l'air, le règne de Fabiani recommençait le lendemain , entre Jane devenue comtesse Talbot et la reine désabusée. Sans compter qu'il y avait plus qu'invraisemblance, il y avait impossibilité à ce que Gilbert aimé de Jane, Gilbert heureux de vivre, se laissât mener à l'échafaud, comme le bœuf à l'abattoir, sans se révolter, sans se débattre, sans trouver un moyen d'avertir le peuple que ce n'est pas Fabiani qu'on tue.
Il est permis de conjecturer que tout de suite Victor Hugo reconnut son erreur, et , dès le lendemain peut-être, il biffa sur le manuscrit, à gros traits furieusement enroulés , ce dénouement absurde , et y substitua le dénouement heureux, le seul qui soit logique, et plus que logique, nécessaire.
NOTES DE UÉDITEUR.