‹ Œuvres complètes. ThéatreChapitre 57 sur 336 · HISTORIQUE DE MARIE TUDOR · texte numérisé non relu

HISTORIQUE DE MARIE TUDOR

En 1833 , Nf "• Georges, dans tout Tcclat de son talent, et encore dans tout réclat de sa beauté, gouvernait souverainement le théâtre de la Porte-Saint- Martin et Harel son directeur. Au mois de février, la création du rôle de Lucrèce Borgia avait été pour la grande tragédienne le plus beau triomphe peut-être de sa glorieuse carrière. Victor Hugo n'avait pas été le dernier à lui exprimer son admiration, et la louange de son poète Tavait comblée de joie. Mais comme l'actrice en elle ne voulait pas encore oublier, ni surtout laisser oublier la femme , elle eût ardemment souhaité que ce poète enthousiaste admirât la femme autant que l'actrice. Malheureusement, l'admiration de Victor Hugo sous ce rapport était allée de préférence à une jeune comédienne. M"* Juliette, qui jouait dans Lucrèce Borgia le tout petit rôle de la princesse Negroni avec une grâce et un charme infinis, et qui avait sur la grande Georges l'avantage appréciable d'avoir vingt ans de moins qu'elle. Victor Hugo, chaque fois qu'au cours des représentations il allait au théâtre, ne manquait pas d'aller présenter ses hommages à M"* Georges dans sa loge , mais il passait le reste de la soirée dans la loge de M*** Juliette. De là, peu à peu , entre l'auteur et son illustre interprète , un refroidissement qui tourna à l'aigreur et devint bientôt de l'hostilité. Harel, le directeur, qui épousait aveuglément les ressentiments aussi bien que les sympathies de sa reine, ne tarda pas â faire

éprouver au poète les effets de leur commune mauvaise humeur.

On lit dans ViâorHugo raconté ^^^ :

Un soir, en allant au théâtre, M. Victor Hugo vit que l'affiche annonçait une reprise pour le lendemain. Lucrèce Borgia faisait toujours de Targent, il n'avait été averti de rien, il monta k la loge de M"* Georges qui était le vrai cabinet du directeur et demanda ce que cela signifiait. M. Harel répondit que cela signifiait qu'il était le directeur et qu'il jouait les pièces qu'il voulait. L'auteur demanda quelle éuit la recette du jour.

— Deux mille francs.

— Et combien espérez-vous faire demain avec la reprise?

— Cinq cents francs.

— Alors pourquoi m'interrompez-vous ?

— Parce que je le veux.

— Soit, dit l'auteur. Mais dites-vous que vous avez joué la dernière pièce que vous aurez de moi.

— L'avant -dernière, dit M. Harel. Vous oubliez que vous m'avez promis votre prochaine pièce.

— Je ne vous ai rien promis du tout.

La contestation s'anima. Le directeur prétendit que, le lendemain de la première représenution, et plusieurs fois dans la loge de M"* Georges, la pièce lui avait été promise. L'auteur répondit que, chez M"* Georges comme chez lui, i\^ avait toujours dit la même chose, qu'il ne refusait pas, mais qu'il attendrait que sa pièce fût faite pour en disposer.

— J'affirme, dit M. Harel, que vous m'avez promis.

'•' Viâor Hugo raconté par un Témoin de sa vie, tome II.

— Et moi, dit M. Victor Hugo, j'affirme le contraire.

— Alors vous me donnez un démenti ?

— Je suis k vos ordres.

En rentrant chez lui, M. Victor Hugo trouva la lettre suivante :

a Votre persévérance à contester la parole que vous m'avez donnée fréquemment et devant témoins, accompagnée de ces mots : je shU à vos ordres, fait de moi l'offensé.

«J'attends donc une réparation.

«Faites-moi savoir quand et où vous voulez me la donner.

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