SCENE PREMIERE
HOMODEI, ORDELAFO.
ORDELAFO.
Vois-tu, Homodci, c'est par cette fenêtre. (Il lui montre la longue ouverture
fermée.) La rivicrc coulc dessous. Toutes les fois que le podesta ou la scrcnissimc seigneurie veulent se défaire de quelqu'un, on apporte ici le quidam, mort ou vif, on l'attache sur une claie, on met quatre bonnes pierres aux quatre coins, et puis on jette le tout par cette fenêtre. Le fleuve se charge du reste. A Venise vous avez le canal Orfano, à Padoue nous avons la Brenta. Comment! tu ne connaissais pas cette maison-ci?.
HOMODEI.
Je suis assez nouveau venu en cette ville. Je ne connais pas encore tous les usages. Au reste cette masure est fort bien située pour ce que je veux faire. Dans un lieu désert, et sur le chemin que la Reginella suivra en retournant au palais.
ORDELAFO.
Qu'est-ce que c'est que la Reginella.^
HOMODEI.
C'est bon! c'est bon! réponds seulement. — Qui habite cette maison?
ORDELAFO.
Deux espèces de dogues à face humaine, qu'on appelle l'un Orfeo, l'autre Gaboardo. Tu vas les voir rentrer tout à l'heure.
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HOMODEI.
Que font-ils ici, ces deux hommes?
ORDELAFO.
Les exécutions de nuit, les disparitions de corps, tout ce courant d'affaires secrètes qui suit les eaux de la Brenta. — Mais reprenons. Tu me disais donc que la chose avait manqué.
HOMODEI.
Oui.
ORDELAFO.
Aussi quelle folie d'aller t'imaginer qu'il suffisait de lâcher une femme là-dedans !
Tu ne sais ce que tu dis. Quand on a une idée qui peut tuer quelqu'un, la meilleure lame qu'on y puisse emmancher, c'est la jalousie d'une femme. Ah! d'ordinaire les femmes se vengent. Je ne comprends pas ce qui a passé par la tête de celle-ci. Qu'on ne me parle plus des comédiennes pour savoir donner un coup de couteau. Toute leur tragédie s'en va sur le théâtre.
ORDELAFO.
A u place j'aurais été tout bonnement au podesta, et je lui aurais dit : Votre femme. . .
HOMODEI.
A ma place tu n'aurais pas été tout bonnement au podesta, et tu ne lui aurais pas dit : Votre femmej car tu sais aussi bien que moi que l'illustrissime conseil des Dix nous interdit à tous tant que nous sommes, à moi aussi bien qu'à toi, d'avoir quelque rapport que ce soit avec le podesta, jusqu'au jour où nous sommes chargés de l'arrêter. Tu sais fort bien que je ne peux ni parler au podesu, ni lui écrire, sous peine de la vie, et que je suis surveillé. Qui sait .'^ c'est peut-être toi qui me surveilles!
ORDELAFO.
Homodei, nous sommes amis!
HOMODEI.
Raison de plus. Je ne suis pas censé me défier de toi.
ORDELAFO.
Oh ! mon bon ami Homodei !
l86 ANGELO.
Mais je m'en défie, vois-tu!
ORDELAFO.
Je ne sais pas ce que je t'ai fait.
HOMODEI.
Rien. De sottes questions, voilà tout. Et puis je ne suis pas de bonne humeur. Allons, nous sommes amis. Donne-moi ta main.
ORDELAFO.
Ainsi tu renonces à ta vengeance.'^
HOMODEI.
A ma vie plutôt! Ordelafo, tu n'as jamais aime une femme, toi, tu ne sais pas ce que c'est que d'aimer une femme, et qu'elle vous chasse, et. qu'elle vous humilie, et qu'elle vous soufflette tout haut avec votre nom en vous appelant espion quand vous êtes espion ! Oh ! alors ce qu'on sent pour cette femme, pour cette Caurina, vois-tu, ce n'est pas de l'amour, ce n'est pas de la haine, c'est un amour qui hait! Passion terrible, ardente, altérée, qui ne boit qu'à une coupe, la vengeance! Je me vengerai de cette femme, je saisirai cette femme, je traînerai cdttc femme par les pieds dans le sépulcre, tu verras cela, Ordelafo!
ORDELAFO.
Ton plan a manqué. Comment feras-tu.^
HOMODEI.
J'ai déjà une autre idée. (Il va k la fcnctrc du fond.) Tiens, justement, Ordelafo! tu vas m'aider. Approche ici. — Vois-tu une femme en mante rouge, là-bas, qui se dirige vers nous?
ORDELAFO.
Eh bien ?
HOMODEI.
Sors. Sans faire semblant de rien. Quand tu seras près de cette femme, tu la laisseras passer, et puis tu la suivras. Tout doucement. Lorsqu'elle sera devant la maison, — tu auras soin de laisser la porte tout contre, — tu pousseras brusquement la femme contre la porte. La porte cédera, et je t'aiderai à faire entrer la femme dans la maison. Le reste me regarde.
ORDELAFO.
C'est dit.
HOMODEI.
Tout est parfaitement désert. (Il regarde.) Non, personne. Si elle crie, elle criera. Va.
Oi^clafo sort.
HOMODEI, resté seul.
Cette maison est vraiment bien située. On tuerait le pape ici sans être entendu d*un chrétien.
Bruit de pas ^ la porte. Elle s'ouvre, et laisse voir Reginella, bâillonnée avec un mouchoir, qu'Ordelafo pousse dans la maison.