SCÈNE IIL
LA TISBE, RODOLFO; CATARINA, toujours dans Talcôve fermée.
C'est VOUS, Rodolfo! Ah! tant mieux! j'ai à vous parler, justement. Écoutez-moi.
RODOLFO
Et moi aussi j'ai à vous parler, et c'est vous qui allez m'écouter, madame '
LA TISBE.
ïtODOLFO.
LA TISBE.
Rodolfo!...
Etcs-vous seule, madame?
Seule.
RODOLFO
Donnez Tordre que personne n'entre.
LA TISBE.
Il est déjà donné.
RODOLFa Permettez-moi de fermer ces deux portes. (Il va fbrmcr les deux portes au verrou.)
LA TISBE.
J'attends ce que vous avez à me dire.
D'où venez-vous ? De quoi êtes-vous pâle? Qu'avez-vous fait aujourd'hui, dites? Qu'est-ce que ces mains-là ont fait, dites? Où avez-vous passé les exécrables heures de cette journée, dites? Non, ne le dites pas. Je vais le dire. Ne répondez pas, ne niez pas, n'inventez pas, ne mentez pas. Je sais tout! Je sais tout, vous dis-jel Vous 'voyez bien que je sais tout, madame! Il y avait là Dafne. A deux pas de vous. Séparée seulement par une porte. Dans l'oratoire. Il y avait Dafne qui a tout vu, qui a tout entendu, qui était là, à côté, tout près, qui entendait, qui voyait! — Tenez, voilà des paroles que vous avez prononcées. Le podesta disait : Je n'ai pas de poison 5 vous avez dit : J'en ai, moi! — J'en ai, moi! j'en ai, moi! L'avez-vous dit, oui ou non ? Mentez un peu, voyons! Ah! vous avez du poison, vous! Eh bien ,
moi, j'ai un couteau! (Il tire un poignard de sa poitrine.)
LA TISBE.
Rodolfo!
RODOLFO
Vous ayez un quart d'heure pour vous préparer à la mort, madame!
LA TISBE.
Ah! vous me tuez! Ah! c'est la première idée qui vous vient! Vous voulez me tuer, ainsi, vous-même, tout de suite, sans plus attendre, sans être bien sûr ? Vous pouvez prendre une résolution pareille aussi facilement ? Vous ne tenez pas à moi plus que cela? Vous me tuez pour l'amour d'une autre!
2l6 ANGELO.
O Rodolfo, c'est donc bien vrai, dites-le-moi de votre bouche, vous ne m'avez donc jamais aimée ?
Jamais!
LA TISBE.
Eh bien! c'est ce mot-là qui me tue, malheureux! ton poignard ne fera que m'achever.
RODOLFO
De l'amour pour vous, moi! Non, je n'en ai pas! je n'en ai jamais eu! Je puis m'en vanter, Dieu merci! De la pitié, tout au plus!
LA TISBE.
Ingrat! Et, encore un mot, dis-moi ^ elle! tu l'aimais donc bien?
RODOLFO
Elle! si je l'aimais! elle! Oh! écoutez cela puisque c'est votre supplice, malheureuse! Si je l'aimais! une chose pure, sainte, chaste, sacrée, une femme qui est un autel, ma vie,' mon sang, mon trésor, ma consolation, ma pensée, la lumière de mes yeux, voilà comme je l'aimais!
LA XISBB.
Alors, j'ai bien fait.
RODOLFO
Vous avez bien fait ?
LA TISBE*
Oui. J'ai bien fait. Es-tu sûr seulement de ce que j'ai hit?
RODOLFO
Je ne suis pas sûr, dites- vous! Voilà la seconde fois que vous le dites. Mais il Y avait là Dafne, je vous répète qu'il y avait là DzfnCy et ce qu'elle m'a dit, je l'ai encore dans l'oreille : — Monsieur, monsieur, ils n'étaient qu'eux trois dans cette chambre, elle, le podesta et une autre femme, une horrible femme que le podesta appelait Tisbe. Monsieur, deux grandes heures, deux heures d'agonie et de pitié, monsieur, ils l'ont tenue là, la malheureuse, pleurant, priant, suppliant, demandant grâce, demandant la vie. — Tu demandais la vie, ma Catarina bien-aimée! — à genoux, les mains jointes, se traînant à leurs pieds, et ils disaient non! Et le poison, c'est la femme Tisbe qui l'a été chercher! et c'est elle qui a forcé madame de le boire! Et le pauvre corps mort, monsieur, c'est elfe qui l'a emporté, cette femme, ce monstre, la Tisbe! — Où l'avez-vous mis, madame .'^ — Voilà ce qu'elle a fait, la Tisbe! Si j'en suis sûr! (Tirant un mouchoir âc $a poitrine.) — Cc mou-
JOURNÉE III. — LE BLANC POUR LE NOIR, llj
choir que j'ai trouve chez Catarina, à qui est-il? A vous. (Montrant le crucifix.) — Ce crucifix I que je trouve chez vous, à qui est-il? A elle! — Si j'en suis sûr! Allons, priez, pleurez, criez, demandez grâce, faites promptement ce que vous avez à faire, et finissons!
LA TISBE.
Rodolfo!
RODOLFO
Qu*avez-vous à dire pour vous justifier? Vite. Parlez vite. Tout de suite.
LA TISBE.
Rien, Rodolfo. Tout ce qu'on t'a dit est vrai. Crois tout. Rodolfo, tu arrives à propos, je voulais mourir. Je cherchais un moyen de mourir près de toi, à tes pieds. Mourir de ta main! oh! c'est plus que je n'aurais osé espérer! Mourir de ta main! oh! je tomberai peut-être dans tes bras! Je te rends grâce! Je suis sûre au moins que tu entendras mes dernières paroles. Mon dernier souflBe, quoique tu n'en veuilles pas, tu l'auras. Vois-tu, je n'ai pas du tout besoin de vivre, moi. Tu ne m'aimes pas, tue-moi. C'est la seule chose que tu puisses faire à présent pour moi, mon Rodolfo. Ainsi, tu veux bien te charger de moi. C'est dit. Je te rends grâce.
Madame. . .
LA TISBE.
Je vais te dire. Écoute-moi seulement un instant. J'ai toujours été bien à plaindre, va. Ce ne se sont pas là des mots, c'est un pauvre cœur gonflé qui déborde. On n'a pas beaucoup de pitié de nous autres, on a tort. On ne sait pas tout ce que nous avons souvent de vertu et de courage. Crois-tu que je doive tenir beaucoup à la vie? Songe donc que je mendiais tout enfant, moi. Et puis, à seize ans, je me suis trouvée sans pain. J'ai été ramassée dans la rue par des grands seigneurs. Je suis tombée d'une fange dans l'autre. La faim ou l'orgie! Je sais bien qu'on vous dit : Mourez de faim, mais j'ai bien souflFert, va! Oh! oui, toute la pitié est pour les grandes dames nobles. Si elles pleurent, on les console. Si elles font mal, on les excuse. Et puis, elles se plaignent! Mais nous, tout est trop bon pour nous. On nous accable. Va, pauvre femme! marche toujours! de quoi te plains-tu? Tous sont contre toi. Eh bien! est-ce que tu n'es pas faite pour souffrir, fille de joie? — Rodolfo, dans ma position, est-ce que tu ne sens pas que j'avais besoin d'un cœur qui comprît le mien? Si je n'ai pas quelqu'un qui m'aime, qu'est-ce que tu veux que je devienne, là, vraiment? Je ne dis pas cela pour t'atteridrir, à quoi bon? Il n'y a plus rien de possible maintenant. Mais je t'aime, moi! Oh! Rodolfo! à quel point cette pauvre fille qui te parle t'a aimé, tu ne le sauras qu'après ma mort! quand je n'y serai plus! Ticns^ voilà six mois
2l8 ANGELO.
que je te connais, n'est-^e pas? Six mois que je fais de ton regard ma vie, de ton sourire ma joie, de ton souffle mon âme! Eh bien, juge! depuis six mois je n'ai pas eu un seul instant Tidce, l'idée nécessaire à ma vie, que tu m'aimais. Tu sais que je t'ennuyais toujours de ma jalousie, j'avais mille indices qui me troublaient, maintenant cela m'est expliqué. Je ne t'en veux pas. Ce n'est pas ta faute. Je sais que ta pensée était à cette femme depuis sept ans. Moi, j'étais pour toi une distraction, un passe-temps. C'est tout simple. Je ne t'en veux pas. Mais que veux-tu que je fasse? Aller devant moi comme cela, vivre sans ton amour, je ne le peux pas. Enfin il faut bien respirer. Moi, c'est par toi que je respire! Vois, tu ne m'écoutes seulement pas! Est-ce que cela te fatigue que je te parle? Ah! je suis si malheureuse, vraiment, que je crois que quelqu'un qui me verrait aurait pitié de moi!
Si j'en suis sûr! Le podesta est allé chercher quatre sbires, et pendant ce temps-là vous avez dit à elle tout bas des choses terribles qui lui ont fait prendre le poison! Madame! est-ce que vous ne voyez pas que ma raison s'égare? Madame! où est Catarina? Répondez! Est-ce que c'est vrai, madame, que vous l'avez tuée, que vous l'avez empoisonnée ? Où est-elle? dites! Où est-elle ? Savez- vous que c'est la seule femme que j'aie jamais aimée, madame! la seule, la seule, entendez-vous, la seule!
LA TISBE.
La seule! la seule! Oh! c'est mal de me donner tant de coups de poignard! Par pitié! (elle lui montre le couteau qu'il tient) vite le dernier avec ceci!
RODOLFO
OÙ est Catarina? la seule que j'aime. Oui, la seule!
LA TISBE.
Ah! tu es sans pitié! tu me brises le cœur! Eh bien, oui! je la hais, cette femme! entends-tu, je la hais! Oui, on t'a dit vrai, je me suis vengée, je l'ai empoisonnée, je l'ai tuée!
RODOLFO
Ah! vous le dites donc! Ah! vous voyez bien que c'est vous qui le dites! Par le ciel! je crois que vous vous en vantez, malheureuse!
LA TISBE.
Oui, et ce que j'ai fait, je le ferais encore! Frappe!
RODOLFO, terrible.
Madame !..»
JOURNÉE III. — LE BLANC POUR LE NOIR. 2ig
LA TISBE.
Je Tai tuée, te dis-jcl Frappe donc!
RODOLFO
Misérable! (Il la frappe.)
LA TISBE. (Elle tombe.)
Ah! au cœur! Tu m'as frappée au cœur! Oest bien. — Mon Rodolfo! ta main! (Elle lui prend la main et 11 baise.) — Merci! Tu m'as délivrée! Laissçla-moi, ta main. Je ne veux pas te faire du mal, tu vois bien. Mon Rodolfo bien-aimé, tu ne te voyais pas quand tu es entré, mais de la manière dont tu as dit : vous avez un quart d*hcure! en levant ton couteau, je ne pouvais plus vivre après cela. Maintenant que je vais mourir, sois bon, dis-mot un mot de pitié. Je crois que tu feras bien.
RODOLFO
Madame. . .
LA TISBE.
Un mot de pitié! Veux-tu ?
On entend une voix sortir de derrière les rideaux de l'alcôve. CATARINA.
OÙ suis-je ? Rodolfo !
RODOLFO
Qu'est-ce que j'entends ? Quelle est cette voix ?
Il se retourne et voit la figure blanche de Catarina, qui a entr*ouvert les rideaux.
CATARINA
Rodolfo!
RODOLFO. (Il court k elle et l'enlève dans ses bras.)
Catarinal Grand Dieu! Tu es ici! Vivante! Comment cela se fait-il ? Juste
ciel! (Se retournant vers k Tisbe.) Ah! qu'ai-je fait ?
LA TISBE , se traînant vers lui avec un sourire.
Rien. Tu n'as rien fait. C'est moi qui ai fait tout. Je voulais mourir. J'ai poussé ta main.
RODOLFO
Catarina! tu vis, grand Dieu! Par qui as-tu été sauvée ?
LA TISBE.
Par moi, pour toi!
220 ANGELO
RODOLFO
Tîsbc! Du secours! Misérable que je suis!
LA TISBE.
Non. Tout secours est inutile. Je le sens bien. Merci. Ah! livre-toi à la joie comme si je n'étais pas là. Je ne veux pas te gêner. Je sais bien que tu dois être content. J'ai trompé le podesta. J'ai donné un narcotique au lieu d'un* poison. Tout le monde l'a crue morte. Elle n'était qu'endormie. Il y a là des chevaux tout prêts. Des habits d'homme pour elle. Partez tout de suite. En trois heures, vous serez hors de l'état de Venise. Soyez heureux. Elle est déliée. Morte pour le podesta. Vivante pour toi. Trouves-tu cela bien arrangé ainsi ?
Catarina ! . . . Tisbe ! . . .
Il tombe k genoiix, rœil fixé sur la Tisbe expirante. LA TISBE, d'une voix qui va s'éteignant.
Je vais mourir, moi. Tu penseras à moi quelquefois, n'est-ce pas.^ et tu diras : Eh bien, après tout, c'était une bonne fille, cette pauvre Tisbe. Oh! cela me fera tressaillir dans mon tombeau! Adieu! Madame, permettezmoi de lui dire encore une fois mon Rodolfo! Adieu, mon Rodolfo! Partez vite à présent. Je meurs. Vivez. Je te bénis!
Elle meurt.
NOTE
La loi d'optique du théâtre, qui oblige souvent à ne présenter que des raccourcis , surtout vers les dénoûments, exige impérieusement que le rideau tombe au mot : Par moi, pour toi! La vraie fin de la pièce n'est pourtant pas là , comme on peut s'en convaincre en lisant. Il est évident aussi que , lorsque Angelo Malipieri , à la première scène de la troisième journée , explique aux prêtres le blason des Bragadini , il devrait dire : la croix de gutules et non la croix rouge. Espérons qu'un jour un seigneur vénitien pourra dire tout bonnement sans péril son blason sur le théâtre. C'est un progrès qui viendra. A l'heure qu'il est, il n'est guère permis à un gentilhomme de se targuer sur le théâtre d'autre chose que d'un champ à^a^r. Simple ne serait pas compris $ gueules ferait rire ; a^r est charmant.
Pour tout ce qui regarde la mise en scène, MM. les directeurs de province ne peuvent mieux faire que de se modeler sur le Théâtre-Français , où la pièce a été montée avec un soin extrême. Ajoutons que la pièce est jouée dans ses moindres détails avec un ensemble et une dignité qui rappellent les plus belles époques de la vieille Comédie-Française. M. Provost a reproduit avec une fermeté sculpturale le profil sombre et mystérieux d'Homodei. M. Geffiroy réalise avec un talent plein de nerf et de chaleur ce Rodolfo mélancolique et violent, passionné et fatal, frappé comme homme par l'amour, comme prince par l'exil. M. Beauvallet, qui peut mettre une belle voix au service d'une belle intelligence, a posé puissamment la figure haute et sévère de cet Angelo, tyran de la ville, maître de la maison. La création de ce rôle place pour tout le monde M. Beauvallet au rang des meilleurs acteurs qu'il y ait au théâtre en ce moment. Quant à M"* Mars, si charmante, si spirituelle, si pathétique, si profonde par éclairs, si parfaite toujours j quant à M** Dorval, si vraie, si gracieuse , si pénétrante , si poignante , que pourrions-nous en dire après ce que dit, au milieu des bravos, des acclamations, des applaudissements et des larmes, cette foule immense et émerveillée qu'éblouit chaque soir le choc étincelant des deux sublimes actrices ?
227 ANGELO