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Oeuvres complètes

es réputations littéraires sont comme les livres : habent sua fala. Celle de Théophile fut grande et de longue durée : les éditions de ses œuvres se succèdent pen- |dant plus d'un demi-siècle; il figure parmi les auteurs designés par l'Académie pour faire autorité dans la rédaction du Dictionnaire ; il est opposé, préféré à Malherbe. Ronsard, Malherbe , Théophile , ces trois noms se trouvent accolés dans une des premières préfaces de Corneille, qui fait à Théophile l'honneur d'imiter quelques lignes de sa prose*. Saint-Evremond a l'air de déplorer l'oubli dans lequel tombe ce poète favori des courtisans du temps de sa jeunesse; Boileau, qui l'imite dans un passage*, ne l'attaque que sous le rapport de la justesse et de l'art; Molière retrouve de son bien dans le fragment d'une histoire comique; La Bruyère établit entre Malherbe et Théophile un parallèle qui est toute une théorie littéraire. En plein XVIIl^ siècle. Voltaire, s'occupant un jour, avec prédilection, des François accusés d'avoir mal parlé de la religion , se souvient de Théophile, et il glisse sur les défauts d'un poète victime

1. Dans la préface de rédition de Courbé , citée par M. Taschereau, Corneille imite cette phrase des fragmens d'une histoire comique : « Ces estravagances ne font que desgouster les sçavans et estourdir les foibles. »

2. Sur les maladroits imitateurs de Malherbe : Elégie à une dame.

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du fanatisme. Le souvenir de son procès est évoqué , en 1769, par Tavocat général Orner Joly de Fleury dans ses réquisitions contre TEncyclopédie. De nos jours, Théophile est devenu un libre penseur, un précurseur des philosophes; par contre, on a vu en lui un adulateur des grands, presque un hypocrite. Enfin, nos poètes modernes ont été tentés d'invoquer un poète qui avoit fait bien avant eux , pour parler comme La Bruyère , le roman de la nature.

Quel étoit l'homme? quelle est sa valeur littéraire? Deux questions auxquelles nous allons répondre en mettant sous les yeux du lecteur les pièces de ce double procès. La vie de l'homme est curieuse , et faitconnoître assez bien l'état des esprits à cette époque. L'étude du poète fait comprendre l'immense service rendu par Malherbe à notre littérature.

Théophile naquit à Clairac en 1090. Garasse l'appelle Viaud; il s'intitule : de Viau. La différence étoit importante alors. Les contestations commencent au sujet du nom, de la famille. Suivant le jésuite, il est le fils d'un tavernier de village; mais, dit Théophile, 'c pour avoir le plaisir de s'exercer à me nuire, il me « fait un pays , un père et un mestier à sa poste. » Donc sa famille est noble. L'aïeul étoit secrétaire de la reine de Navarre , et c'est de là sans doute que vient la noblesse. Le père du poète s'étoit adonné à l'étude des lois. Après avoir plaidé quelques causes à Bordeaux , il fut contraint, comme huguenot, par la guerre civile, de se retirer à Boussères-Sainte-Radegonde, sur la rive gauche du Lot, aune demi-lieue de Port- Sainte-Marie, non pas dans un cabaret, mais bien dans un petit manoir situé sur le bord de la Garonne. Une modeste tour dominoit les habitations voisines :

Dans ces valons obscurs, où la mère nature A pourveu nos troupeaux d'éternelle pasture, J'aurois eu le plaisir de boire à petits traits D'un vin clair, pétillant, et délicat et frais, Qu'un terroir assez maigre et tout coupé de roches Produit heureusement sur les montagnes proches.

SUR Théophile. vij

Là mes frères et moi pouvoient joyeusement, Sans seigneur ni vassal, vivre assez doucement.

Et ailleurs il rappelle à son frère :

.... ce brignon muscat

Dont le pourpre est plus délicat

Que le teint uni de Caliste.

Des personnages de la cour ont visité ce manoir, et n'ont pas payé du moins une frugale hospitalité.

Va donc pour le manoir ! La famille étoit nombreuse * :

Et frères, et sœurs, et neveux, De mesnie soin , de mesmes vœux , Flattant une si douce terre , Nous y trouverons trop dequoy....

Il y avoit même une belle-mère. Un oncle avoil été nommé par Henri IV gouverneur de Tournon.

Théophile eut pour régents des écoliers écossois. Il semble, d'après les détails qu'il donne sur le témoin Sajot, dans son Apologie au roi, qu'il fut élevé au collège de la Flèche. C'étoit cependant un collège de jésuites. Garasse nous apprend qu'il fit sa philosophie à Saumur, où il étoil pauvre scholaris. Son enfance se passa au milieu des guerres civiles , et il paroît en avoir conservé une horreur qui plus tard lui fit adresser au roi ces conseils de répression assez mal interprétés par un historien moderne :

Il n'est rien de tel que de vivre Soubs un roy tranquille , et de suivre La saincte majesté des loix.

Sous ce rapport du moins Théophile aimoit la règle

i.Nous aurons occasion de parler de Paul deViau, qui vivoit à Boussères et prit les armes pour défendre le parti des Réformés. La Biographie universelle dit qu'il devint maître d'hôtel du duc de Montmorency.

11 existe une pièce intitulée : le Sacrifice des Muses a Monsieur le prince et à Madame la princesse de Condé , par le sieur H. Théophile, frère du deffunct sieur Théophile. J. Guillemot, 1627, j5 pages.

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tout autant que Malherbe; mais sa conduite n'y fut pas d'abord assujettie : '« La desbauche des femmes et du a vin faillit à m'empieter au sortir des escholes : car ce mon esprit un peu précipité avoit franchi la subjeccc tion des précepteurs lorsque mes mœurs avoient ence core besoin de discipline. Mes compagnons avoient a plus d'âge que moy, mais non pas tant de liberté. Ce ce fut unpas bien dangereux à mon ame que ceste première Cl licence qu'elle trouva après les contraintes de l'estude. a Là je m'allois plonger dans le vice , qui s'ouvroit ascc sez favorablement à mes jeunes fantaisies; mais les ce empeschemens de ma fortune destournerent mon inceclination, et les traverses de ma vie ne donnèrent ce pas le loisir à la volupté de me perdre. «

En effet, il falloit songer à sa fortune. La famille étoit sans doute connue de Henri IV, et des espérances, bientôt déçues, ont dii amener à Paris, au commencement de 1610, ce jeune homme de vingt ans qui apportoit à la cour une grande vivacité d'esprit, l'humeur gaillarde de son pays et l'amour du plaisir, toutes choses qui étoient de mise auprès du bon Henri. Vint le i4 mai, et un changement de règne. Le poète l'a regretté, ce roi, et en assez beaux vers :

Ainsi que le soleil, penchant vers le tombeau, Jettoit sur l'univers l'œil plus grand et plus beau , Sa valeur trop long-temps honteusement oysive Meditoit d'arracher son myrthe et son olive. Le brulct de ses desseins par l'Europe voloit; Chacun de ses projects différemment parloit ; Tous les roys ses voisins pendoient sur la balance , Esgalement douteux où fondroit sa vaillance. Son courage rioit de voir que la terreur Se mesloit parmy tous dans leur confuse erreur.

Une régence, beaucoup d'intrigues, un homme de trois jours, un estranger heureux, minutant sans bruit sa faveur, tel étoit l'état des choses , et Théophile faisoit des vers comme on en fait à vingt ans. Quelle étoit alors sa vie? Sans doute celle qu'il décrivoit tout à l'heure. Mais il connut bientôt un jeune homme, moins

SUR Théophile. ix

âgé que lui de quatre années, sortant des mains des jésuites , et disposé , à ce qu'il paroît (c'est lui qui le dit), à faire beaucoup de sottises. Ce jeune homme étoit Jean- Louis Guez, d'Angouléme, alors tout simplement fils d'un valet qui avoit amassé du bien. 11 conserva le bien et quelque chose de la bassesse de son origine; mais il devint el sen&r Balzac Ciinico éloquente, et de plus un homme de condition retiré à la campagne. A cette époque, il se plaisoit aux saillies du Gascon, et ne lui proposoit pas encore sans doute de réformer son style, encore moins sa conduite. Il paroît même que les deux amis n'échappèrent pas aux médisances qui plus tard s'attachèrent à Des Barreaux d'une manière indélébile. Le mauvais goût italien ne dominoit pas seulement dans la littérature. Quoi qu'il en soit, les deux amis firent, en i6i2, un voyage dans les Pays-Bas, cette terre promise des libres penseurs. Ils ne paroissent en avoir rapporté que des règles pour s'enivrer et l'usage du pétun. a Tous ces messieurs du Pays-Bas « ont tant de règles et de cérémonies à s'ennyvrer que a la discipline m'en rebute autant que l'excez. Je me « laisse facilement aller à mon appétit; mais les se- « raonces d'autruy ne me persuadent guère , et le mal « est qu'estant une fois engagé à la table le vin pipe a insensiblement, et les altérations du corps vous met- « tent l'esprit hors de gamme, si bien que les resolu- « tions qu'on faisoit de se retenir de boire s'oublient en a beuvant, et chacun se picque d'abbatre son compa- « gnon. » Ils conservèrent cependant d'autres souvenirs de leur voyage que ceux « décuelles cassées, de a muids de vin vomis ou renversés, de ronflemens en ce musique, d'odeur de tabac, de chandelles allumées a comme devant des morts... » Balzac reçut du bâton; nous ignorons si c'étoit bois de grume ou bois de marmenteau ; Théophile tira son épée. Ces deux circonstances peignent les deux hommes. Balzac crut peut-être dès lors que son ami tailloit sa plume avec son épée; mais le gendre du docteur Baudius infligea à Balzac ua châtiment sous lequel celui-ci auroit bientôt succombé

X Notice

si tousses larcins avoient été punis de la même façon. Quel étoit ce larcin? Théophile, qui veut être obscur, nous semble l'indiquer suffisamment. Un gendre est un mari, et le bâton, de quelque bois qu'il soit, en charge le dos de celui qui voulut en charger un front. C'est Molière qui la dit depuis. Au retour, les deux amis se séparèrent. Il paroît que Balzac joua un mauvais tour à Théophile * : Balzac en étoit bien capable. Mais, comme il ne trouvait pas Théophile assez bon poète depuis qu'il Vavoit vu si bon soldat , et comme il lui proposoit en vain des règles pour la réformation de son style , il est probable qu'une pique en résulta entre les deux amis , et qu'elle dégénéra en une rupture déclarée. Balzac n'est pas croyable quand il l'attribue à un zèle pieux qui se seroit emparé de lui ; mais les deux caractères étoient bien opposés : l'un étoit naturellement soumis à la règle , l'autre ne pouvoit l'endurer. Bientôt Balzac alla, comme secrétaire du cardinal de La Valette, se noyer à Rome dans les senteurs, et Théophile se mit à la recherche d'un Mécène , première nécessité des poètes d'alors. C'étoit le moyen de s'introduire à la cour, sans parler de l'hôtel du maître et de ses douceurs. Si le poète y perdoit quelque chose de son indépendance, il y gagnoit en liberté d'esprit. La cour, pour être un sommet, se croyoit le Parnasse, et il est naturel que les lettres soient cultivées par des personnes qui ont du loisir. Il falloit donc être poète, et quelque peu flatteur. Cette dernière qualité manquoit à Théophile. Il parle comme Régnier, mais moins bien :

La coutume et le nombre authorise les sots; Il faut aynier la cour, rire des mauvais mots, Acosler un brustal , luy plaire , en faire estime. Lorsque cela m'advient je pense faire un crime; J"en suis tout transporté, le cœur me bat au sein , Je ne croy plus avoir Tentendement bien sain , Et , pour m'estre souillé de cest abord funeste, Je croy longtemps après que mon ame a la peste.

1. Lettres de Phyllarque, par le P. Goulu (général des Feuillants, auteur contemporain), p. aôy, i'^ partie.

SUR Théophile. xj

Cependant il faut vivre en ce commun malheur, Laisser à part esprit , et franchise , et valeur, Rompre son naturel, emprisonner son anie, Et perdre tout plaisir pour acquérir du blasme. L'ignorant qui me juge un fantasque resveur, Me demandant des vers, croit me faire faveur, Blasme ce qu'il n'entend, et son ame estourdie Pense que mon sçavoir me vient de maladie.

En outre, Théophile avoit l'humeur rude :

Escrivant pour autruy, je me sens tout de glace... Je n'entends point les* loix ny les façons d'aymer.

Or il falloit écrire pour le maître, et surtout chanter ses amours. Il est inutile d'ajouter que les mérites alors n'étoient pas imprimés, pour parler comme Ménage, et que la réputation étoit une faveur de la cour, comme les pensions. Par bonheur pour Théophile, il plut au malheureux duc de Montmorency, Henri II, qui eut vingt ans en i6i5, «brave, dit Tallemant , riche, « galant, libéral, dansoit bien, étoit bien à cheval et « avoit toujours des gens d'esprit à ses gages qui fai- « soient des vers pour lui, qui l'entretenoient d'un mil- « lion de choses et lui disoient quel jugement il falloit « faire des choses qui couroient en ce temps-là. » Voilà bien le maître qu'avoit rêvé Théophile :

Desjà trop longuement la paresse me flatte, Et je sens qu'à la fin elle devient ingratte ; J'ay donné trop de temps à mon propre plaisir. Pour trop de liberté j'ay manqué de loisir; Je veux effrontément, avecques mon salaire, Nourrir à tes dépens le soucy de me plaire. Je ne puis estre esclave et vivre en te servant Comme un maistre dTiostel , secrétaire ou suivant. Telle condition veut une humeur servile. Et pour me captiver elle est un peu trop vile ; Mais , puisque le destin a trahy mon esprit , Et que loing du Pérou la fortune me prit. Je dois aymer mon joug, m'y rendre volontaire, Et dedans la contraincte obeyr et me taire. C'est d'un juste devoir surmonter la raison Et trouver la franchise au fonds d'une prison. Or, je suis bienheureux soubs ton obeyssance ;

xij Notice

En ma captivité j'ay beaucoup de licence, Et tout autre que toy se lasseroit enfin D'avoir si librement un serf si libertin... Bref, si tu ne me tiens pour un faschenx rimeur, Tu souffriras un peu de ma mauvaise humeur.

C'étoit sur ce pied que Théophile vivoit dans la domesticité du duc de Montmorency.

Quels ouvrages coraposoit-il alors? Une ode au prince d'Orange est sans doute une inspiration due au voyage dans les Pays-Bas, et elle n'est pas heureuse, sauf quelques traits énergiques qui sentent le huguenot :

L'Espagne, mère de l'Orgueil, Ne preparoit vostre cercueil Que de la corde et de la roue , Et venoit avec des vaisseaux Qui portoient peintes sur la proûe Des potences et des bourreaux.

L'ode à M. de Montmorency offre, sinon de beaux: vers, au moins de beaux préceptes sur les louanges données par les poètes :

Moy qui n'ay jamais eu le blasme De farder mes vers ny mon ame.

Je trouveray mille tesmoings Que tous les censeurs me reçoivent , Et que les plus entiers me doivent La gloire de mentir le moins.

Plus tard le poète encensera le duc de Luynes; mais il aura connu les rigueurs de l'exil. 11 ne connoissoit alors que les rigueurs de l'hiver, et son ode sur ce sujet est de glace :

Plein de cbolere et de raison , Contre toy, barbare saison , Je prépare une rude guerre.

L'air est malade d'un caterre,

et Cloris aussi. Le poète est désespéré et toute la cour chagrine :

Remets sa voix en liberté ; Fais que cesle douleur s'allège ,

SUR Théophile. xiij

Et, pleurant de ta cruauté, Fais distiller toute la neige.

Voilà ce qu'on admiroit alors. Mais n'oublions pas que Malherbe lui-même a sacrifié aux faux dieux , et que Racine, dans sa jeunesse, composoit des vers parsemés de ces faux brillants.

Nous venons de nommer une Cloris : elle joue un grand rôle dans les œuvres du poète, et prend quelquefois le nom de Philis, sans doute pour dérouter le lecteur curieux. On la retrouve même sous le nom de Caliste. Un beau jour le poète se lasse de ces noms de convention :

Amaranthe, Philis, Caliste, Pasithée,

Jehay cette mollesse à vos noms affectée...

Le plus beau nom du monde est le nom de Marie. Elle anime le gracieux tableau du matin :

L'Aurore sur le front du Jour Semé l'azur, l'or et l'ivoire...

Il est jour, levons-nous, Philis, Allons à nostre jardinage , Voir s'il est, comme ton visage.

Semé de roses et de lys.

Ainsi chante un jeune poète amoureux. Il s'adresse même , cette fois en prose , à quelque grande dame sous le nom de Diane, et lui offre des vœux désintéressés. Mais c'est une exception. Théophile a raison de dire qu'il n'entend point,

Comme Cupidon se mesle de charmer :

Geste divinité, des dieux mesme adorée.

Ces traits d'or et de plomb , ceste trousse dorée, Ces aisles, ces brandons, ces carquois , ces apas , Sont vrayment un mystère où je ne pense pas. Il s'écrie :

Sus ! ma Corine , que je cueille Tes baisers du matiu au soir...

Approche, approche, ma Driade...

Le reste est un incogneu mystère. Ou bien il baise les bras de sa maîtresse, qu'e//e p'ose nuds sur ses draps. Bien plus blancs que le linge mesme.

xiv Notice

il est à genoux avprès de sa couche,

Pressé de mille ardens désirs.

Garasse dira qu'il fréquentoit les mêmes lieux que Régnier, et qu'il s'en est trouvé aussi mal. Mais c'est pour Théophile

Un divertissement qu'on doit pennettre à l'homme Et que Sa Sainteté ne punit pas a Rome.

En effet, pour lui l'amour n'est qu'un divertissement: la passion lui est inconnue; elle est remplacée par l'imagination et par ce genre d'esprit qui naît de l'imagination. Voilà ce qu'on trouve avant tout dans Pyrame et Tbisbé. Ce poème dialogué est un ouvrage de jeunesse ; quoique l'auteur dise :

Autres-fois, quand mes vers ont animé la scène. L'ordre où j'estois contrainct m'a bien faict de la peine. Ce travail importun m'a longtemps martyre; Mais enfin , grâce aux dieux , je m'en suis retiré ,

il semble qu'il se soit long-temps occupé de la scène; et cependant on ne connoît de lui que cette tragédie de Pyrame, sauvée de l'oubli par Boileau d'une façon si malencontreuse. Il existe bien une Pasiphaé vraiment monstrueuse. Il l'auroit faite dès les premiers temps de son arrivée à la cour, dit le libraire, et il cite l'attestation d'un ami qui l'affirmoit avec serment. Malheureusement cette affirmation est trop conforme aux intérêts du libraire, et l'ouvrage jure contre le serment. Boissat, dont le cynique Chorier a écrit la vie, racontoit que des Barreaux avoit entendu Théophile réciter des vers de la Sophosnibe comme étant de lui. Il paroît que Théophile aimoit à déclamer, car Balzac , lui aussi , ou Ogier, c'est la même chose , dans son apologie, dit qu'il avoit souvent entendu Théophile réciter des vers. De son côté, Ménage, auquel une personne, sans doute le même des Barreaux, avoit parlé du prétendu plagiat, observe judicieusement qu'il y a une grande différence entre le style de Pyrame et celui de la Sophonisbe. Il pense que Théophile avoit peut-

SUR Théophile. xv

être commencé une tragédie; Mairet auroit travaillé sur son plan , auroit pris quelques vers. Il est certain que 31airet a eu fort peu de soin des manuscrits de son ami, mais cette négligence ne paroît pas avoir été calculée. Théophile prêtoit son argent à Mairet ; il ne lui prêtoit sans doute pas ses vers, malgré la trop grande abondance de sa veine.

Ainsi Théophile coraposoit, déclamoit ; ajoutons qu'il étoit fertile en bons mots, passe-temps qui consiste quelquefois à faire rire les hommes les uns des autres, à ses dépens. Nous ne savons s'il faut attribuer à cette cause les inimitiés qui bientôt s'élevèrent contre Théophile. Les épigramraes contenues dans ses œuvres sont innocentes; on lui en attribue d'autres qui n'attaquent pas les individus. Celle du

Petit cheval , joli cheval , si souvent citée, est, si nous ne nous trompons, de Mellin de Saint-Gelais, et bien moins une épigramme qu'un madrigal adressé à François I^*". On connoît les quatrains du Carpenteriana, le premier au duc d'Usez, qui proraettoit à Théophile de le porter en toute occasion , c'est-à-dire de l'assister de ses services :

Monseigneur, je vous remercie, Tant d'honneur je n'ai mérité.

Et si de vous j'étois porté On me prendroit pour le Messie.

Le second, à une dame :

Que me veut donc cette importune?

Que je la compare au soleil !

Il est commun, elle est commune :

Voilà ce qu'ils ont de pareil.

Et ces reparties :

Oui , je l'avoue avecque vous , Que tous les poètes sont fous ; Mais , en sçachant ce que vous êtes, Tous les fous ne sont pas poètes.

Un jeune abbé me crut un sot Pour n'avoir pas dit un seul niot j

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Ce fut une injustice extrême Dont tout autre auroit appelé.

Je le crus un grand sot lui-même, Mais ce fut quand il eut parlé.

Et cette épitaphe, digne d'un poëte :

Je naquis au monde tout nu; Je ne sais combien je vivrai ; Si je n'ai rien quand je mourrai , Je n'aurai gagné ni perdu.

Enfin celte parodie de Malherbe, faite dans le goût de celle de Berthelot, et qui prouve que Théophile se soucioit alors du réformateur aussi peu que de Balzac. Il s'agit des vers de Malherbe ;

Cette Anne si belle...

Ce brave Malherbe Qu'on tient si parfait.

Donnons-lui de l'herbe, Car il a bien fait,

Théophile proteste contre toute intention malicieuse ; mais il est souvent dangereux d'avoir la réputation d'homme d'esprit: il en fit bientôt l'expérience.

Il est certain qu'un mauvais bruit courut de son esprit. C'est lui qui le dit dans son Epistre au lecteur, et, «dans l'aveugle confusion d'une réputation « ignorante, on parla de lui comme d'un homme à périr « pour exemple. » Une pièce curieuse du temps , rédigée par les jésuites, et que nous donnons dans l'appendice*, nous le montre «allant souvent manger chez « quelques grands et les entretenant de bons mots... ce sa vanité l'ayant toujours porté de croire qu'il estoit c( le phœnix des poètes de nostre temps. » Il s'agit de retrouver dans les œuvres du poëte les traces de ces libres conversations où sa pensée secrète se traduisoit hautement, pour aller se perdre dans une vague rumeur recueillie par la foule dévote et crédule, et dans les actions de l'homme la pratique de son libertinage. On

i. La prise de Théophile ^ etc. V. l'appendice, n« 3.

SUR Théophile. xvij

verra plus loin l'acte d'accusation dressé par Garasse, la quintessence criminelle extraite par Mathieu Mole ; ra&is, dès à présent, nous avons un moyen clair et facile de mettre à nu l'âme de Théophile , et nous sommes à nous demander pourquoi le jésuite et le magistrat ne l'ont pas employé. Ils avoient sous la main le Parnasse satyrique , et là ils pouvoient trouver la seconde satire de Théophile , non pas tronquée comme dans l'édition de ses œuvres, mais intacte et formellement anti-chrétienne :

Qui voudra pénitence aux déserts se consomme , Qui TÏve tout ainsi que s'il n'estoit plus homme, Ne mange que du foin , ne boive que de Teau , Au plus fort de l'hyver n'ait robe ny manteau , Se fouette tous les jours, et d'une vie austère Accomplisse de Christ le glorieux mystère. Moy qui suis d'un humeur trop enclin à pécher, D'un fardeau si pesant je ne puis m'empescher. Suy ta dévotion , et ne croy point, hermite, •^ue mon ame te blasme , et moins qu'elle t'imite.

Le divin Maître a dit : Mon joug est léger. Théophile le rejette comme trop lourd à porter.

Quels étoient ces péchés qui trouvoient Théophile si accommodant ? Nous l'avons dit : ce divertissement qu'il faut permettre à fhomme y et ici nous prions nos lecteurs de relire Régnier. Mais les contemporains alloient plus loin : ils prétendoient que Théophile n'avoit pas évité l'écueil qu'il signaloit à Balzac , et que de Cbarybde il étoit tombé en Scylla. Théophile avoit pour ami cet étrange maître des comptes, François Luillier, qui réservoit certain jour de la semaine pour affaires toutes particulières à vider dans les lieux où fréquentoit Régnier. Ce père tout à fait naturel de Chapelle fit sans doute connoître à Théophile le jeune Jacques Vallée, sieur des Barreaux , fils d'un conseiller au Parlement. Il étoit né en 1602. « Ayant perdu trop tôt son père, a dit Tallemant, il se mit à fréquenter Théophile et « d'autres débauchés , qui lui gâtèrent l'esprit et lui tt firent faire mille saletés. C'est à lui que Théophile écrit I. 2*

xviij Notice

« dans ses lettres latines , où il y a la suscription : a Tlieophilus Vallœo suo *. On ne manqua pas de dire en « ce temps-là que Théophile en étoit amoureux, et le « reste. »

Théophile avoit du malheur. Il se lie avec Balzac , jeune garçon: on cause; il se lie avec des Barreaux, plus jeune garçon encore: nouvelles médisances. Balzac, nous le verrons, semble accuser l'enseignement des jésuites, et Théophile aura plus tard le malheur d'accuser aussi un jésuite, le F. Voisin ! La tendresse monacale que Théophile reproche à Garasse, au sujet de ses expressions : jeunes tendrons, etc., portoit de singuliers fruits.

Bayle a recueilli cette tradition sur Théophile , et il ne manque pas d'attirer l'attention sur ce terrible : Vallœus nosler, qui fuit olim meus... Bayle auroit pu citer ces mots qui se trouvent dans la même lettre à Luillier : « Tarn egreginm et corporis et animi formam.ï> Mais, à ce compte , des Barreaux auroit été la veuve de bien des gens'*! Vallœus nosler ! Théophile, dans sa seconde préface, dans l'ode IV de La maison deSiloie, proteste énergiquement contre cette accusation :

Le dessein de la chasteté

Prend une honneste liberté.

Et franchit les sottes limites

Que prescrivent les imposteurs

Qui sous des robes de docteurs

Ont des âmes de sodomistes.

Le ciel nous donne la beauté

Pour une marque de sa grâce...

Ainsi , malgré ces tristes bruits, Et leur imposture cruelle, Thirsis et moy goûtons les fruits D'une amitié chaste et fidelle...

Ce qui semble plus grave, c'est une lettre de Mathieu Mole à du Puy , écrite lorsque le procès de Théophile

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