‹ Œuvres complètesChapitre 18 sur 65 · EPISTRE AU LECTEUR · texte numérisé non relu

EPISTRE AU LECTEUR

uis que ma conversation est publique et (}ue mon nom ne se peut cacher, je suis l)ien aise de faire publier mes escrits, qui se trouveront assez conformes à ma vie et très esloignez du bruit qu'on a faict courir de mon esprit; je sçay bien que, dans l'aveugle confusion d'une réputation ignorante , on a parlé de moy comme d'un homme à périr pour exemple , sans que jamais l'Eglise ny le Palais ayent reprins ny mon discours ny mes actions ; et, depuis qu'il me souvient d'avoir vescu parmy les hommes, je n'en ay jamais pratiqué qui ne me soient encore amis . Tous ceux qui parlent mal de moy ne sont ny de ma conversation , ny de ma cognoissance. Je me puis vanter d'avoir assez de vertu pour imputer à l'envie les mesdisances qui m'ont persécuté. Ces outrages ne m'ont point affligé , ny destourné le train de ma vie. Je sçay que les injures de ma fortune ont faict celles de ma réputation. En mon bannissement, j'estois infâme et criminel ; depuis mon rappel , innocent et homme de bien ; et la mesme façon de vivre qui s'appelloit autrefois desbauche s'appelle aujourd'huy reformation. Les esprits des

6 Epistre au Lecteur.

hommes sont foibles et divers par tout, principalement à la cour, où les amitiez ne sont que d'interest ou de fantaisie : le mérite ne se juge que par la prospérité , et la vertu n'a point d'esclat que dans les ornemens du vice ; Teloquence n'a plus de grâce qu'à persuader la liberté et les mauvaises mœurs ; la pointe et la facilité de l'esprit ne paroist plus qu'à mesdire : estre habile, c'est bien trahir. La raison est incogneue, la religion encore plus; le roy ne void que des révoltes, Dieu n'entend que des impietez, tant le siècle est maudit du ciel et de la terre ; les gens de lettre ne sçavent rien, la pluspart des juges sont criminels : passer pour honneste homme, c'est ne l'estre point. Dans ce rebours de toutes choses, j'ay de l'obligation à mes infamies, qui, au vray sens, se doivent apeller des faveurs de la Renommée. Sur ceste foy, je ne changeray ny mon nom, ny mes pensées, et veux sortir sans masque devant les plus rigoureux censeurs des escholes les plus chrestiennes. Je ne sçache ny latin, ny françois, ny vers, ny prose, qui redoute la presse ny la lecture des plus délicats. Je parle pour la conscience : car, du stile et de l'imagination, je ne suis ny fort, ny présomptueux ; et ceste publication est plustost de l'humilité de mon ame que de la vanité de mon esprit.

Page 1