I>E L'IMMORTALITÉ
ç , Cebes.
oaps doute.
N'y a-il p„i„. quelqureLl'Ltraire à la vie ? S'y a.
Et qu'est-ce ?
T'.,.* 1 Cebes
^ est ia mort.
Cebes.
Soc RATE.
SoCR AXE.
i^s^rcriris:-:;-
Il «„♦ • . Cebes.
" est ainsi.
Poin'. mZZ ;Tf '°~ '-'«^' ce ,ui „e reçoit
iv«« . Cebes.
Non-pair.
l"' n'est point capable de la "or. , "'"''^'^'' ^ « «« PO'm, comment Lpelleront n /l ''" "en reçoit '"ortel.OrrameveriEmr,- •''"^ "'""<' i-»-
elle est donc immorteUe » ' "'^" J*""*'^ '« •"ort :
Cebes.
«sensuu. sans doute, q„-e„e,3.immor.e.le.
DE l'aME. lOiJ
SOCRATF.
Et lame véritablement ne reçoit jamais la mort?
Ceiies. .
Jamais.
SOCUATE.
Avons-nous donc faict voir cela assez clairement?
Cebes.
Très bien et très suffisamment.
SOCRATK.
Ne te semble-t'il point aussi , ô Cebes ! que, si le non pair estoit exempt deruyne et de mort, trois le seroient aussi, et, si ce qui n'est point capable de recevoir la chaleur ne perissoit jamais, que la neige aussi deraeureroit auprès du feu sans se fondre, et qu'elle ne.periroit point et ne recevroit point de chaleur.
Cebes.
Je le croy.
Socbate.
Par mesme raison, si ce qui n'est point capable de devenir froid ne mouroit jamais lors que le feu attaque le froid , le feu ne s'esteindroit pas pour cela et ne s'esvanouyroit point ; mais il se retireroit sans danger.
Cebes.
Il le faudroit par nécessité.
SOCRATE
Par une pareille nécessité pouvons-nous conclure, touchant l'immortel , que , si ce qui est immortel ne périt point, il est impossible que l'ame périsse à. la venue
io6 De l'immortalité
de la mort : car, comme nos discours précédents ont monstre , elle ne peut point recevoir la mort et ne peut point périr, comme le ternaire ne peut point estre pair, ny le non-pair ne peut point estre pair, ny le feu froid, ny la chaleur qui est au feu froide.
Au reste, quelqu'un pourra dire que, combien que le non -pair ne devienne jamais pair pour l'arrivée du pair en luy, comme nous avons esté d'accord, que toutesfois, après le non -pair dissous, le pair succède à sa place. Et si quelqu'un nous disoit que le non-pair est dissout et n'est plus , nous ne luy sçaurions nier cela. A la vérité ne sçaurions-nous aussi : car il n'en est pas du non -pair comme de ce qui est indissoluble ; et, s'il en estoit de mesme, nous trouverions facilement que, pour le pair venant , le non-pair ny les trois ne periroient point, et pourrions tenir le mesme et du feu, et de la chaleur et de tout le reste. Ne le pourrions-nous pas bien, à ton advis?
Ckbes.
Fort aisément.
SOCRATE
Mais, pour ce qui est de l'immortel, s'il nous appert qu'il est incapable de périr, il nous appert aussi que l'ame, outre ce qu'elle est immortelle, est aussi incapable de périr. Si cela n'estoit point accordé, il faudroit trouver une autre raison; mais il n'en estnullement besoing touchant cela , car qu'est-ce qui seroit indissoluble si ce qui est immortel et d'éternelle durée se pouvoit dissoudre?
Nostre ame, deslogeant du corps
Avecques ses organes mors,
Ne seroit que ver et que poudre,
Et tout l'enclos de l'univers
Ti'auroit plus rien exempt des vers.
DE l'aME. 107
Si l'immortel se peut dissoudre, Les deux mesmes seroient dissous.
Et les dieux mourroient comme nous.
Mais, puis que ce qui est immortel est aussi incorruptible, pourquoy est-ce que lame , si elle est immortelle, ne seroit-elle point aussi incorruptible ?
Cbbes.
Il s'ensuit nécessairement.
SOCRATE
Ainsi, quand la mort nous sépare, Sa fureur prend pour son object Tout ce que l'homme a de subject A sa possession avare; Mais ce que nous avons de beau, D'indissoluble et d'invisible.
D'immortel et d'incorruptible.
Ne passe point dans le tombeau.
Et nos esprits sans leurs organes Logeront heureux chez les mânes.
Cebes.
Il ne me reste nulle sorte de difficulté qui m'empesche de consentir à ton opinon ; mais, si Simias ou quelqu'un de la compagnie a quelque chose à dire, ils n'ont que faire de se taire : car il me semble qu'on ne doit laisser passer le temps en l'occasion d'ouyr parler de telles choses ou d'en discourir.
Qui voudra propose sa doute Pour se rendre tout esclarcy, Et le temps est bien cher aussi Quand on traicte ou quand on escoute Des discours pareils à ceux-cy.
'<>8 De l'immortalité
SiMiAS.
les raisons précédentes ; loutesfois, la grandeur de la
t:::î:l;i '^" *' '^ f'--"-- ""-^e .e donne assez de deffiances sur ces discours.
SOCRATE
voust L P'"^ d'I'gemraent considérées. Que si
vous le pouvez une fois assez comprendre voussui
cTelM^^r'r' ""'■ '=^' Po-ble de Te" ar : e., cela estant rendu da,r, vous n'avez plus rien à de-
Tu dis vray.
SoCRATE.
Amis, si l'ame est éternelle, Il est bien juste de songer Comme quoy nous devons purger 1 out le mal qui se trouve en elle, te mystère à qui Ta compris Est bien utile à nos esprits.
Et devant que nostre corps meure Et lors qu'ayant perdu le jour, ' Nous eschangeons cette demeure A quelque plus heureux séjour.
Et, s'il faut que la pourriture Fasse manger nostre ame aux vers Lors que les membres sont couvers Du fardeau de la sépulture, Les mauvais ont le bon destin :
Car où se trouveroit enfin
La peine ou le plaisir de Thomme Si, quand les corps sont desmolis, L'ame languit et se consomme Avec les os ensevelis?
Mais, puis que nostre esprit s'eslogne Quand la mort saisit nostre cher, Qu'il ne se laisse point toucher Et ne devient jamais charongne, Tous ces esprits pernicieux Qui des actes plus vicieux Rendent Tame et la chair complices Ne sçauroientfuyr leur tourment, Et rencontrent mille supplices Dans les horreurs du monument.
Et les âmes les mieux sensées ,
Dont la prudence et la bonté
Gouvernent à leur volonté
Les mouvements et les pensées.
Avec leur sçavoir qui les suit.
Elles s'en vont gouster le fruict
De leurs attentes arrivées.
Rien ne les suit que leur sçavoir
Quand le trespas les a privées
Du corps qu'elles souloient avoir.
Dès le premier pas de la fuite
Qu elles prennent à leur despart,
L'ame, qui porte pour sa part
La gloire d'estre bien instruite,
Trouve bien de Tadvancement
En son heureux commencement ;
Mais celles qui n'ont pour partage
Que l'ignorance et que le mal
Trouvent bien du desavantage En ce deslogement fatal.
L'n démon qui durant la vie
De l'immortalité
Habite l'esprit d'un chacun, Par la loy d'un destin commun Conduit l'ame qu'il a suivie Et la meine dedans un lieu Où du commandement de Dieu Toutes les âmes ramassées Vont recevoir leur jugement Aussitost qu'elles sont passées Dans leur éternel logement.
Ces démons , comme ils ont la charge De les prendre au sortir d'icy, Après leur jugement aussi, Leur font voir une plaine large Où l'ame, vefve de son corps, Attendant de nouveaux ressers, Long- temps errante et vagabonde.
Se traine aux bords des fleuves noirs Dont les peuples de l'autre monde Arrousent leurs hideux manoirs.
Leurs fatalitez achevées.
Elles rompent ce dur sommeil Et retournent vers le soleil Dont elles ont esté privées ; Un démon aussi les conduit Hors de ceste profonde nuict D'où leur juste sort les r'envoye, Et, dans ces incognus quartiers.
Leur passage au lieu d'une voye Trouve de différents sentiers.
Mille destours , mille traverses, Dans ces lieux s'offrent à leurs pas, ûuoy que Telephe ne creut pas Tant de routes ny si diverses ; iEschile, qui l'a faict parler.
Entendit qu'il falloit aller
Par une carrière assez droicte, Et qui ne se monstroit de rien Ny plus large ny plus estroicte Au raeschant qu'à Thomme de bien.
Mais ces opinions le trompent :
Ces chemins sont pleins de marests; Mille gouffres, mille forests, Mille précipices le rompent.
Sans doute iEschile estoit menteur, Et, sans l'aide d'un conducteur Qui n'ignore pas une adresse.
Les esprits ne sçauroient passer Et parmy la nuict et la presse Se V erroient tous embarrasser.
11 est bien clair des sacrifices Que les hommes font tous les jours Que ces chemins ont des destours Et qu'ils sont pleins de précipices ; Si bien qu'un esprit modéré , S'estant commis de son bon gré Au démon qui lèvent conduire.
Trouve son voyage plaisant Et se laisse si bien instruire Qu'il n'ignore rien du présent.
Au contraire, une ame enchaisnée Des liens de la volupté Et d'un sentiment enchanté Parmy la chair contaminée.
Quant la mort finit ses plaisirs, Brusle encore des vains désirs Dont le sang l'avoit chatouillée Et cherche autour des os pourris Geste charongne despouillée Où les vices estoient nourris.
A la fin , quand de longues geines ,
112 De l'immortalité
Pires que flammes et que fers, La rejettent dans les enfers Pour y continuer des peines.
Le vieux démon qui l'introduit Dedans l'empire de la nuiot La quitte dans ces rives sombres, Où, tout le temps de son erreur, Ny Tenfer ny les autres ombres Ne la souffrent qu'avec horreur.
Chaque esprit gronde à ses approches Tous les mânes troublent sa paix , Et pour les crimes qu'elle a faicts La percent toute de reproches ; Il faut des siècles infinis Avant que, ses forfaicts punis, Elle eschappe de sa torture Et sort par la nécessité Du grand ressort de la nature Par qui tout est ressuscité.
Ces vilaines âmes, après des longues erreurs el des peines infinies, retrouvent dans le monde des habitations toutes conformes à leurs mauvais sentiraens; et les bonnes , au contraire, sans estre obligées à l'erreur ny au supplice des autres, jouyssent bien tost après leur trèspas d'une demeure fortunée. Capables d'exercer leurs justes et prudentes volontez, elles s'en revont, sans doute, en des lieux bienheureux, car ce sont les dieux qui prennent la peine eux-mesmes de les y conduire.
Or la terre a beaucoup de lieux , et de bien admirables , et n'est pas si grande ny telle que disent quelques-uns , au moins à ce que j'en ay appris par d'autres.
SiMIAS.
Comment me dis-tu cela? Pour moy, j'ay bien ouy di-
DE l'a ME. i l3
re beaucoup de choses du globe de la terre, mais non pas ce que tu dis en avoir appris de véritable, et serois bien aise que tu prinsses la peine de le raconter.
SOCRATE
Véritablement, il me semble que l'art de Glaucus ne raconte pas quelles choses ce sont, et que de trouver quelles sont les vrayes , c'est ce qui surpasse sa faculté. Je ne pense pas aussi moy-mesme y suffire , et quand bien j'en serois parfaictement sçavant, ma vie seroit trop courte pour un compte si long. Je te diray bien pourtant la forme du globe de la terre, et ces lieux do la sorte que je crois qu'ils sont.
SiMIAS.
Ce sera bien assez.
SoCRATE.
Je croy que ceste masse est ronde, Que les cieux luy sont à Tentour, ^
Et que, ferme dans son séjour.
C'est son propre poids qui la fonde.
Les cieux, qui sont esgaux par tout, La balancent de bout en bout; Elle-mesme, en soy soustenue.
Par tout pesante esgalement.
Se tient, sans s'ayder de la nue.
De son contrepois seulement.
Car une chose qui est ainsi d'esgale pesanteur, si elle est mise au milieu de quelque chose aussi esgale de partout , elle ne sçauroit pencher ny d'un costé ny d'autre, et, se trouvant avecques tant de rapport, elle demeure et tient par rinclination et la disposition d'autruy. C'est ce que je me suis premièrement persuadé.
ii4 De l'immortalité
SiMIAS.
Avec beaucoup de raison.
SOCRATE
Geste masse, ainsi suspendue, Est, comme je le croy sçavoir Et comme il est aisé de voir, D'une merveilleuse estendue.
Nous icy, comme des fourmis Et des grenouilles, sommes rais Autour des marests et de l'onde, Entre le Phaside et ce lieu Où les piliers d'un demy-dieu Creurent avoir borné le monde.
En plusieurs endroicts de la sorte , Habitables comme ceux-cy, Elle a des logemens aussi Pour d'autres mortels qu'elle porte :
Car, selon la forme et le fais Qui de l'onde ou de l'air espais Dedans ceste grandeur s'escoule , Ses flancs deviennent enfoncez.
Et fournissent des lieux assez Pour faire peupler ceste boule.
Une plus excellente terre.
Plaine de douceur et de paix, Où l'air ne faict venir jamais L'importunité du tonnerre, Pure et parfaicte en tous ses lieux. Est assise dedans les cieux , Où tout est pur, tout admirable.
Là les astres sont arrangez ; Là les bien-heureux sont logez ; Là tout est plaisant et durable.
DE l\\M E. **^
Ce grand palais delà nature, Comme je crois, s'appelle ^Ether Par ceux à qui j'ay veu traiter Des secrets de ceste structure.
Les astres , après ces objects Qui, demeurans ainsi subjets , Pénètrent les airs comme verre, j
Et jusqu'au fonds de l'univers Cherchent les chemins entr'ouvers Pour passer au sein de la terre. '
Nous icy, comme dans un antre, Un peu touchez de leurs rayons , Assez imprudemment croyons Estre bien esloignez du centre.
Nous pensons que noslre séjour Est au plus haut du large tour Qui ceint l'enclos de ceste masse.
Que la terre est toute dessous.
Et que les bestes avec nous N'en habitent que la surfasse.
Ainsi les Tritons et Nerée, ûui, dedans Tabysme des eaux, Voyent le ciel et ses flambeaux Au travers de l'onde azurée , Imagineroient sans raison Que leur moite et basse prison Seroit tout au dessus de l'onde.
Et que les lumières des cieux Ne sçauroient apparoistre mieux En quelque autre quartier du monde.
Ils croyroient que dedans Neptune Les astres s'iroient allumer, Et qu'ailleurs que dedans la mer Ne loge ny soleil ny lune ; Mais s'ils avoient tant seulement
ii6 De l'immortalité
Du dessus de leur élément Contemplé le siège où nous sommes.
Leurs erreurs s'esvanouyroient Et leurs regards s'esblouyroient De la clarté qui luit aux hommes.
Nous icy, comme dans des caves.
Trop pesans pour nous envoler Sous le grand empire de Ter Demeurons comme des esclaves, Nous croyons que les feux luisans.
Au travers de l'air conduisans Tant de lumières incogneues, N'ont autre siège que les airs, Et que d'où partent leurs esclairs.
De là partent aussi les nues.
Mais si jamais quelque adventure Nous eslevoit d'un coup de vent Pour nous faire voir plus avant Les merveilles de la nature, Nous irions jusqu'où le soleil Paroist si clair et si vermeil, Jusqu'où ces nuageuses toiles N'ont encore jamais monté, Et dans un ciel où sa clarté S'accorde avecques les estoiles.
Là, bien plus haut que le tonnerre, Dans un palais si glorieux.
Si quelqu'un abaissoit les yeux Sur les ordures de la terre.
Il seroit honteux de la voir.
Et, ravy du nouveau sçavoir De tant de merveilles si rares.
Voyant qu'au prix de tant de bien, Tous nos trésors sont moins que rien, Se mocqueroit bien des avares.
Les 'poissons, hors de la caverne Où la bize et les aquilons , Renversans Tonde et les sablons.
Troublent le dieu qui les gouverne , Hors des creux puants de la mer.
Où tout est vilain, tout amer, Tout rongé de sel et d'escume, Trouveroient beaux ces lieux icy, Comme nous les palais aussi Où la torche du jour s'allume.
Les marbres qui sont nos murailles.
Les joyaux qui parent nos doigts Et tout ce que les champs Indois Se laissent tirer des entrailles ; Bref , tant de biens de tant de prix , Où des plus convoiteux esprits L'insensé désir se limite Ne sont rien en comparaison De ce qui luit dans la maison Où la troupe des dieux habite.
Sur ce propos icy, je vous raconteray une fable très belle, si vous la voulez ouyr, pour une plus claire intelligence des contrées de ceste excellente terre qui est au dessous du ciel.
SiMIAS.
Nous serons tous bien-aises de l'entendre.
SOCRATE
Qui de ce lumineux royaume.
Que jamais la nuiet ne voila, Pourroit voir ceste terre là , Il la verroit comme une paume De qui le dessus est couvert De jaune, de blanc ou de vert,
ii8 De l'immortalité
Et mille autres couleurs encore Comme celles de l'arc d'Iris, Comme l'esmail des prez fleuris Et du chariot de l'aurore.
Tout ce qu'on void dans la peinture Des pourtraits qui se font icy, Comme tous nos objects aussi.
Imitent un peu leur nature ; Nos sombres et basses couleurs N'approchent point l'esclat des leurs, Ny la neige, ny l'e&carlate, Ny le jaune du lourd métal Qui dedans l'ame du brutal Si dangereusement esclate.
Mille autres couleurs incogneues A la faculté de nos yeux Brillent en ces sublimes lieux Au travers de l'onde et des nues»
Et le creux d'un séjour si beau.
Qui s'emplit de l'air et de l'eau Que tousjours la nature y verse.
Luit d'un esclat tout différent , Si bien que ceste terre prend Tousjours quelque couleur diverse.
Là sont peints les fruicts et les arbres Chaque fleur vaut un diamant ; Là c'est bastir honteusement Que de faire servir les marbres :
Les escarboucles, les rubis, Et ce qu'un roy sur ses habis Peut faire voir de plus superbe.
Se trouvent parmy leurs forests.
Comme icy dedans nos marests Se trouve du sable et de l'herbe.
L'argent y donne peu de joye.
DE l'a ME. M 9
Et les métaux de plus de pris
Y viennent si fort à mespris
Qu'on n'en faict point de la monnoye.
Là toute sorte d'animaux,
Franche de la rigueur des maux
Où nostre terre est asservie,
Vivent avecques liberté
Et, dans des lieux pleins de santé,
Jouyssent d'une longue vie.
On void là des plaisans rivages, Affranchis de la loy du sort, Et jusqu'où la faim de la mort N'estendit jamais ses ravages ; On y void des isles aussi Bien plus belles que celles-cy :
Ce n'est point la mer qui les touche; Elles ont, au lieu de rempars.
Un air serain de toutes pars Où jamais Phœbus ne se couche.
Ceux qui dans ce pays de grâce Occupent ces palais heureux Sont plus grands et plus vigoureux Que n'est ceste mortelle race :
Les esleraens leur sont plus doux.
L'air leur est ce que Tonde à nous, Et dans ce merveilleux empire.
Au lieu de nostre air infecté, Un beau ciel tout plein de clarté Est ce que leur poulraon respire.
Ils ont l'esprit et le visage Plus aymables que nous n'avons, Et des choses que nous sçavons Un plus grand et meilleur usage ; Ils ont les sens en leur vigueur, Et la desplaisante langueur
De l'immortalité
Que nous donnent les maladies Ne trouble pas un de leurs jours, Non plus que les fascheux discours Que font nos âmes estourdies.
D'autant que l'air vaut mieux que l'onde, Et que leciel vaut mieux que Ter, Tout ce qui faict vivre et parler Est meilleur en cest autre monde :
Ainsi de ces heureux humains Les esprits et les corps bien sains, Dans leur forte température, Peuvent heureusement sçavoir Jusques où s'estend le pouvoir Et la volonté de nature.
Là sont tous ces fameux miracles Que nous oyons dire des cieux, Et ces vrays organes des Dieux Que les mortels nomment oracles ; De vrais temples et des autels A l'entretien des immortels Leur donnent une libre entrée.
Et dans cest admirable lieu Il est aisé de voir un Dieu Comme un homme en ceste contrée.
Sans aucun ombrage de nues, Loing de la nuict et du sommeil.
On y void et lune et soleil , Et toutes les estoiles nues ; Jamais aucun traict de malheur, N'y fit venir une douleur ; Les Dieux ne sont là que propices ; On ne void point là de prison, Ny de peste, ny de poison, Ny de fers, ny de précipices.
Des canaux de diverses sortes
Retiennent des eaux là dedans, D'où saillent des ruisseaux grondans, Par les plis de leurs veines tories.
Ces fossés, en divers endroicts, Sont ores larges, or' estroits ; Leur emboucheure est toute ronde ; Ils différent de ceux d'icy, Ores du bord plus estressi.
Ou de la baze plus profonde.
Chacun, dans le creux qui le serre, Suivant un poids qui va dessous, Ces canaux se rencontrent tous Dans le centre de ceste terre.
Là mille merveilleux ruisseaux Changent l'un l'autre de vaisseaux; Ils meslent mille fois leur course, Et chacun, forcé de changer , Laisse dans un gouffre estranger .
Ce qu'il apporte de sa source.
Icy des eaux vives et fortes Vomissent le souffre et le feu, Icy d'autres, qui coulent peu.
Laissent geler leurs vagues mortes; Ces fleuves éternels et grands Sont l'un de l'autre différents :
L'un est fascheux, l'autre facile ; L'un est clair, l'autre est un torrent Tousjours parmy la bourbe errant, Comme faict celuy de Sicile.
Depuis le haut jusqu'à la baze.
L'un dedans l'autre reversez, Ces fleuves sont tous balancez.
Dans un profond et large vase.
Qui panche indubitablement De tous costez esgalement.
Ce vase est ce fossé d'Homère, De tout ce globe se couvrant, Que tous ces fleuves vont ouvrant Comme le ventre de leur mère.
Ceste masse d'eau passagère, Dans ce vase ainsi suspendu, Ny trop serré ny trop fendu.
N'est ny pesante ny légère ; Ceste humeur est sans fondement.
Comme aussi sans nul firmament; Elle s'abaisse, elle se levé.
Elle s'enfuit, elle revient.
Elle s'eslance et se retient.
Sans se donner jamais de trêve.
L'air qui vient dans son ouverture.
Et qui la suit de bout en bout, Allant et revenant par tout , Est aussi de mesme nature ; Suivant ces eaux et ces limons, L'air, comme il faict en nos poulmons , Incessamment souffle et respire.
Et, poussé dans ces flots mouvens, Il y faict naistre de grands vens.
Soit qu'il aille ou qu'il se retire.
Ce canal tire son haleine Lorsque nos eaux coulent là bas, Et la souffle quand il est las Et que sa cave est toute pleine ; Ressoufflant ce qu'il a puisé, Un grand amas d'eaux divisé Amplement nos terres abreuve ; Un de ses bras faict des marests, Et l'autre arrache des forests Pour y faire passer un fleuve.
Tous nos ruisseaux et nos fontaines
Naissent de ce desbordement, Et de là prend son fondement Le siège des vagueuses plaines ; Ces mesmes eaux, en leur retour, Vers ce vaste et profond séjour Du grand vase appelle Tartare Coulent par les chemins divers De mille gouffres entr'ouvers Au sein de ce canal avare.
Les uns plus promptement se rendent Dans les lieux dont ils sont venus ; Les autres, un peu retenus , Plus paresseusement descendent, Repassans par mille recoins, Les uns plus bas, les autres moins.
Ils tombent dans la grande masse, Et , voulans replacer leurs eaux, Ils trouvent tous que leurs vaisseaux Ont leur assiette un peu plus basse.
Arrivez qu'ils sont dans ce gouffre, Où ce fleuve rit, l'autre dort.
Et cest autre , d'un cours plus fort Ne jette que flamme et que souffre; Et les mornes et les coulans Se vont encore remeslans Dans le large creux de ce ventre; C'est jusqu'où peut aller leur saut.
Car il faudroit tomber d'en haut S'ils vouloient desvaler du centre.
Dans ce large espace du monde, Quatre grands fleuves principaux A l'entour des champs infernaux Trainent le vieux cours de leur onde : Le grand Océan en est un Qui, sous l'empire de Neptun,
^^^ De l'immortalité
Riche de poissons et de barques,
Mouille la terre à l'en viron;
Le second fleuve est Acheron,
Qui faict un grand marez aux Parques.
Après ces courses vagabondes, Un estang nommé comme luy Dans ces lieux de joye et d'ennuy Arreste ses rapides ondes.
Dans ces obscurs et tristes bors, Quelques fois les ombres des mors Vont accomplir leurs destinées.
Et, noyez que sont tous leurs maux, R'animent d'autres animaux Dans les lieux dont elles sont nées.
Un fleuve de nature estrange Entre ces deux là faict son cours.
Et tombe en un lac où tousjours L'onde brusle parmy la fange ; On void là dedans s'enflammer Bien plus d'eau que n'en a la mer :
Aussi ce fleuve est-il plus large.
Il ceint la terre et va couler Vers l'Acheron sans s'y mesler, Puis au grand canal se descharge.
A cause de l'onde enflammée Qui boult dedans ce gros vaisseau, Ceste grande chaudière d'eau Est Pyriphlegeton nommée.
Du sein de ces fangeux torrens Mille petits ruisseaux errans.
Par des conduites incertaines.
Reglissent dans ce lieu profond, Et par toute la terre font Des ruisselets et des fontaines.
Le dernier fleuve est le Cocite,
DE l'aME. 125
Dont le cours, d'abord fluctueux, Est fier, grondant, impétueux, Et rien que son flot ne Texcite ; Il est entre bleu, rouge et noir, Comme on void dans un creux manoir La couleur de Tonde stigide, Stix sur les fleuves coroné, Sans qui Jupiter destroné Eust perdu la foudre et Ti^gide.
Comme les Dieux en ceste guerre, Cocyte prend là du secours, Et passe d'un plus roide cours Dans les entrailles de la terre; Puis, par mille destours roulant, Vers Pyriphlegeton coulant Il trouve TAcheron en teste.
Et, sans se mesler à pas un , 11 se rend dans ce lieu commun Qui leur tient sa caverne preste.
Le grand conseil de la nature L'ayant ainsi bien ordonné.
Ce règne est le lieu destiné Où les morts font leur adventure.
Leur démon les a là logez, C'est où les Dieux les ont jugez; Ce sont là les lieux redoutables Consacrez aux droicts de la mort, Où se donne l'arrest du sort Pour les justes et les coulpables.
Qui ne rend pas bien son service Au sainct devoir de la vertu, Et n'est aussi tout abbatu Soubs l'infâme empire du vice ; Tous ceux de qui les sombres jours D'un fade et médiocre cours
126 De l'immortalité(|
Ont passé ceste vie humaine, Trouvent un pareil sort pour eux , Ny bien-heureux, ny mal-heureux, Dedans ceste commune plaine.
Ils sont mis dans une charrette Où le démon leur passager , Conduisant ce fardeau léger, Au marest d'Acheron s arreste.
Ils sont là comme tous noyez, Jusqu'à tant qu'ils soient nettoyez Des ordures de leurs offenses ; Et, quelques supplices souffers.
Les Dieux leur vont oster les fers Pour leur donner des recompenses.
Les âmes de sang enyvrées , Toutes noires de trahison, Ont le Tartare pour prison Et n'en sont jamais délivrées.
Là sont mis les tueurs des rois , Comme ceux qui jusqu'aux abois N'ont aymé que le sacrilège , Et, pour les tirer de ce lieu, La miséricorde de Dieu N'a point assez de privilège.
D'autres âmes bien criminelles.
Mais pour qui les Dieux moins faschez Ne condamnent point leurs péchez A des tortures éternelles.
Ceux qu'un brutal aveuglement Provoque irraisonnablement A fascher le père et la mère, Sont dans cest espoir de guérir, S'estans purgez avant mourir Par une repentance amere.
Un desgout des lieux adorables ,
Un meurtre faict mal à propos,
Dont l'image oste le repos
A l'arae de ces misérables,
Ce sont là ces crimes pesans
Dont les dieux , ne se rapaisans
Qu'après une vengeance rude,
Tiennent les esprits affligez
Dedans le Tartare obligez
D'une effroyable servitude.
Il faut que la lune accomplisse
Douze fois au ciel son sentier
Et qu'un an passe tout entier
Pour le terme de leur supplice ;
Le temps arrivé qu'un tourment
Si durable et si véhément
Leur promet un peu de relasche,
Le destin, à demy contant
Et lassé de leur nuire tant,
Hors de ces cachots les arrache.
Avant leur délivrance entière ,
Sortans de ce canal commun.
Ils sont tous renvoyez chacun Dedans le sein d'une rivière ; Ceux que le meurtre a condamnez Au Cocite sont amenez.
Cet autre fleuve plein de flanie Reçoit ces hommes violens Qui, contre leur père insolens , En ont eu des remors dans l'ame.
Lors ces forçats avec licence, Suivans les flots qui les ont pris, S'en vont visiter les esprits Dont ils ont blessé l'innocence.
Et, les trouvans près des palus.
Qui d'un large et tranquille flus
Arrousent une heureuse plaine, Désireux de s'y resjouyr, Les conjurent de les ouyr Et d'avoir pitié de leur peine.
Si ces mânes leur font la grâce De les recevoir à mercy, Ils s'en vont avec eux aussi Posséder une heureuse place, Et, pleins de franchise et d'honneur.
Participent à leur bon-heur ; Mais, tant que leur justice avare Leur veut retenir leurs forfaicls.
Sans avoir ny trefve ny paix.
Ils s'en revont dans le Tartare.
Leur peine se rend infinie.
Leur douleur ne cuit pas assez, Et, tant qu'il plaist aux offensez Leur faute n'est jamais punie; Mais, soudain qu'ils sont pardonnez Ils vont au rang des fortunez; Le mal-heur calme son orage.
L'enfer est las de les punir Et chacun perd le souvenir D'en avoir receu de l'oulrage.
Mais ceux qui d'une saincte vie , Ont suivy le train glorieux.
Et dont la volonté des Dieux A tousjours limité l'envie , Sçavans et sans aucun deffaut, Ils volent bien-heureux là haut.
Où, parmy des grandeurs supresmes , Ils n'ont plus de corps comme icy, Et, francs de tout humain soucy.
Ils deviennent des Dieux eux-mesmes.
A des félicitez si rares
Se doit donner tout nostre soing, Car ceste gloire de bien loing Passe la pompe des thiares.
Nul sans prudence et sans bonté Encore n'est jamais monté Dans ce grand palais de lumière, Où nostre parfaicte raison Doit habiter une maison Plus heureuse que la première.
PHiUDON.
11 finissoit ainsi sa fable dans les discours de ces béatitudes éternelles que les esprits bien purgez par la philosophie doivent espérer, et dont il ne pouvoit, disoitil, exprimer la magnificence faute du loisir et de la capacité d un homme, qui ne suffit pas au discours des choses si merveilleuses. Au bout de son compte, il dit à Simias :
Toutes ces choses-là, comme je les ay rangées, ne sont pas dignes sans doute qu'un homme de bon sens y arreste entièrement sa créance; toutesfois, estans certains de l'immortalité de nos âmes, nous devons penser que leur habitation en l'autre monde sera quelque chose d'approchant à ce que je vous en ay discouru, et, dans l'incertitude où nous demeurons pendant la vie, il me semble qu'il est à propos de se persuader à plus près ce que j'ay dit et de l'apprendre par cœur, comme les magiciens font leurs vers. S'il y a du danger qu'on se trompe, il y a de la gloire à courre ce hazard, et je croy qu'une espérance bien légitime doit icy soulager les incommoditez de ceux qui vivent dans le mespris du faste et de la volupté du corps, et qui, ayans sceu trouver le goust des plaisirs que la science donne, n'ont resjouy leur esprit d'autre chose, et n'empruntent rien d'estranger pour l'accommoder. Us sont parés d'ornemens tous tirez de luy I. 9
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mesme , qui sont la tempérance, la justice, la magnanimité, la liberté, la vérité. Parmy toutes ces vertus, le sage se trouve ferme contre les atteintes de la mort, et par tout le temps de sa vie se trouve aussi préparé pour son despart qu'à l'heure mesme qu'il faut qu'il parte. Pour vous tous qui estes icy, vous deslogerez sans cloute, et mourrez chacun à vostre temps; mais, pour moy, c'est maintenant, comme diroit quelque tragique, que les destins m'appellent ; mesme il est desjà temps que je m'en aille pour me laver, car, avant que de prendre le poison, je me veux nettoyer pour n'incommoder point les femmes qui s'amuseront à laver ce corps mort. Là dessus , Criton luy demanda s'il ne vouloit rien commander à personne touchant ses enfans, ou pour quelque autre chose où on luy peust faire plaisir. Je n'ay rien à vous recommander, dit-il, que ce que je vous presche il y a long-temps : que, si vous prenez garde à vous, vous me servirez de beaucoup et à vous-mesmes, quoy que vous ne m'en voulussiez pas icy donner vostre parole, et que, si vous ne suivez en toute vostre vie les traces qui vous ont esté marquées par tous les discours que nous avons faictz, asseurez-vous que vous n'y gaignerez rien, quoy que vous vueillez icy accorder à nostre conférence. — Nous y prendrons garde (luy dit Criton); mais comme quoy veux -tu qu'on t'ensevelisse ? — Comme il vous plaira , dit-il , au moins si après vous me pouvez atteindre. Et tout sousriant,ilse tourna vers nous: Je ne sçaurois, dit-il, persuader à Criton que c'est moy ce Socrate qui dispute icy et qui range ainsi mes discours ; mais il croit que je suis ceste charongne qu'il doit voir incontinent , et se soucie peu de la consolation que je vous ay voulu donner, et de l'opinion que j'ay d'estre aujourd'huy bien loin de vous et de parvenir à la condition des bien-heureux. Asseurez-en donc Criton, je .vous prie, et soyez mes cautions envers luy autrement
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qu'il n'a esté pour raoy envers mes juges : car il a respondu que je comparoistrois en jugement, et vous luy respondrez, s'il vous plaist, qu'après que je seray mort, je ne comparoistray plus pour tout , mais que je m'en iray. Persuadez-le luy, je vous prie, afin qu'il ait moins de regret à ma mort, et que, voyant brusler ou ensevelir mon corps , il ne soit pas si fol que de me plaindre comme sij'endurois beaucoup, et qu'il ne die point aux funérailles que c'est Socrate qu'on porte au tombeau, et qu'on me va mettre soubs la terre. Sçaches aussi, Criton, que ce qui est si mal dit ne manque pas seulement en cela, mais qu'il nuit aussi en quelque façon à nos esprits ; mais bien il faut dire que mon corps doit estre ensevely, et de la sorte qu'il te semblera bon. Cela dit, il se leva et passa dans une chambre pour se laver. Criton le suivit, et nous pria de les attendre. Nous estions là cependant à nous entretenir sur les discours qui avoient esté tenus, et à desplorer nostre fortune en la perte de cet homme-là, qui estant nostre père à tous, nous laissoit à la mort tous orphelins. Après que Socrate fut lavé, on luy apporta ses fils , car il en avoit deux petits et un desjà grand; il y vint aussi des femmes, ses domestiques. Socrate leur ayant parlé tout devant Criton et leur ayant ordonné ce qu'il vouloit , il leur commanda de se retirer et à ses fils aussi ; puis il revint à nous environ l'heure que le soleil s'alloit coucher, car il avoit esté là-dedans assez longtemps. Comme il nous fut venu retrouver tout lavé, il s'assit, et, sans qu'il eust presque loisir de nous plus rien dire, voicy le bourreau qui arrive, et, se tenant auprès de Socrate, il luy dit: Je ne pense point trouver en toy l'estonnement que j'ay accoustumé de trouver aux autres, car ils se despitent à moy et me disent des injures lors que, faisant ma charge, parle commandement des magistrats, je leur viens annoncer qu'il leur faut avaller le
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poison ; et j'ay recogneu, à te voir icy, que tu avois Tame grande et généreuse et l'humeur paisible, que tu es le meilleur homme qui soit jamais entré dans ceste prison, et sçay bien que tu ne m'imputeras point ton malheur, mais à ceux qui en sont la cause. Tu cognois assez maintenant la nouvelle que je t'apporte. Adieu, et tasche à te préparer à ceste nécessité. Après luy avoir dit cela, il se retira tout pleurant. Socrate, tournant les yeux sur le bourreau : Adieu, luy dit-il, toy-mesme; je m'en vay me préparer. Et tout aussi tost : Voilà, nous dit-il, un honneste homme et courtois, car ce n'est pas d'aujourd'huy seulement que jel'ay cogneu civil comme cela; il ma tousjours fort salué, et m'est venu icy souvent entretenir. Je croy qu'il est homme de bien : voyez comme quoy il me plaint! Courage, Criton! faisons ce qu'il nous dit, et, si le poison est prest, qu'on me l'apporte; s'il ne Test pas encore, qu'on le luy fasse apprester. — Quoy! dit Criton, je croy que le soleil n'est point encore couché, et je sçay que les autres sont encore long-temps à prendre le poison après qu'on le leur a dit; raesme ils ne le boivent bien souvent qu'après avoir bien gousté et jouy de ce qu'ils aiment. Ainsi n'as-tu point affaire de te haster, car il y a du temps assez. — Ceux qui font de la sorte, dit Socrate, ont raison, car ils croyent que cela leur profite à quelque chose; et moy j'ay raison de ne le point faire, car je croy que pour retarder je n'y puis gaigner autre chose que de me rendre ridicule à moymesme, comme trop amoureux de ma vie et mesnager d'une chose où je n'ay plus rien. Mais oblige-moi, je te prie, et fais ce que je te dis. Comme Criton eut ouy ceste resolution, il fit signe à un garçon qui n'estoit pas loing de là. Ce garçon sortist de la chambre, et sans arrester beaucoup il revint avec celuy qui devoit donner le poison, qu'il apporta tout prest dans la coupe. Socrate, le regardant : Et je te prie, dit-il, toy qui entends ceoy.
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qu'est-ce qu'il faut que je fasse autre chose? — Que te promener, après avoir beu, jusqu'à tant que tu sentes affoiblir les jambes; après tu te coucheras. Et, luy disant cela, il luy tendit la coupe. Socrate, véritablement, ô Echecrates! la print fort joyeusement sans changer de couleur; mais regardant vivement comme il avoit accoustumé, il dit au bourreau : Est-il pas permis d'en respandre un peu par manière de sacrifice? Il n'y en a, luy dit l'autre, justement que ce qu'il faut. — J'aytout beu, dit Socrates ; mais si est-il permis au moins de prier les Dieux qu'ils me rendent ma mort favorable et ceste séparation heureuse; je les prie de bon cœur, et ainsi soit-il. Disant cela, il porte le verre à la bouche et boit fort gayement. Plusieurs de la compagnie s'estoient empeschez de pleurer jusques alors; mais le voyant comme il beuvoit et après qu'il eut beu, il nous fut impossible de nous retenir. Pour moy, je me laissay là tellement emporter à la douleur, que les larmes me tomboient à force du regret que j'avois, non pas tant pour luy que pour moy-mesme et la perte que je faisois d'un tel amy. Criton, aussi avant que de commencer à pleurer, s'estoit levé, et AppoUodorus, qui n'avoit tout le jour fait autre chose, se print lors à crier les hauts cris, desplorant la condition de tous ceux qui estoient là, hormis de Socrates. Vrayement, nous dit Socrate, vous estes de braves gens î N'avez-vous point de honte? Je n'avois renvoyé ces femmes pour autre chose , car je sçay que ceste foiblesse de se plaindre et de pleurer leur est ordinaire, et j'ay souvent ouy dire que c'est avec applaudissement et joye qu'il faut s'en aller d'icy. Arrestez-vous donc et prenez patience. Nous rougîmes tous à ceste parole et ne pleurasmes point davantage. Desjà, tout se promenant, il sentit faillir ses jambes et se coucha sur le dos : car ainsi luy avoit ordonné le bourreau, qui, un peu après venantàle toucher, commença
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à prendre garde aux pieds de Socrate et à ses jambes, et, luy pressant fort le pied, luy demanda s'il ne senloit rien. Rien du tout, ditSocrates. Après il luy serra les jambes, et, montant tousjoursde la main en les serrant, il nous monstra qu'elles estoient froides et toutes roides. Le touchant encore une fois , il nous dit : Lors que le froid sera venu au cœur, il trespassera. Aussi-tost le froid le saisit. Jusque là il se descouvrit, car il s'estoit envelopé d'une robe ; et puis le dernier mot qu'il profera fut : 0 Criton ! dit-il, nous devons le coq à Esculape; payez-luy; je vous prie , et n'y manquez point. — Cela se fera, luy dit Criton ; mais ne te plaist- il point encore quelque chose? A cela Socrate ne respondit point, mais, ayant demeuré coy tout un temps, il remua un peu. Le bourreau le descouvrit. Lors Socrate ficha sa veue et la perdit. Criton luy ferma les yeux et la bouche.
Voyià (Echecrates) la (in de nostre amy, homme sans doute, à mon jugement, le meilleur, le plus sage et le plus juste que j'aye jamais pratiqué.
Fin du Traité de l'immortalité de l'ame.