‹ Œuvres complètesChapitre 25 sur 65 · SUR SON EXIL · texte numérisé non relu

SUR SON EXIL

Accusa le ciel d'injustice

Pour un moindre mal que le mien.

Vous, grand roy, si sage et si juste Qu'on ne voit point de roy pareil, Suivrez-vous le mesrae conseil Qui fit jadis faillir Auguste ?

Sa faute offence ses nepveux Et faict perdre beaucoup de vœux Aux autels qu'on doit à sa gloire ; Mesme les astres aujourd'huy Font des plaintes à la Mémoire De ce qu'elle a parlé de luy.

Encore dit-on que son ire L'avoit bien justement pressé.

Et qu'Ovide ne fut chassé Que pour avoir osé mesdire.

Moy, dont l'esprit mieux arresté.

D'une si sotte liberté Ne se trouva jamais capable.

Aussi tost que je fus banny.

Je souhaittay d'estre coulpable Pour estre justement puny.

Mais jamais la melancholie Qui trouble ces mauvais esprits N'a faict paroistre en mes escrits Un pareil excez de folie, Et si, depuis le premier jour Que mon devoir et mon amour M'attachèrent à vos services.

Je n'ay tout oublié pour eux.

Le ciel, pour chastier mes vices.

Fasse un enfer plus rigoureux.

Je n'ay point failly, que je sçache.

Et si j'ay péché contre vous.

Le plus dur exil est trop doux

38 Au Roy

Pour punir un crime si lasche:

Aussi, quels lieux ont ce crédit Où pour un acte si maudit Chacun n'ay t droict de me poursuivre ? Quel monarque est si loing d'icy Qui me vueille souffrir de vivre Si mon roy ne le veut aussi?

Quoy que mon discours exécute, Que feray-je à mon mauvais sort?

Qu'appliqueray-je que la mort Au malheur qui me persécute ?

Dieu, qui se plaist à la pitié Et qui d'un sainct vœu d'amitié Joinct vos volontez à la sienne, Puis qu'il vous a voulu combler D'une qualité si chrestienne, Vous oblige à luy ressembler.

Comme il faict à l'humaine race Qui se prosterne à ses autels, ' Vous ferez paroistre aux mortels Moins de justice que de grâce.

Moy, dans le mal qui me poursuit, Je fais des vœux pour qui me nuit :

Que jamais une telle foudre N'esbranle i'establissement De ceux qui vous ont fait résoudre A signer mon bannissement !

Un jour leurs haines appaisées Feront caresse à ma douleur.

Et mon sort, loing de mon mal-heur, Trouvera des routtes aisées.

Si la clarté me dure assez Pour voir, après ces maux passez.

Un ciel plus doux à ma fortune, Mon ame ne rencontrera

SUR SON EXIL. l39

Aucun soucy qui rimportune Dans les vers qu'elle vous fera.

De la veine la plus hardie Qu'Apollon ayt jamais remply, Et du chant le plus accomply De sa parfaicte mélodie, Dessus la fueille d'un papier Plus durable que de l'acier, Je feray pour vous une image Où des mots assez complaisans Pour bien parler de mon ouvrage Manqueront à vos courtisans.

Là, suivant une longue trace De l'histoire de tous nos roys, La Navarre et les monts de Foix S'estonneront de vostre race ; Là, ces vieux pourtraicts effacez, Dans mes poëmes retracez, Sortiront de vieilles chroniques , Et, ressucitez dans mes vers, Ils reviendront plus magnifiques En l'estime de l'univers.

Depuis celuy que la fortune Amena si près du Liban, Et sous qui l'orgueil du turban Vit fouler le front de la lune.

Je feray parler ces roys morts.

Et, renouvelant mes efforts Dans le discours de vostre vie, Je feray si bien mon devoir Que la voix mesmes de l'envie Vous parlera de me revoir.

i4o Au Roy.

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