A MONSIEUR DE MONTMORENCY
ODE
|ors qu'on veut que les Muses flattent iUn homme qu'on estime à faux, 'Et qu'on doit cacher cent deffaux .Afin que deux vertus esclattent,
Nos esprits, d'un pinceau divers,
Par l'artifice de nos vers,
Font le visage à toutes choses.
Et, dans le fard de leurs couleurs.
Font passer de mauvaises fleurs
Sous le teinct de lys et de roses.
Ce vagabond de qui le bruict
Fut si chery des destinées,
Et si grand que trois mille années
Ne l'ont point encores destruict,
Avecques de si bonnes marques
N'eust foulé la rigueur des Parques,
Ny peuplé le pays latin,
Si depuis qu'on brusla sa ville
Auguste n'eust prié Virgile
De luy faire un si beau destin.
1. Henri II, duc de Montmorency, né à Chantilly le 3o avril iSgS^ décapité à Toulouse le 3o octobre i632.
l62 A M. DE MONTBIORENCT.
Tout de mesme, au siècle où nous sommes, Les richesses ont achepté De nostre avare lascheté La façon de louer les hommes ; Mais je ne te conseille pas De présenter aucun appas A tant de plumes hypocrites :
D'autant que la postérité Verra mieux dans la vérité La mémoire de tes mérites.
Laisse là ces esprits menteurs, Sauve ton nom de leurs ouvrages :
Les corapUmens sont des outrages Dedans la bouche des flatteurs.
Moy qui n'ay jamais eu le blasme De farder mes vers ny mon arae.
Je trouveray mille tesmoings Que tous les censeurs me reçoivent.
Et que les plus entiers me doivent La gloire de mentir le moins.
Geste grâce si peu vulgaire Me donne de la vanité.
Et faict que sans témérité Je prendray le soing de te plaire.
Les Dieux, aydans à mon dessein.
Me verseront dedans le sein Une fureur mieux animée; Ils m'apprendront des traits nouveaux.
Et plus durables et plus beaux.
En faveur de ta renommée.
Mais aussi- tost que mon désir, Qui ne respire que la gloire De travailler à ta mémoire, Jouira d'un si doux loisir.
Mon astre, qui ne sçait reluire
A M. DE MONTMORENCT. l63
Que pour me troubler et me nuire.
Cachera son mauvais aspect, Et son influence inhumaine N'a pas eu pour moy tant de haine Qu'elle aura pour toy de respect.
Mes affections, exaucées En l'ardeur d'un si beau project, Recouvreront pour ton suject La liberté de mes pensées ; Mes ennuys seront escartez, Et mon ame aura des clartez Si propices à tes louanges, Que le Ciel, s'il n'en est jaloux, Ayant trouvé mes vers si doux, Les fera redire à ses anges.
Je sens une chaleur d'esprit Qui vient persuader ma plume De tracer le plus grand volume Que François ait jamais escrit :
Tout plein de zèle et de courage, Je m'embarque à ce grand ouvrage.
Je sçay l'Antarctique et le Nort, J'entends la carte et les estoilles.
Et ne fais point enfler mes voiles Avant qu'estre asseuré du port.
Par les rochers et dans l'orage De l'onde où je me suis commis, Je prépare à mes ennemis L'espérance de mon naufrage; Mais que les astres, irritez De toutes leurs adversitez, Persécutent mon entreprise, Je ne cognois point de mal-heur Qu'au seul renom de ta valeur Je ne vainque ou je ne mesprise.
1^4 A FEU M. DE LOSIERES.