‹ Œuvres complètesChapitre 48 sur 65 · A UNE DAME · texte numérisé non relu

A UNE DAME

ii vostre doux accueil n'eust consolé ma peine, Mon arae languissoit, je n'avois plus de veine, iMafureurestoit morte, et mes esprits, couverts D'une tristesse sombre,avoientquitté les vers.

Ce mestier est pénible, et nostre sainct estude

Ne cognoist que mespris, ne sent qu'ingratitude ;

Qui de nostre exercice ayme le doux soucy.

Il hayt sa renommée et sa fortune aussi.

Le sçavoir est honteux, depuis que l'ignorance

2i6 Elégie

A versé son venin dans le sein de la France.

Aujourd'huy l'injustice a vaincu la raison.

Les bonnes qualitez ne sont plus de saison ,

La vertu n'eust jamais un siècle plus barbare,

Et jamais le bon sens ne se trouva si rare.

('eluy qui dans les cœurs met le mal ou le bien

Laisse faire au destin sans se mesler de rien :

Non pas que ce grand Dieu qui donne l'ame au monde

Ne trouve à son plaisir la nature féconde,

Et que son influence encore à plaines mains

Ne verse ses faveurs dans les esprits humains :

Parmy tant de fuseaux la Parque en sçait retordre

Où la contagion du vice n'a sceu mordre ,

Et le ciel en faict naistre encore infinité

Qui retiennent beaucoup de la divinité ,

Des bons entendemens qui sans cesse travaillent

Contre Terreur du peuple, et jamais ne défaillent,

Et qui , d'un sentiment hardy, grave et profond ,

Vivent tout autrement que les autres ne font.

Mais leur divin génie est forcé de se feindre.

Et les rend malheureux s'il ne se peut contraindre;

La coustume et le nombre authorise les sots :

Il faut aymer la cour, rire des mauvais mots;

Acoster un brutal, luy plaire, en faire estime ,

Lors que cela m'advient, je pense faire un crime.

J'en suis tout transporté, le cœur me bat au sein;

Je ne croy plus avoir l'entendement bien sain.

Et , pour m'eslre souillé de cest abord funeste.

Je croy long-temps après que mon arae a la peste.

Cependant il faut vivre en ce commun malheur,

Laisser à part esprit et franchise et valeur,

Rompre son naturel , emprisonner son ame

Et perdre tout plaisir pour acquérir du blasme.

L'ignorant qui me juge un fantasque resveur.

Me demandant des vers, croit me faire faveur ;

A UNE DAME. 2i;

Blasme ce qu'il n'entend, et son ame, estourdie,

Pense que mon sçavoir me vient de maladie.

Mais vous , à qui le ciel de son plus doux flambeau

Inspira dans le sein tout ce qu'il a de beau ,

Vous n'avez point Terreur qui trouble ces infâmes ,

Ny l'obscure fureur de ces brutalles âmes :

Car l'esprit plus subtil , en ses plus rares vers,

N'a point de mouvements qui ne vous soient ouverts ;

Vous avez un génie à voir dans les courages,

Et qui cognoist assez mon ame et mes ouvrages.

Or, bien que la façon de mes nouveaux escrits

Diffère du travail des plus fameux esprits,

Et qu'ils ne suivent point la trace accoustumée

Par où nos escrivains cherchent la renommée ,

J'ose pourtant prétendre à quelque peu de bruit,

Et croy que mon espoir ne sera point sans fruict.

Vous me l'avez promis, et, sur ceste promesse,

Je fausse ma promesse aux vierges de Pe.rmesse ;

Je ne veux reclamer ny Muse, ny Phœbus ;

Grâce à Dieu, bien guery de ce grossier abus,

Pour façonner un vers que tout le monde estime,

Vostre contentement est ma dernière lime ;

Vous entendez le poids, le sens, la liaison.

Et n'avez, en jugeant, pour but que la raison;

Aussi mon sentiment à vostre adveu se range,

Et ne reçoit d'autruy ny blasme ny louange.

Imite qui voudra les merveilles d'autruy.

Malherbe a très bien faicl, mais il a fait pour luy ;

Mille petits volleurs l'escorchent tout en vie.

Quand à moy, ces larcins ne me font point d'envie ;

J'approuve que chascun escrive à sa façon :

J'ayme sa renommée, et non pas sa leçon.

Ces esprits mendiants , d'une vaine infertile.

Prennent à tous propos ou sa rime ou son style ,

Et de tant d'ornemens qu'on trouve en luy si beaux

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Joignent Tor et la soye à de vilains lambeaux , Pour paroistre aujourd'huy d'aussi mauvaise grâce Que parut autresfois la corneille d'Horace. Ils travaillent un mois à chercher comme à fils Pourra s'apparier la rime de Memphis ; Ce Liban, ce turban et ces rivières mornes Ont souvent de la peine à retrouver leurs bornes; Cet effort tient leurs sens dans la confusion, Et n'ont jamais un rais de bonne vision. J'en cognois qui ne font des vers qu'à la moderne, Qui cherchent à raidy Phœbus à la lanterne , Grattent tant le françois qu'ils le déchirent tout, Blasmant tout ce qui n'est facile qu'à leur goust; Sont un mois à cognoistre, en lastant la parole, Lors que l'accent est rude ou que la rime est mole, Veulent persuader que ce qu'ils font est beau Et que leur renommée est franche du tombeau. Sans autre fondement sinon que tout leur aage S'est laissé consommer en un petit ouvrage. Que leurs vers dureront au monde précieux , Pource qu'en les faisant ils sont devenus vieux. Ue mesmes l'areignée, en filant son ordure, I Use toute sa vie et ne faict rien qui dure. Mais cet autre poëte est bien plein de ferveur : Il est blesme, transi, solitaire, rêveur, La barbe mal peignée, un œil branslant et cave, Un front tout renfrongné, tout le visage hâve, Ahane dans son lict et marmotte tout seul. Comme un esprit qu'on oit parler dans un linceul; Grimasse par la rue, et, stupide, retarde Ses yeux sur un object sans voir ce qu'il regarde. Mais desjà ce discours m'a porté trop avant : Je suis bien près du port, ma voile a trop de vent ; D'une insensible ardeur peu à peu je m'esleve. Commençant un discours que jamais je n'achevé.

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