A UNE DAME
rîe ne veux point unir le fil de mon subject : Diversement je laisse et reprens mon object. Mon ame, imaginant, n a point la patience De bien polir les vers et ranger la science. La reigle me desplaist, j'escris confusément :
Jamais un bon esprit ne fait rien qu'aisément. Autresfois, quant mes vers ont animé la sceine , L'ordre où j'estois contrainct m'a bien faict de la peine. Ce travail importun m'a long -temps martyre, Mais en fin, grâce aux Dieux, je m'en suis retiré. Peu sans faire naufrage et sans perdre leur ourse Se sont avanturez à ceste longue course :
\ Il y faut par miracle estre fol sagement , Confondre la mémoire avec le jugement.
Imaginer beaucoup, et d'une source plaine Puiser tousjours des vers dans une mesme veine. Le dessein se dissipe, on change de propos Quand le stile a gousté tant soit peu le repos. Donnant à tels efforts ma première furie, Jamais ma veine encor ne s'y trouva tarie. Mais il me faut résoudre à ne la plus presser ; Elle m'a bien servy : je la veux caresser, Luy donner du relasche, entretenir la flame Qui de sa jeune ardeur m'eschauffe encore l'ame. 'Je veux faire des vers qui ne soient pas contraints, Promener mon esprit par des petits desseins , Chercher des lieux secrets où rien ne me desplaise, Méditer à loisir, resver tout à mon aise, Employer toute une heure à me mirer dans l'eau , Ouyr, comme en songeant, la course d'un ruisseau, Escrire dans le bois, m'interrompre, me taire, Composer un quatrain sans songer à le faire. Après m'estre esgayé par ceste douce erreur. Je veux qu'un grand dessein reschauffe ma fureur; Qu'un œuvre de dix ans me tienne à la contraincte
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De quelque beau poëme où vous serez dépeinte. Là, si mes volonlez ne manquent de pouvoir, J'auray bien de la peine en ce plaisant devoir. En si haute entreprise où mon espiit s'engage, Il faudroit inventer quelque nouveau langage, Prendre un esprit nouveau, penser et dire mieux Que n'ont jamais pensé les hommes et les Dieux. Si je parviens au but où mon dessein m'appelle, Mes vers se moqueront des ouvrages d'Apelle. Qu'Heleine resuscite : elle aussi rougira. Par tout où vostre nom dans mon ouvrage ira. Tandis que je remets mon esprit à Teschole, Obligé dès long-temps à vous tenir parole, Voicy de mes escrits ce que mon souvenir, Désireux de vous plaire, en a peu retenir.
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e pensols au repos, et le céleste feu fQui me fournit des vers s'allantissoit un peu, Lors que le messager qui m'a rendu ta lettre iDans ma première ardeur m'est venu tout re- J'ay d'abord à peu près deviné ton dessein, [mettre. Et dès lors que mes yeux ont recogneu ton seing , Mon sang s'est réchauffé, tes vers m'ont picqué l'ame , Et de leur propre esclal m'ont jette de la flame. Clairac en est esmeu, son fleuve en a grossi. Et, dans ce peu de temps que je t'escris cecy, D'autant qu'à ta faveur il sent flatter son onde, Lot s'est rendu plus fier que rivière du monde. Le desbord insolent de ses rapides eaux. Couvrant avec orgueil le faiste des roseaux. Fait taire nos moulins, et sa grandeur farouche Ne sçauroit plus souffrir qu'un aviron le touche. Dans l'excez de la joye où tu le viens ravir,
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Ce torrent glorieux ne daigne plus servir.
Je l'ayme de l'honneur qu'il rend à ta caresse,
Et luy veux faire part aux autels que je dresse.
Resvant sur son rivage après tes beaux escrils,
Tout à coup, dans l'object d'un penser qui m'a pris,
Je disois, en voyant comme son flot se pousse:
Ainsi va la fureur d'un roy qui se courrouce ;
Ainsi mes ennemis, contre moy furieux,
M'ont rendu sans subject le sort injurieux,
Et si loing estendu leur orgueilleux ravage.
Qu'à peine sur les monts ay-je veu du rivage.
Mon exil ne sçauroit où trouver seureté :
Par tout mille accidens choquent ma liberté.
Quelques déserts affreux, où des forests suantes
Rendent de tant d'humeur les campagnes puantes,
Ont esté le séjour où le plus doucement
J'ay passé quelques jours de mon bannissement.
Là, vrayment, l'amitié d'un marquis favorable ,
Qui n'eust jamais horreur de mon sort déplorable,
Divertit mes soucis, et dans son entretien
Je trouvay du bon sens qui consola le mien.
Autrement, dans l'ennuy d'un lieu si solitaire,
Où l'esprit ny le corps ne trouvent rien à faire.
Où le plus philosophe, avecques son discours,
Ne sçauroit sans languir avoir passé deux jours,
Le chagrin m eusl saisi, sans une grande chère
Qui deux fois chaque jour enchantoitma misère :
Car je nay sceu trouver, de l'humeur dont je suis.
Un plus présent remède à chasser mes ennuys.
Et si, comme tu dis, vous avez tous envie
De me faire passer un jour de douce vie ,
A ppreste des bons vins, mais n'en prends point d'autruy ,
Car je sçay que ton père en a de bon chez luy.
Il m'a bien obligé du salut qu'il ra'envoye.
Dis-luy que cest honneur m'a tout comblé de joye,
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Et qu'un pauvre banny ne croyoit pas avoir
Ceste prospérité que tu m'as faict sçavoir.
Ainsi t'ayme le Ciel, et jamais la disgrâce
^e frappe ton destin ny celuy de ta race !
Si mon mal-heur s appaise, et qu'il me soit permis
De refaire ma vie avecques mes amis,
Je verray de quel œil tu verras mon passage ;
Et, que ces vers t'en soient un asseuré message,
Possible, avant qu'un mois ayt achevé son cours,
Le soleil me rendra ces agréables jours.
Je croy que ce printemps doit chasser mon orage ;
Mon mauvais sort vaincu flattera mon courage,
Et, perdant tout espoir de m'abatre jamais.
Tout confus il viendra me demander la paix ;
Et quand mon juste roy n'aura plus decholere.
Qui m'a persécuté taschera de me plaire;
Lors, pour toute vengeance, et quoy qu'ils ayenttasché.
Je diray, sans mentir, qu'ils ne m'ont point fasché,
E t qu'un exil si plein de danger et de blasme
Ne m'a point faict changer le visage ny l'ame.
Ceux avec qui je vis sont estonnez souvent
De me voir en mon mal aussi gay que devant.
Et le mal -heur, fasché de ne me voir point triste,
Ignore d'où me vient l'humeur qui luy résiste.
C'est l'arme dont le Ciel a voulu me munir
Contre tant d'accidens qui me dévoient venir ;
Autrement un tissu de tant de longues peines
M'eust gelé mille fois le sang dedans les veines.
Mon esprit dès long- temps fust réduit en vapeur
S'il eust pu concevoir une vulgaire peur.
Mon ame de frayeur fust-elle point faillie
Lors que Panât me fit sa brutalle saillie ,
Que les armes au poing, accompagné de deux.
Il me fit voir la mort en son teint plus hideux ?
Je croyois bien mourir, il le croyoit de mesme ;
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Mais pour cela le front ne me devint point blesme , Ma voix ne changea point, et son fer inhumain A me voir si constant luy trembloit à la main. Encore un accident aussi mauvais ou pire We plongea dans le sein du poissonneux empire Au milieu de la nuict, où le front du croissant. D'un petit bout de corne à peine apparoissant, Sembloit se retirer et chasser les ténèbres Pour jetter plus d'effroy dans des lieux si funèbres. Lune, romps ton silence, et, pour me démentir, Reproche-moy la peur que tu me vis sentir. Que deus-je devenir un jour que le tonnerre Presque dessoubs mes pieds vint ballier la terre î Il brusla mes voisins , il me couvrit de feu, Et si pour tout cela je le craignis bien peu. Mais vrayment ce discours te doit sembler estrange. Et tu vois que ces vers sentent trop ma louange. Tu m'as mis sur ce train : je te veux imiter. Et, comme tu Tas faict, j'escris pour me flatter. Adieu, ne reviens plus soliciter ma veine; J'ay faict à ce matin ces vers tout d'une haleine. Et, pour me divertir du désir de la cour, Depuis pe\i j'en escris plus d'autant chasque jour; Je finis un travail que ton esprit, qui gouste Les doctes sentimens. trouvera bon sans doute: Ce sont les saincts discours d'un favory du Ciel Qui trouva le poison aussi doux que le miel, Et qui, dans la prison de la cité d'Athènes, Vit lascher sans regret et sa vie et ses chaioes. Ainsi, quand il faudra nous en aller à Dieu, Puissions-nous sans regret abandonner ce lieu. Et voir en attendant que la fortune m'ouvre L'ame de la faveur et le portail du Louvre 1
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