‹ Œuvres complètesChapitre 53 sur 65 · A MONSIEUR DU FARGIS · texte numérisé non relu

A MONSIEUR DU FARGIS

e ne m'y puis résoudre, excuse-moy, de grâce : Escrivantpourautruyje me sens toulde glace. Je t'ay promischeztoy des vers pour un amant Qui se veut faire ayder à plaindre son tourment; .Mais, pour luy satisfaire et bien paindre sa flame, Je voudrois par avant avoir cogneu son ame. Tu sçais bien que chacun à des gousts tous divers, Qu'il faut à chaque esprit une sorte de vers, Et que, pour bien ranger le discours et Testude, En matière d amour je suis un peu trop rude. Il faudroit, comme Ovide, avoir esté picqué; On escrit aisément ce qu'on a pratiqué , Et je te jure icy , sans faire le farouche , Que de ce feu d'amour aucun traict ne me touche. Je n'entends point les loix ni les façons d'aymer , Ny comme Cupidon se mesle de charmer.

Geste divinité , des Dieux mesme adorée , Ces traicts d'or et de plomb , ceste trousse dorée , Ces aisles, ces brandons , ces carquois , ces apas , Sont vrayment un mystère où je ne pense pas. La sotte antiquité nous a laissé des fables Qu'un homme de bon sens ne croit point recevables , Et jamais mon esprit ne trouvera bien sain Celuy-là qui se paist d'un fantosme si vain , Qui se laisse emporter à des honteux mensonges Et vient, mesme en veillant, s'embarrasser de songes. Le vulgaire , qui n'est qu'erreur, qu'illusion , Trouve du sens caché dans la confusion ; Mesme des plus sçavans , mais non pas des plus sages ,

1. M. (iu Fargis d'Angennes, neveu du marquis de Rambouillet. Il fut ambassadeur en Espagne. (Sa femme fut célèbre, sous le ministère de Richelieu, par ses intrigues et son exil.)

A Monsieur du Fargis. î>35

Expliquent aujourd'huy ces fabuleux ombrages.

Autresfois les mortels parloient avec les Dieux ,

L'on en voyoit pleuvoir à toute heure des deux ;

Quelquesfois on a veu prophétiser des bestes;

Les arbres de Dodonne estoient aussi prophètes.

Ces comptes sont fascheux à des esprits hardis ,

Qui sentent autrement qu'on ne faisoit jadis.

Sur ce propos un jour j'espère de t'escrire

Et prendre un doux loisir pour nous donner à rire.

Cependant je te prie encore m'excuser

Et me laisser ainsi libre à te refuser,

Me permettre tousjours de te fermer l'oreille

Quand tu me prieras d'une faveur pareille.

Penses-tu , quand j aurois employé tout un jour

A bien imaginer des passions d'amour

Que mes conceptions seroient bien exprimées

En paroles de choix , bien mises , bien rimées ?

L'autre n'y trouveroit possible rien pour luy ,

Tant il est mal aisé d'escrire pour autruy.

Après qu'à son plaisir j'aurois donné ma peine ,

Je sçais bien que possible il loueroit ma veine :

« Vrayment ces vers sont beaux, ils sont doux et coulants ,

a Mais pour ma passion ils sont un peu trop lents.

«« J'eusse bien désiré que vous eussiez encore

« Mieux loué sa beauté, car vrayment je l'honore.

« Vous n'avez point parlé du front, ny des cheveux ,

« Ny de son bel esprit, seul object de mes vœux.

« Tant seulement six vers encor, je vous supplie.

K Mon Dieu , que de travail vous donne ma folie î »

Il voudroit que son front fust aux astres pareil ,

Que je la fisse ensemble et l'aube et le soleil ,

Que j'escrive comment ses regards sont des armes ,

Comme il verse pour elle un océan de larmes.

Ces termes esgarez offencent mon humeur ,

236 Satyre première.

Et ne viennent qu'au sens d'un novice rimeur Qui réclame Phebus; quant à moy , je l'abjure Et ne recognois rien pour tout que ma nature.

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