‹ Œuvres complètesChapitre 52 sur 65 · A Monsieiu" de Montmorency · texte numérisé non relu

A Monsieiu" de Montmorency

Ton humeur agréable et tes mœurs sociables.

Tes charges , tes maisous , tes qualitez , ton bien ,

Au prix de ta vertu je ne les prise rien.

J'estime ton mérite: il vaut mieux que le Gange ;

Tes richesses au prix sont de terre et de fange.

Cela n'a point d'esclat auprès de ta valeur.

Et mon poërae aussi n'emprunte rien du leur ;

La race , la grandeur, l'argent , la renommée ,

Aux jugemens bien clairs n'est qu'ombre et que fumée:

C'est un lustre pipeur qui s'escoule et qui fuit

Avec l'entendement du brutal qui le suit.

Je sçay que la nature a voulu que tu prinsses

Et le sang et le nom d'une race de princes ;

Mais , quand bien les grands roys dontle nom est fameux

T'auroieut laissé bien riche et florissant comme eux ,

Si d'un esprit commun le Ciel t'avoitfait naistre,

Je serois bien marry de t'avoir eu pour maistre.

Qu'un homme sans esprit est rude et desplaisant ,

Et que le joug des sots est fascheux et pesant î

Un sage à leur désir sans coiitraincte ne plie,

Et jamais sans regret d'un tel nœud ne se lie.

Un sot , il est cruel , ingrat , impérieux ;

Tantost on le void morne et tantost furieux ;

Oblige sans subject, mal à propos offence.

Et qui ne faict jamais du bien quand il y pense.

Son esprit ignorant ne peut rien estimer.

II n'a nulle raison , il ne sçait rien aymer ;

Or il veut qu'on le tance et tantost qu'on le loue ;

Tantost il faict du bruit et tantost il se joue.

Il ne sçait qui le fasche ou qui luy faict plaisir,

Et luy-mesme en son cœur n'entend point son désir;

Mais d'un orgueil farouche et d'une ame insolente

Il force tout devoir, toutes loix violente.

Et ne peut accorder, tout ignorant qu'il est ,

Qu'une chose soit bien qne quand elle luy plaist.

23o Elégie

Estre sçavant, chez luy , c'est une honte, un crime: I! croit que c'est tout un qu'un charme ou qu'une rime. Si Dieu m'avoit jamais à tel maistre donné, Je pourrois bien jurer que je serois damné, Etcroy que mes destins auroienl moins de cholere De m'avoir attaché des fers dune galère, Bourellé comme ceux que tu voyois ramer Quand un si beau destin te porta sur la mer. Neptune est effroyable: il tempeste, il escurae ; Sa fureur jusqu'au Ciel vomit son amertume, Trahit les plus heureux et leur fait un cercueil Tantost d'un banc de sable et tantost d'un escueil ; Ses abois font horreur , et mesme en la bonace Par un silence affreux ce trompeur nous menace. 11 a devant tes yeux faict blesmir les nochers , Obscurcy le soleil et fendu les rochers; De ses flots il faict naistre et mourir le tonnerre , Et de son bruict hideux gémir toute la terre. L'image de la mort passe , au travers des flots , Dans les cœurs endurcis des plus fiers matelots. Ces frayeurs ne t'ont point esbranlé le courage : On t'a veu , tousjours ferme au plus fort de l'orage, D'un jugement robuste au milieu du danger. Tenir indiffèrent un sepulchre estranger, Et les lasches accens d'une voix estonnée Ne t'ont point faict gémir comme faisoit JEnée. Bien que moins rudement Neptune l'assaillit, Tout héros qu'il estoit , le cœur luy défaillit ; ' 11 eut peur de la mort, et se remit en l'ame Ses compagnons bruslez dans la troyenne flame , Envia leur destin , et d'un esprit peureux Pour estre hors du péril, les nomma bien-heureux, Se fust voulu rebattre avec l'ombre d'Achille , Se plaignoitde survivre aux cendres de sa ville Et de n'avoir l'honneur que ses os fussent mis

Dans le tombeau de Troye où gisoient ses amis.

Jamais tes sentiraens u auront tant de tristesse ,

Quelque pan de la terre où le soleil te laisse.

Tu tiens esgallement et propice et fatal

Ou la terre estrangere , ou le pays natal.

Ha ! que j'ay de regret de n'avoir veu le monde

Par où ta jeune ardeur te promena sur Tonde !

J'escrirois en beaux vers le climat et le lieu

Où ton bras attaqua les ennemis de Dieu.

Je serois glorieux d'avoir prins ton image,

A qui les mieux vantez viendroient faire un hommage.

Tu me dois accorder deux heures de loisir

Pour contenter icy mon curieux désir,

Me faire un long récit de toutes les traverses

Que t'ont faict tant de mers et de terres diverses.

Je sçauray jusques où la ligne tu passas,

Les hommes que tu pris, les lieux que tu forças,

Et ce combat naval où ton ardeur trop prompte

Fit rougir tous les tiens de cholere et de honte.

J'ignore ces hazards : tu me diras que c'est;

Tu me diras comment un naufrage se faict.

Le sanglant desespoir dont le vaincu se ronge

Et les dangers hideux où le soldat se plonge ,

L'estat d'un homme libre après que le destin

Au Comité cruel l'a donné pour butin,

Avec combien d'horreur il se range à la chaîne

Et force l'innocence à recevoir la peine.

A voir tous ces objects d'horreur et de pitié.

Je croy qu'on en devient plus dur de la moitié :

C'est ce qui rend ainsi le marinier farouche

Du mal de son prochain moins esmeu qu'une souche,

Et sur nos passions noslre désir vainqueur

Enfin dispose à tout et les yeux et le cœur.

Une lente coustume avec le temps emporte

De nostre naturel l'affection plus forte ;

232 Elégie

Mais ta douce nature, et ton cœur seulement,

De ces contagions n'est touché nullement.

Tu revins tout courtois, si bien qu'en apparence

Tu n'avois point passé les rivages de France.

Entre tes qualitez, ceste douceur d'esprit

Qui si facilement par l'oreille me prit

Oblige plus que tout; un grand qui s'humilie

Faict un joug fort aisé dont le plus fier se lie;

Il ne faut qu'un sousris, il ne te faut qu'un mot,

Afin d'ensorceller et le sage et le sot.

Ceux-là de leur grandeur, comme je pense, abusent.

Qui leur salut au moindre insoUemment refusent.

Dans une vanité qui les tient tous contrains,

Ne voyans ce qu'ils sont qu'en l'esclatde leurs trains,

Se trouvent estonnez, perdans leur bonne mine,

Si leur suitte ordinaire avec eux ne chemine;

Pour monstrer leur pouvoir, d'un accent irrité ,

Parlent à leurs suyvans avec authorité.

Il est bien raisonnable icy que je te die

Que ton esprit bien sain n'a point leur maladie :

L'astre qui te fit naistre évita ce mal-heur,

Et suivit un destin bien différend du leur.

Ne crois point que je mente à dessein de te plaire :

C'est ce que je n'ay point accoustumé de faire.

Je fais le plus souvent mes discours trop hardis,

Et pource qu'on me croit on hayt ce que je dis :

Bienheureux aujourd'liuy que, te voulant dépeindre.

Je ne suis obligé de faillir ni de feindre!

Pour toy seul mon humeur, qui suit la vérité ,

Trouve de l'advantage en sa sévérité.

Une juste amitié m'excite le courage

D'une incroyable ardeur à ce dernier ouvrage;

Mon esprit glorieux s'attache à cet object ,

Et tire vanité d'un si rare subject.

Ta vertu me ravit et fait que monpoëme,

Servant à ton plaisir, m'obligera moy-mesme. Or, pour le grand dessein où j'engage mes vers, 11 faut que tes destins me soient mieux descouvers. Que j'entre dans ton ame, et que de là je tire La matière du livre où je te veux descrire. Mon travail sera long, et depuis ton berceau Possible durera jusques à mon tombeau.

Au rapport de mes vers n'espère pas qu'on croye Que tu sois descendu du fugitif de Troye : Car mes inventions, sans prendre rien d'autruy. Te feront bien sortir d'aussi bon lieu que luy. II fut un vagabond, et, quoy qu'on le renomme. Je ne sçay s'il posa les fondemens de Rome. Le conte de sa vie est fort vieux et divers : Virgile par luy-mesme a desmenty ses vers. Il le dépeint dévot, et le confesse traistre Vers l'A mour que leurs Dieux recognoissent pour maistre ; Mais mon dessein n'est pas d'examiner icy Les deffauts du Troyen, ny du poëte aussi. Plaise à Dieu que des miens nos escrivains se taisent. Et qu'à leur goust tardif mes ardeurs ne desplaisent ! Toutesfois mon renom n'aura que faire d'eux, Pourveu que mon travail soit au gré de nous deux. Si mes esprits lassez perdent jamais haleine , Ton aggreable accueil r'animera ma veine. En me louant un peu tu me feras plaisir. Et me reschaufferas d'un plus ardant désir. Un regard de mespris me rebutle et me lasse, X^ mon sang le plus chaud en devient tout de glace. Donne-moy du repos, et ne viens point choisir A mes conceptions les lieux ny le loisir : Ores j'ayme la ville, ores la solitude, Tantost la pourmenade, et tantost mon estude. Bref, si tu ne me tiens pour un fascheux rimeur, Tu souffriras un peu de ma mauvaise humeur. ;

234 A Monsieur du Fargis.

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