DETAILS FAMILIERS
Sur le pont vont et viennent des jeunes filles, ouvrières, grisettes ou servantes, en chemise et jupon sous leur long châle ; sur leurs nuques s'enroulent, comme des câbles, de longues torsades de ces cheveux blonds roux, si chers au peintre vénitien. Je salue de ma fenêtre ces modèles de Paul Véronèse, qui passent sans se souvenir qu'ils ont posés, il y a trois cents ans, pour les Noces de Cana. De vieilles femmes, encapuchonnées de la haute nationale, se hâtent pour arriver à temps à la messe, dont le dernier coup tinte à San-Mosé.
Des soldats hongrois, aux pantalons bleus, aux bottines noires, à la casaque de coutil gris, font résonner le pont sous leur pas pesant et régulier, portant à quelque caserne le bois pour faire cuire la soupe ou les victuailles de la gamelle.
Des illustrissimi, anciens nobles ruinés, ayant encore grand air sous leurs vêtements propres et râpés, s'en vont prendre à Florian, le lieu de réunion de l'aristocratie, ret excellent café dont Constantinople a transmis la reictle à Venise, et que nulle part on ne boit meilleur. Ailleurs, peut-être, ces apparitions du temps passé exciteraient le sourire ; mais le peuple de Veoise aime sa vieille
noblesse, qui a toujours été bonne el familière avec lui.
liicn ne se fait à la façon ordinaire dans cette ville fantastique. Les musiques des rues, au lieu de cheminer sur la hanche du tourneur de manivelle, sont trimballées par eau : l'orgue va en gondole.
Il en passe justemenl un sous notre balcon ; c'est une de ces grandes mécaniques que l'on fabrique à Crémone, la patrie des bons violons. Rien ne ressemble moins à ces boites à busses noies dont le rouleau édenle ne scu* lè\e plus qu'une partie des touebes sonores, et qui, chez nous, font hurler d'angoisse les chiens au coin des carrefours; des jeux de trompettes, de triangles et de tambours de basque en l'ont un orchestre complet, au son duquel danse un bal de marionnettes mécaniques renfermées dans un cartouche. On dirait une ouverture d'opéra qui Be promène.
Plus d'une barque se détourne de son chemin pour jouir plus longtemps de la mélodie, el la -ondoie musicale s'a- Buivie d'une petite flottille dilettante qui parcourt maux après elle.
Quel est donc ce bat. mu qui passe ayant amarré à son flanc une espèce de monstre bleuâtre qui barbote, clapote ci fait voici' l'eau en écume? Ce Boni des pécheurs qui montrent un dauphin, curiosité marine capturée dans Mets, '•! qui tendent leurs bonnets aux fenêtres et ondoies pour recueillir quelque monnaie. !><' fortes corde* i tement, maintiennent ranimai moitié
on élément, moitié dans l'air, afin qu'on pui voir, il ii>' ressemble guère à ces monstres fantastiques auxquels le blason donne le nom de dauphin, chimère
qui ti.mt le milieu entre le poisson el l'orne nt. Nous
n'avoi trouvé d in tête bombée, ter-
minée par un bec, 1 I héraldiques el lesdéchique* lambrequin^ Irion, avec bs lyre,
; trop bonne ûgure enfourché surunemonlure
Maintenant regardons du côté de la place. Le tableau n'est pas moins animé. La boutique du marcband de friture, dont la baraque de planches et de toile est établie au bas du pont, est ouverte ; les fourneaux sont en pleine activité et mêlent dans l'air l'odeur de la fumée et les parfums un peu acres de l'huile bouillante : la friture tient une grande place dans la vie italienne. La sobriété est une vertu méridionale qui se complique aisément de paresse, et il se fait peu de cuisine dans les maisons. On envoie chercher à ces officines en plein vent des pâtes, des beignets, des bras de poulpe, des poissons frits, que d'autres, moins cérémonieux, consomment surplace!
Le friturier, qu'on nous pardonne ce néologisme nécessaire dans un voyage en Italie, est un grand et gros gaillard pansu, joufflu, espèce d'Hercule obèse, type de Palforio, aux joues écarlates, au nez de perroquet, aux oreilles ornées de boucles, aux luisants cheveux noirs frisés par petites mèches, comme de la peau d'agneau d'Astrakan. Il se carre comme un roi sur son trône, ayant derrière lui trois ou quatre rangées de grands plats de cuivre estampés et brillants, pareils à des boucliers antiques pendus au rebord des trirèmes.
Le marchand de citrouilles, mets dont les Vénitiens sont friands, étale aussi sa denrée par masse qui ressemblent à des pains de cire jaune et qu'il débite en tranches. Une jeune fille, à la fenêtre, fait signe au marchand et descend, au bout d'une ficelle, un panier avec lequel elle remonte un morceau de citrouille proportionné à l'argent qu'elle a descendu. Cette manière commode de s'approvisionner convient à la nonchalance vénitienne.
Un groupe s'est formé au milieu du campo, groupe bientôt épaissi de tous les passants et de tous les flâneurs dégorgés par le pont et qui se rendent, par la ruelle le long de l'église, à la Frezzaria ou à la place Saint-Marc, les deux endroits les plus fréquentés de Venise.
î>« VOYAGE IN ITM.IE.
("u cercle laissé libre au centre du rassemblement nous permet de voir un pauvre diable fort délabré, coiffé d'un chapeau èlégiaque, vêtu d'un habit pileux et d'un pantalon effrangé ; il a près de lui une vieille, affreuse compagnonne, Parque mêlée de sorcière, en aussi piètre équipage que le bonhomme. Un panier couvert est placé à terre devant eux.
Un chien hérissé, sordide, maigre, mais ayant l'air intelligent d'un animal académique dressé à toutes sortes d'exercices, regarde le vieux couple avec cet œil humain pie prend le chien devant son maître: il semble attendre un Bigne, un ordre.
Est-ce à une représentation de chiens savants que nous allons assister? Cependant il n'y a pas de musique, et la pauvre bête n'est pas habillée en marquis.
Le vieux a fait un geste de commandement. Le chien attentif s'est précipité sur le panier, dont il a soulevé avec les dents un des couvercles ; il y reste quelques secondes, puis, poussant l'autre couvercle de son nez, il ressort triomphant, tenant dans la gueule un petit morceau de papier plié, qu'il dépose aux pieds de la vieille ; il recommence ce manège plusieurs fois, et les assistants s'arrachent des billets ainsi extraits du panier.
chien tire des numéros pour la loterie. Ceux qu'il amène dans certaines conditions doivent gagner infailliblement : les joueurs et les joueuses, qui sont en grand nombre i Venise, comme dans tons les paya malheureux, où l'espérance d'une fortune Bubite, gagnée Bans travail, iquement but Les imagination, ont grande eoni aux numéros ainsi péchés par le chien.
En voyant la misère profonde et la mine famélique du
couple, l'anatomie efflanquée du chien don! les numéros
it taire . nous nous demandions
ibles ne profitaient pas davantage (i hue fortune qu'ils distribuaient ti gène-
i , v tultf poui quelque bous.
Cette réflexion si simple ne venait à personne. Peutêtre les devins de numéros sont-ils comme les sorcières, qui ne peuvent prévoir l'avenir pour elles-mêmes ; clairvoyants pour les autres, elles deviennent aveugles quand il s'a^H d'elles ; autrement, ces deux malheureux eussent été bien fautifs de n'être pas millionnaires pour le moins.
Venise est pleine de bureaux de loterie. Les numéros gagnants inscrits sur des cartels encadrés de fleurs et de rubans, en chiffres fantastiques d'azur, de vermillon et d'or, excitent la cupidité des passants. Le soir, ils sont brillamment illuminés de bougies et de lampes : les numéros favoris, les numéros qui doivent infailliblement sortir, d'après ces calculs de probabilité chers aux joueurs de loterie, aussi forts sur cette matière que M. Poisson, de l'Institut, sont aussi exposés en grande pompe. Certains joueurs, qui suivent opiniâtrement ces martingales imaginaires, les achètent à tout prix et recommencent, malgré de nombreuses déceptions, leurs mises doublées ou triplées d'après des progressions mathématiques.
En France, on a supprimé la loterie comme immorale. Peut-être est-il plus humain de ne pas ôler l'espérance au malheur : pourquoi donner à de pauvres diables la certitude qu'ils n'auront jamais le sôu ? Cette chimère du gros lot, ce paradis du quaterne et du quine, a fait patienter jusqu'à la fin bien des désespoirs.
Notre gondole doit venir à trois heures. Antonio heurte à la porte d'eau : nous avons remercié les barcarols de l'hôtel d'Europe et pris une gondole au mois, ce qui est peu coûteux et plus commode. Antonio est un jeune drôle de quinze ou seize ans, très-alerte, très-futé, maniant passablement l'aviron, faisant fort bon effet sur la poupe de la barqne, avec son bonnet chioggiote et sa veste d'indienne à dessins perses. 11 n'a qu'un défaut : c'est de se préoccuper trop vivement de la jambe des jolies femmes qui entrent en gondole et qui en sortent ; l'autre
le
1 S VOYAGE KN ITALIE.
jour une petite pantoufle d'or chaussant un bas de soie brodé, qui descendait trois marches de marbre rose, faillit nous faire chavirer par noire trop inflammable gondolier. A cela près, il était fort gentil ; l'amour le préservait de l'ivrognerie. Cupidon le sauvait de Bacchus, dirait un classique.
Il y a tout au bout de la rive des Lsclavons, au delà des lardins publics, à la pointe de Quinlavalle, dans l'Ile de Fan-Pietro, la maison d'un vieux pêcheur nomme Ser- Zuane, célèbre pour les dîners de poisson, comme l'hôtel de Trafalgar ou la taverne du Vaisseau, à Greenwich, près de Londres, ou comme la Râpée à Paris.
Nous avions formé la partie d'y aller dîner, et faisant tenir la gondolé un peu au large, nous jouissions nonchalamment de ce spectacle dont l'œil ne peut se lasser, le vit-il tous les jours, tant il est admirable, féerique, et perpétuellement neuf. Nous voyons défiler devant nous comme sur une bande panoramique, entre le ciel et leau, la Zecca, l'ancienne bibliothèque de Sanzovino, les colonnes de la l'iazzetta, le palais ducal, le pont des Soupirs, l'hôtel Danieli, le quai des Esclavons, tout bordé de boutiques et d'embarcations de l'effet le plus pittoresque ; les fondamenta Cà di Dio qui prolongent la ligue du quai et les jardina publics, dont la verdure et la fraîcheur démentent cette idée qu'il n'y a dans Venise que d<i l'eau, du marbre et de la brique*
il tourné lee jardins nous abordâmes, parle canal
in-Pietro de Castello, lia demeure de Ser-Zuane;
barques tirées mu le sable et pittoresqueraent
échouées, des filets étendus au soleil, des poutrelles et
forment un traguet rustique devant son
loi t simple d'ailleurs, et fourniraient un motif pi-
ut de croquis maritime ô Eugène Isabey.
On nous avait préparé la plus belle chambre de la mai*
son. Nous fîmes transporter notre couvert au fond du
jardin une tonnelle ombragée de pauqu<
feuilles de figuier, et d'où pendaient les fruits de quelques courges qu'on avait fait grimper. Le jardin, obstrué de plantes potagères, de fleurs et de mauvaises herbes, était assez mal peigné pour être charmant. Cette végétation libre et touffue nous plaît plus qu'une culture trop ornée.
Ser-Zuane, quoiqu'un peu contrarié de cette fantaisie toujours incompréhensible pour des gens du peuple, de préférer un banc de bois, une table à tréteaux sous un massif de verdure, à une chaise de crin devant une table d'acajou, dans une chambre à glaces et à estampes de la lue Saint-Jacques, ne s'en montra pas moins envers nous de la plus joviale cordialité.
La femme de Ser-Zuane, qui paraît jouir au logis d'une autorité despotique, est une grosse commère réjouie, haute en couleur, bastionnée d'appas formidables. Elle aime à dire des gaillardises auxquelles son vieux époux donne la réplique. Nous ne savons si ce Philémon et cetle Baucis de la friture ont été heureux, mais ils ont eu beaucoup d'enfants, comme les princes et les princesses des contes de fées. Le Zuane prétend même qu'il est assez vert pour augmenter cette nombreuse lignée, mais sa femme dit que c'est une pure fatuité.
Chaque pays a ses mets locaux, son plat particulier. Marseille vante sa bouille-à-baisse, son aioli et ses clovisses; Venise a la soupe aux pidocchi, qui vaut mieux que son nom peu ragoûtant. Les pidocchi (poux de mer) sont des espèces de moules qui se recueillent dans les lagunes et les canaux mêmes. Les meilleurs sont ceux de l'Arsenal.
La soupe aux pidocchi est classique chez Ser-Zuane, et tout voyageur épris de la couleur locale doit à sa conscience d'en manger une, accommodée de la main du vieux pêcheur de l'Adriatique. Nous déclarons, la main sur l'estomac, préférer le potage à la bisque et le turlle* soup ; mais cependant, le bouillon de moules, convena-
160 T0Y\r,E EN ITALIE.
blement relevé d'épîces et d'herbes aromatiques, a bien son charme, surtout sous une treille de Ouintavalle.
le reste du dîner, qu'un supérieur de chartreux n'eût par désavoué, se composait d'huîtres de l'Arsenal aux fines herbes, d'écrevisses de mer d'un blanc rosâtre, de soles et de muges de Chioggia au court-bouillon, de rougets et de sardines frites, le tout arrosé de vin du val Policella et de Piecolit de Conegliano, avec un dessert de ces beaux fruits vermeils et dorés qui se cuisent au soleil sur les collines d'Esta, de Monselice et de Montagnana.
Au dessert, pendant que nous buvions une bouteille de vin de Samos, cuit et miellé comme un vin homérique, la vieille vint causer avec nous, gaiement et familièrement, à la façon d'une hôtesse antique ; elle offrit un £ros bouquet, arraché à la hâte dans son jardin et noué d'un brin de jonc, à la femme de l'ami qui partageait notre repas, charmante personne à la physionomie espagnole, dont le bras rond et blanc sortait du sabot de dentelles noires qui terminait sa manche.
La vieille se récria sur la blancheur et la beauté de ce bras, qu'elle baisa à plusieurs reprises avec celte grâce familière du bas peuple de Venise, dont la courtoisie résineuse n'a rien de servile.
L'addition nous fut apportée, écrite sur le fond d'une assiette. Elle montait assez haut, mais nous avions fait un dîner délicat et curieux, et, en qualité d'étranger, noua devions payer un tien de plue qu'un naturel du pour les frais de traduction; il n'y avait rien à dire; ne flmes-noui pas la moindre observation, et le pêcheur nous reconduisit jusqu'au traguetoù nos gondoles nous attendaient.
Nous ail re un tour aux jardins publics, tout
de là .■ c'est une grande promenade plantée d'ar-
iii.uii un angle obtus sur la mer, et terminée
te pai lin monticule surmonté d'un café fré-
anentédes buveun efl des mi ambulants. Les en-
VOYAGE Etf ITALIE. 16»
fants et les jeunes filles s'amusent à dévaler sur celte pente douce, tapissée de gazon fin.
La vue s'étend au loin sur la lagune : l'on aperçoit de là Murano, l'île où se fait le verre ; San-Servolo, où est l'hôpital des fous, et la ligne basse du Lido, avec ses dunes, ses cabarets et ses arbres ècimés; des rangées de pieux, indiquant la profondeur de l'eau, forment des espèces d'allées dans cette mer peu profonde, où flottent des bancs de varechs et de fucus. La perspective est égayée par un va-et-vient perpétuel de voiles et d'embarcations.
Les jardins publics, les jours de fête, renferment la plus charmante collection de beautés vénitiennes. C'esî là qu'on peut étudier à son aise ce type caractérisé pnr Gozzi, biondo, bianco et grassoto.
La présence des Autrichiens a dû nécessairement modifier le type vénitien, quoique cependant les unions soient rares, à cause de l'aversion naturelle des deux races; mais l'on retrouve encore dans la réalité les modèles de Jean Bellin, de Giorgione, de Titien et de Véronèse.
Les jeunes filles se promènent par groupes de deux ou trois, la plupart tète nue et coiffées avec beaucoup de goût de leurs opulents cheveux blonds ou châtains. Le type brun méridional est as^ez rare à Venise parmi les femmes, quoique fréquent chez les hommes. Nous avions déjà remarqué cette bizarrerie en Espagne, à Valence, où la population mâle a le poil noir, le teint olivâtre, l'aspect hâve et brûlé d'une tribu de bédouins d'Afrique, tandis que les femmes sont blondes, blanches et fraîches comme les fermières du Lancashire. Du reste, cette distribution de nuances est très-bonne. — Adam était couleur de brique, Eve couleur de lait, — et elle fournit aux peintres d'heureuses oppositions.
Nous avons vu là de bien charmantes tètes, don( ie souvenir très-distinct pour nous serait difficile à repro-
■• rOYAGE EN 17\UE.
(luire nuis crayon. Nous essayerons d'esquisser quelques traits généraux. Los lignes de la figure, sans arriver à avoir la régularité grecque, régularité presque architecturale el qui est comme le poncis de la beauté, ont iiéanmoins un rhythme qui manque aux visages du Nord, plus tourmentés par la pensée et les multiples inquiétudes de la civilisation. Les nez sont plus purs, plus francs d'arête que les nez septentrionaux, toujours pleins d'imprévu et
price, Les yeux ont aussi cette placidité brillante inconnue chez nous et qui rappelle le regard clair et tranquille de l'aniinal : ils sont noirs très-souvent, malgré la teinte blonde des cheveux; la bouche a cette smorfia, espèce de sourire dédaigneux plein de provocation et de charme, qui donne tant de caractère aux tètes des maîtres italiens.
qu'il y a de charmant surtout chez les Vénitiennes,
la inique, l'attache du col et la naissance des épaules. On ne saurait rien imaginer de plus svelte, de plus élégant, de plus fin el de plus rond. Il y a du cygne et de la colombe dans ces cols qui ondulent, se penehent et se i; sur les nuques se tordent toutes sortes de petits cheveux follets, de petites boucles rebelles, èchap-
iux morsures du peigne, avec dv> jeux de lumière, letillements de soleil, des éclairs d'ombre à ravir un coloriste. Après une promenade aux jardins publics, on étonne plus de la Bplendeur dorée de l'école vénitienne; ce qu'on croyait un rêve de l'art n'est que la traduction quelquefois inférieure de la réalité. Nous i bien souvent quelques-unes de ces nuques sans même essayer de voir Is tête qu'elles portaient,
•'livrant de l , el de Cette chaude
blancl
Une rois même noua fîmes, é travers l'écheveau des i Venise, la promenade la plus embrouillée à u
suite <J une belle nuque qui n'y comprenait rien et neuf | d | il mtin opini Ire el Imh i île.
▼OYAGE EN ITALIE. 103
C'était une grande fille, brune par extraordinaire, ayant beaucoup de ressemblance avec Mlle Rachel pour l'élégance longue et fine de son corps et les attaches antiques de son col. Elle avait une dignité si parfaite de mouvements que son grand châle rouge de barége semblait sut elle le manteau de pourpre d'une reine. Jamais la grande tragédienne n'a fait prendre à ses péplum et à ses tuniques des plis plus beaux et plus nobles. Elle marchait vite, faisant écumer autour d'elle le volant de sa robe bleue, comme les vagues aux pieds de Thétis, avec une aisance et une fierté d'allure dont une grande coquette eût été jalouse. Nous la perdions souvent à travers les masses de promeneurs ; mais la rouge étincelle de son ^hâle nous guidait comme l'éclat d'un phare, et nous la retrouvions toujours.
Ce pourchas avait commencé sur la place Saint Marc. Près du pont de la Paille, la belle s'arrêta et causa quelques instants avec un vieil homme basané, gris de barbe et de cheveux, gondolier ou pêcheur, qui semblait être son père. Le vieillard lui donna quelque argent, puis elle s'enfonça dans une de ces petites ruelles qui débouchent sur le quai des Esclavons. Après beaucoup de détours dans ce dédale de ruelles, de sotto portici , de canaux, de ponts qui égarent si souvent l'étranger à Venise, elle fit halte, sans doute pour se débarrasser de l'ombre qui la suivait à distance, devant une de ces boutiques de poissons en plein vent, où le thon se débite par rouges tranches ; elle marchanda longuement un morceau qu'elle ne prit pas. Elle se remit en marche, tournant imperceptiblement la tète sur l'épaule et roulant sa prunelle dans le coin de l'œil pour voir si elle était débarrassée de son attentif. Quand elle s'aperçut du contraire, elle fit un geste de mauvaise humeur qui la rendit encore plus charmante, et continua sa route par les rues, les places, les ruelles, les passages, les ponts à escaliers, de manière à nous désorienter complètement. Elle nous
1<V4 fOYAGB EN ITALIE.
mena ainsi, de son pas agile el toujours plus pressé, du coté de l'Arsenal, dans un quartier désert, jusqu'à une place où B'èlève une façade d'église non achevée, et là se jeta comme une biche effarôe contre une porte qui s'ouvi i( et se ferma aussitôt.
Outre toutes les suppositions que put faire celte pauvre enfant, attaque galante, séduction, enlèvement, elle ne s'imagina certainement pas qu'elle était suivie parmi poêle plastique qui donnait une i'éte à ses yeux et cherchait à graver dans son souvenir, comme une belle strophe ou un beau tableau, ce' te nuque charmante qu'il ne devait plus revoJ"